‹ St. Pierre Damien (1007-1072). --Chapitre 29 sur 72 · I. O/HUC. XVltl · texte numérisé non relu

I. O/HUC. XVltl

a, Opusc. VII. Liber Gomorrhianus.

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sons cloute pas désavouées par un Juvénal. Damien prévoit lui-même que les oreilles du pape seront choquées parfois des turpitudes qu’il analyse dans le détail, mais, si le médecin, dit-il, recule et fuit devant l’horreur et la pourriture des plaies, qui donc s’occupera de les panser et de leur appliquer le cautère bienfaisant ?

Une des causes, à son avis, de l’universelle diffusion du mal, c’est la faiblesse indulgente et la fausse compassion de certains évêques, qui croient ne devoir punir que les pires des péchés commis. C’estainsi qu’on voit des clercs retomber huit et dix ibis dans des crimes énormes et conserver malgré cela leur dignité. Cette conduite à leur égard, loin de les corriger, ne sert qu’à les encourager à persévérer dans leurs débauches. Notre saint conseille de ne pas promouvoir aux ordres ou, s’ils sont déjà ordonnés, de suspendre ceux qui sont livrés à ces vices de l’impureté si sévèrement châtiés sous l’ancienne loi. Ne pas guérir la plaie à temps, c’est, dit-il, la rendre incurable.

Et, comme plusieurs clercs de conduite scandaleuse invoquent pour justifier leurs désordi’es l’autorité de prétendus canons, Damien leur prouve que ceux-ci sont apocryphes ; en effet, les pénitences qui y sont portées contre les clercs et qu’il énumère sont moins sévères que celles qui sont imposées aux simples laïques pour des péchés identiques, ensuite on ignore leurs auteurs, ce qui ne laisse pas d’en rendre tout au moins douteuse l’authenticité, puisqu’il est de règle générale que tous les Canons doivent être publiés par les papes ou par les conciles. Il n’a pas de peine non plus à leur démontrer la fausseté de leur interpré-

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talion d’un passage de la première aux Corinthiens de saint Paul : « A cause de la fornication, dit l’Apôtre, que chacun ait sa femme et chacune son mari. Que l’époux rende à l’épouse ce qu’il lui doit, et pareillement l’épouse à l’époux. » (I Corinthe ch. 7). « Ces paroles, disaient les intéressés, se doivent entendre dans un sens général. Et, puisque l’apôtre accorde à tous la permission de prendre femme, pourquoi nous placer dans une catégorie d’exception? » Damien leur répond que si les paroles, qu’ils allèguent, n’ont d’autre but que de lâcher le frein à l’incontinence, l’autorisation qu’ils réclament ne doit pas être refusée aux évêques, aux moines et aux abbés, et, puisque la loi n’atteint ni l’un ni l’autre sexe, les vierges consacrées h Dieu ont également droit à contracter mariage. Mais qui donc reconnaîtrait dans ce raisonnement la doctrine de l’Eglise et ne rougirait d’entendre émettre cet ignoble sacrilège ?

On ne peut guère conseiller la lecture du Liber Gomorrhicmus dont la plupart des pages sont d’un réalisme par trop scabreux. Nous en transcrirons pourtant quelques-unes où le saint décrit en traits de feu les funestes effets de la luxure. On y admirera la vigueur avec laquelle il défend la chasteté.

« Le vice (contre nature), celui qui fit descendre le feu du ciel sur les habitants de Sodome et de Gomorrlie, n’est, dit-il, comparable à nul autre ; il les dépasse tous par sa monstrueuse horreur. 11 ruine les corps, tue les âmes, souille la chair, éteint la flamme de l’intelligence, chasse l’Esprit-Saint du cœur de l’homme, son temple naturel, et y fait entrer le démon brûlant de la luxure. Il pousse à

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l’erreur et fausse l’esprit en lui ôtant toute lueur de vérité. Il tend des embûches sous les pas. Quand un homme est tombé dans le puits, il en bouche l’entrée, pour qu’il n’en sorte plus. Il ouvre l’enfer, ferme la porte du ciel et transforme les citoyens de la Jérusalem céleste en héritiers de la Babylone infernale ; d une étoile du ciel il lait un tison du feu éternel. Il fauche les membres de l’Église poulies jeter dans le loyer dévorant de la géhenne. Ce vice voudrait renverser les murs de la patrie céleste. Il s’essaie à faire revivre Sodome incendiée et à relever ses remparts. C’est lui qui outrage la tempérance, tue la pudeur, ruine la chaslelé, et anéantit par son contact immonde la virginité qui ne se recouvre plus. Il souille, déshonore, flétrit tout autant qu’il le peut, il ne laisse rien de pur, rien de saint, rien qui échappe à ses turpitudes : « Tout est pur, dit l'Apôtre, pour ceux qui sont purs, mais pour les infidèles et les souillés rien n’est pur » (ad Tit ., cap. i).

« Ce vice exclut delà société de l’Église ; il force à prier avec les énergumènes et ceux qui travaillent pour Satan. Il sépare l’âme de Dieu pour l’unir aux démons. Cette reine empestée de Sodome rend ignobles aux hommes et haïssables à Dieu ceux qui se plient à ses lois tyranniques. C’est elle qui fomente contre Dieu des guerres impies et qui dirige les combats de l’esprit mauvais; elle sépare de la société des anges et enchaîne les âmes malheureuses sous le joug de sa propre domination. Elle dépouille ses fidèles des armes de la vertu et les expose aux traits de tous les vices. Elle humilie dans l’Église, fait condamner devant les tribunaux, ternit dans le secret et déshonore en public ; elle

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estpour la conscience un ver qui la ronge, pour la chair un feu qui la dévore. Elle appréhende d’ailleurs de se montrer au grand jour et d’attirer l’attention des hommes. Car qui ne reculerait devant ce vice, pour peu qu’il craigne de passer au moindre soupçon pour coupable d’une ruine publique ? Le voyez-vous ce prêtre, qui a péché avec un complice, devenir lui-même par la confession le juge de son propre crime?... Sa chair misérable brûle d’ardeur pour la luxure, son âme est en proie au frisson du soupçon et de la rancune; son cœur est déjà un gouffre embrasé d’enfer. Toute pensée, qui le traverse, le trouble. Quel torturant supplice que le sien ! Dès que le serpent venimeux a mordu cette âme, elle perd la mémoire et voit s’obscurcir l’intelligence C’est une peste qui détruit les fon¬

dements de la foi, énerve la vigueur de l’espérance, rompt les liens de la charité, ôte toute justice....

« C’est de celte âme vraiment qu’on peut dire ce qui est écrit dans Jérémie à propos de la Jérusalem terrestre : « l'ennemi a étendu la main sur « tout ce qu’elle avait de précieux; elle a vu péné- « trer dans son sanctuaire les nations mêmes dont « Dieu avait dit qu’elles n’entreraient point dans son « Eglise » ( Lamentât . I). Celui que l’immonde bête a une fois englouti dans sa gueule sanglante, sa volonté l’enchaîne loin de toute œuvre bonne et le pousse violemment par tous les abrupts sentiers de la dépravation la plus ignoble. Dès qu’un homme est une fois tombé dans cet abîme de la perdition, le voilà à jamais banni de la patrie d’en haut, le voilà séparé du corps du Christ. L’autorité de l’Eglise le rejette, le jugement des saints Pères le condamne; sur la terre il ne compte plus parmi les

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hommes, et au ciel les élus ne veulent plus de lui sous leur tente. Le ciel lui est de fer et la terre d’airain. Le poids de son crime l’entraîne, il ne saurait se relever.... Lajoie, tant qu’il vivra, n’est plus pour lui — Il n’a plus d’autre sort à espérer que de subir bientôt le supplice de l’éternelle damnation. C’est bien la voix de cette âme que l’on croit entendre dans ces lamentations du prophète : « Seigneur, voyez mon affliction, mes entrailles sont « émues, mon cœur en moi s’est brisé, mon âme « est remplie d’amertume. Au dehors, c’est un « glaive qui me tue et au dedans c’est encore la « mort » ( Lamentât . I)1.

La même éloquence se retrouve plus loin émouvante, compatissante, persuasive dans celte apostrophe à i’àme pécheresse du prêtre : « Du fond de mon cœur, o pauvre âme, je te pleure, je gémis sur ton sort, sur ta perdition. Mes larmes coulentparce que te voilà tombée dans les hontes de la luxure.... Je pleure parce que ce ne sont pointles murs d’enceinte d’une ville fortifiée qui se sont écroulés, ce n’est point l’édifice d’un temple fait de main d’homme qui s’est effondré, mais une âme, une âme très noble faite à l’image de Dieu et qui lui ressemblait, une âme rachetée au prix du sang du Christ. Elle était belle et grande cette âme; elle est tombée, et je pleure, je pleure la ruine d’un temple que le Christ habitait.... Une âme, fdle de la sainte Église s’est laissé prendre au piège de l’ennemi des hommes. Un trait immonde l’a transpercée. Elle était nourrie dansle palais du roi éternel, elle s’enivrait du lait de sa parole divine, très

i. Opusc. VII, cap. xvi.

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douce et très tendre, et voici que le venin infect de la luxure l’a souillée. Le soufre et le feu deGomorrhe l’ont consumée.... Oui, l’iniquité de la fille de mon peuple a dépassé le crime des enfants de Sodome, et elle a été renversée en un instant.... Pauvre âme, comment ne vois-tu pas de quelle hauteur de gloire tu es tombée ! De quelle splendeur, de quelle rayonnante beauté te voilà dépouillée!... Quelles ténèbres pèsent sur toi! quelle épaisse nuit t’environne et t’aveugle!... Jusqu’où ne t’a pas conduite la fureur de ta débauche! C’est jusqu’à ta propre image, jusqu’à unhomme comme toi que va la rage de ta luxure.... Mais les brutes ne descendent pas jusqu’à cette honte !... Malheur à toi, âme infortunée; les anges s’attristent de ta ruine ; les ennemis applaudissent et t’insultent, ils grincent des dents, ils écument et disent : « C’est « fait, nous l’avons dévorée, le jour que nous atten- « dions est venu... ». Pauvre âme, je veux pleurer moi, puisque je ne vois pas que tu songes à pleurer. Encore si je te voyais t’humilier, je serais assuré de ton retour et de tout cœur je m’en réjouirais devant Dieu. Mais non, voici que va tomber sur toi la malédiction que profère David contre Joab et sa maison coupables du sang répandu d’Abner. Cette peste de Gomorrhe, qui habite maintenant dans ta chair, t’a déjà condamnée1.... »

Nous voudrions pouvoir citer encore, mais nous devons nous borner. Nous terminons par cet appel au coupable afin de l’amener, si possible, au repentir et de le détourner du désespoir : « Allons, lève-toi, réveil le-toi, toi qu’une misérable volupté engour-

i. Cap. xvii et xviii.

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dissait. Reviens à toi, sors de cette léthargie dont tes ennemis s’étaient servis comme d’un glaive. Voici l’apôtre saint Paul qui parle. Entends sa voix, elle t’excite, elle veut te secouer. Cette voix est claire et elle te dit : « Lève-toi, toi qui dors, lève-toi « d’entre les morts, et le Christ te fera renaître ». Entends-tu ? c’est le Christ, le Christ qui s’est ressuscité lui-même, pourquoi douterais-tu qu’il puisse te ressusciter ? Ecoute encore : « Celui qui croit en « moi, quand même il serait mort, vivra ». C’est celui-là même, qui est la vie, qui t’offre à te relever. Prends garde, prends garde; le désespoir est un abîme et il te menace. Que ton âme ne s’effraie pas, aie foi en la divine miséricorde: même la grandeur de ton crime ne peut t’endurcir dans l’impénitence Ce n’est pas aux pécheurs de déses¬

pérer, mais aux impies. S’il est vrai que Satan seul a pu te faire descendre à une telle profondeur de corruption, combien plus la vertu du Christ ne pourra-t-elle pas te rappeler à ce sommet d’où tu es tombé ? C’est le poids de ta chair qui t’a entraîné dans la boue, maintenant le repentir va te secouer... .

« Courage, entreprends la lutte, une lutte continue, persévérante, contre ta chair, arme-toi et combats contre la fureur de la débauche; si le feu de la luxure brûle tes os, souviens-toi du feu qui brûle sans s’éteindre ; si la ruse du tentateur fait passer devant tes regards des images charnelles et lubriques, n’oublie pas alors de jeter les yeux sur une tombe et tâche d’y découvrir quelque chose d’agréable à l’œil et de doux au toucher. Songe à la puanteur infecte qui s’en échappe et à la sanie qu’engendrent les vers et qui les nourrit. Vois

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cette poussière, ces cendres desséchées. Jadis c’était de la chair, une chair pleine de vie que d’affreuses passions ont mis là en pleine jeunesse. Ces nerfs sont rigides et inertes, ces dents sont à nu, le reste est une masse confuse et mêlée d’os et de muscles, un pêle-mêle affreux, monstrueux, de membres déchirés. Ce monstre informe, ces images sans nom, voilà ce qui avait conquis le cœur d’un homme! Songe aux flammes vengeresses, qui te tortureront pendant des milliers d’années, pour un plaisir d’un moment. Que ces pensées te soient comme un bouclier impénétrable contre le mal et que le repentir entre en toi. Combats par le jeûne la superbe de la chair; qu’une oraison continuelle assagisse ton âme et la nourrisse. Que ta raison à son tour impose un frein et une discipline à ta chair désormais soumise ; enfin que les désirs ardents de ton âme te rapprochent chaque jour davantage de la Jérusalem céleste1. »

Léon IX avait trop à cœur le relèvement et le retour au bien du clergé, comme le prouvent les divers synodes qu’il tint sous son pontificat et qui tous portèrent de nouveaux décrets ou renouvelèrent les anciens contre les simoniaques et les nico laites, pour ne pas se réjouir de l’appui que, dans sa lutte déclarée aux vices charnels, lui apportait avec tant d’ardeur et d’autorité l’ermite de Fonte-Avellana.

Dans une lettre, qui nous a été conservée parmi les œuvres de Damien, il loua donc le Liber Go~ morrhianus, qu’il jugeait pour l’ensemble répondre parfaitement aux besoins du moment. Il crut néan-

i. Cap. xxni.

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moins devoir user cl une certaine condescendance envers les moindres des crimes commis et mitiger

quelques-unes des solutions proposées. Mais il concluait sa lettre par ces lignes à la fois flatteuses et pleines d’encouragement : « Je suis particulièrement heureux, fils très cher, de savoir que vousconfirmez par l’exemple de votre vie ce qu’enseignent vos discours. Les actes du prêtre sont, en effet, autrement efficaces pour le bien que ses paroles. Je suis donc convaincu que Dieu vous accordera la victoire et qu’avec lui et le fils de la Vierge vous jouirez des joies du ciel. Votre couronne y sera pour ainsi dire tressée d’autant d'âmes cpie vous en aurez arrachées aux filets du diable1 ».

Mais, comme on devait s’y attendre, les invectives de Damien contre les désordres publics soulevèrent de véhémentes récriminations et lui créèrent des ennemis nombreux. Les clercs et les évêques, que ne recommandait pas l’amour de la chasteté, trouvèrent excessive et outrée celte parole d’apôtre de l’austère et audacieux ermite, atteints et blessés qu’ils se sentaient par les traits de son éloquence. Peut-être aussi se rencontra-t-il parmi les bonsdes âmes plus timorées, qui jugèrent scandaleux pour les fidèles un tel étalage des vices du clergé. Si ces crimes honteux, dont la seule mention faisait monter le rouge au visage, étaient secrets, quel intérêt pouvait-on avoir à les dévoiler? S’ils étaient connus et publics, ne pouvait-on se contenter de les pleurer et d’en gémir en silence?

De vives plaintes furent adressées au pape, qui finit par prêter l’oreille aux accusations. Il se laissa

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