‹ St. Pierre Damien (1007-1072). --Chapitre 52 sur 72 · Epist. IX, id‘ .<r · texte numérisé non relu

Epist. IX, id‘ .<r

l’antipape cadaloüs.

protestant contre le procédé du duc, Alexandre et Hitdebrand obéirent assurés qu’ils étaient d’une prochaine victoire.

Il importe de mieux connaître la révolution de palais à laquelle nous venons de faire allusion, pour se rendre compte de la marche et de l'enchaînement des événements.

Régente pendant la minorité de son fils, Agnès avait donné sa confiance à l’évêque d’Augsbourg, Henri. Cette faveur avait été bientôt mal interprétée par les évêques et les seigneurs, qui soupçonnèrent même calomnieusement le prélat. Mécontents et jaloux, ils résolurent d’enlever le roi, qui avait alors douze ans, à la tutelle maternelle, sens le prétexte que son éducation était trop féminine. Pour v réussir, ils usèrent du stratagème suivant.

Hannon, archevêque de Cologne, l’un des principaux adversaires d’Agnès, fit construire un superbe et riche vaisseau, qu’il orna magnifiquement de tapis et de tableaux, et il descendit le Rhin avec ceux de son parti : Siegfried, archevêque de Mayence, Adalbert, archevêque de Brême, le comte Egbert de Brunswick, cousin du roi, et plusieurs autres, jusqu’à l île de Saint-Ludbert, aujourd’hui Kaiserwerth, où le roi devait passer en se rendant à Nimègue célébrer la Pâque. Des fêtes y furent données et un jour, après un grand repas où le jeune monarque s’était montré d’une gaieté exubérante, Hannon sut piquer sa curiosité en lui dépeignant la somptuosité de son vaisseau. Henri voulut voir ces merveilles. On accéda volontiers à sa demande, mais à peine avait-il mis le pied sur le vaisseau, qu’a un signal d’Hannon, les matelots

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se penchèrent sur leurs rames et se hâtèrent de s’éloigner du rivage. Étonné tout d’abord, le prince questionna l’archevêque, qui s’efforça de calmer son inquiétude, mais bientôt effrayé et craignant pour sa vie il sauta dans le fleuve dans le désir de se sauver à la nage, mais au risque de se noyer. Il eût été infailliblement perdu si le comte Egbert ne se fût élancé par-dessus bord à son tour et ne l’eût repêché. Puis, à force de caresses, Hannon le décida à se laisser conduire jusqu’à Cologne.

L’archevêque avait agi dans l’intérêt du royaume et pour soustraire le roi à la mauvaise influence de ses conseillers. Son acte a été diversement apprécié néanmoins par les historiens. Il nous suffira de dire ici, sans entrer dans d’autres détails, qu’il fut approuvé par Damien, ce qui est d’autant plus à noter que ce dernier vénérait grandement l’impératrice l.

En sa qualité de régent du royaume, Hannon prit les mesures nécessaires pour qu’une assemblée fût réunie à Augsbourg (que notre saint appelle Osbor), au mois d’octobre de ceLte année 1062, afin de décider entre Alexandre et Cadaloüs.

Ce concile vit un grand nombre de prélats allemands et italiens et, pour lui donner plus d’importance, l’archevêque de Cologne y amena le roi. Damien ne pouvant s’y rendre, composa un long et remarquable mémoire qu’il y envoya pour qu’il en fût donné lecture. Cet opuscule, sous forme de dialogue entre un avocat du roi Henri et un dé-

1. Le principal chroniqueur de cet événement est Lambert de Herefeld. Annales ad ann. 1062, Mon. Gcrm. SS. t. Y, 162 et sq.

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fenseur de l’Église romaine, était dans sa pensée destiné à éclairer les partisans des deux pontifes en présence. On peut avancer sans crainte qu’il contribua plus que tous les autres arguments à miner l’ambition de Cadaloüs au grand profit de la paix de l’Église. On y retrouve les qualités de style, d’éloquence et d’argumentation du cardinal et aussi sa coutumière liberté de langage1.

L’auteur se transp ire par la pensée à Augsbourg au milieu de l’assemblée convoquée et invite le défenseur à exposer ses raisons et l’avocat du roi les siennes : « Que Parme, dit-il, se taise avec son hérésiarque, la puissance royale et l’Église romaine seules ici ont la parole. Que les prêtres soient attentifs à tout ce qui se dira de part et d’autre afin d’être h même tle rendre en toute connaissance de cause une sentence équitable. » L’affaire en discussion est capitale, puisqu’il s’agit de savoir si c’est à l’Eglise seule ou au roi ou à l’empereur avec elle à élire le pape.

L’Église romaine seule, assure son défenseur, a été fondée et établie sur le rocher de la foi par celui qui a confié au bienheureux portier de la vie éternelle les droits de l’empire terrestre et ceux de l’empire céleste. Quiconque lèse les droits d’une Église est injuste ; mais celui qui tente d’enlever à l’Église de Rome sa suprématie est hérétique. Si toute Église a le privilège d’élire son propre évêque, pourquoi celle qui est la mère de tou Les les autres ne l’aurait-elle pas?

Sans doute, répond l’avocat, mais on ne saurait

l.‘ Optisc. IV. Disceptatio synodalis inter regis advocatum et romanæ Ecclesiæ defensorem.

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nier qu’Alexandre ayant été nommé sans le consentement du roi, les droits de ce dernier ont été manifestement méconnus. Le roi, comme patrice romain, a le privilège d’intervenir, car une élection papale faite par le peuple sans lui est une élection faite par des membres sans leur chef.

Le défenseur prouve par des exemples historiques que jamais les empereurs païens n’ont pris aucune part à l’élection des premiers papes et que si depuis lors des princes, en petit nombre, ont eu quelque part à l’élection de certains pontifes, ces dérogations aux principes doivent être imputées à des circonstances fortuites et regrettables. Si donc le pape a été institué par Dieu chef religieux de l’Eglise, quel titre l’empereur peut-il invoquer pour vouloir s’ingérer dans le gouvernement de cette Eglise ? Et si l’empereur n’a pas de pouvoir dans l’Église, pourquoi le pape, une fois élu par ses légitimes électeurs, aurait-il besoin de son approbation ?

A l’argument positif allégué ensuite par l’avocat que Nicolas II a formellement et par décret accordé à l’empereur Henri III le droit de confirmation, le défenseur répond en convenant que ce privilège existe effectivement et qu’on ne peut le contester même au successeur de Henri III. Mais le bas âge du roi le rendait incapable d’un choix raisonné dans une affaire de cette importance. L’Église romaine, qui est sa mère et sa tutrice spirituelle, a tout pouvoir pour prendre soin h son défaut des choses spirituelles, de même que sa mère selon la chair a la garde pour lui jusqu’à sa majorité de ses intérêts temporels. De plus, les «circonstances obligent parfois à changer de con-

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chiite et, si 1 on a procédé immédiatement à l’élection d Alexandre, c’était pour éviter des séditions, des dissensions intestines et la guerre civile, qui était imminente, étant donnée l'effervescence des Romains.

Mais, objecte l’avocat, entre la mort de N Violas II et l’élection d’Alexandre il s’est passé trois mois ou environ. N’avait-on pas le temps dans l’intervalle de consulter la cour et d’attendre d’elle une réponse ?

Le défenseur poussé à bout, rétablit énergiquement les faits. « Vous me forcez, dit-il h son adversaire, à publier ce que j’étais décidé à taire par respect pour le palais impérial. Oui, vous, con- - seiliers de la cour, de concert avec quelques évêques allemands, vous avez conspiré contre l’Eglise romaine, vous avez assemblé un concile dans lequel vous avez par un prétendu décret condamné le pape et vous avez eu la folle présomption de casser tous les actes de son pontificat ; par le fait, vous avez à votre préjudice détruit le privilège que Nicolas avait concédé au roi. Mais loin de nous de vouloir rendre responsable de la faute d’autrui un roi innocent et de lui enlever le droit qui lui a été concédé . »

Le défenseur poursuit en rappelant l’ambassade du cardinal Etienne envoyé parles prélats romains à la cour d’Henri. On a refusé audience h ce haut dignitaire pendant cinq jours, de sorte qu’il n’a pu même présenter les lettres apostoliques ni voir le prince. Cet homme vénérable et prudent a supporté cet affront avec égalité d’âme, mais il n’a pu remplir son mandat et force lui a été de revenir avec le décret du conclave sans cpi’on ait voulu en

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prendre connaissance. 11 est bien évident qu’en tout cela les coupables ne sont ni un enfant, ni une faible femme, mais les courtisans.

Le défenseur fustige ici encore de main de maître l’élu du conciliabule de Bâle, Cadaloüs et ses partisans ou, pour mieux dire, ses complices. L’élection de cet indigne, quoi qu’en puisse penser l’avocat, qui prétend qu’elle fut assurée par des Romains et même par un abbé romain, s’est faite à l’insu de Rome. L’instigateur, pour ne parler que de lui, le comte Gérard de Gaieria, est un pillard et un voleur de grand chemin que plusieurs papes ont déjà excommunié. Est-ce là un citoven romain ? Quant au faux évêque Cadaloüs, c’est une sentine de tous les vices et l’apôtre de l’antéchrist.

Pierre Damien conclut enfin par un appel pressant à l’union entre les conseillers de la cour et les ministres du Saint-Siè^e.

Le concile ne se prononça pas tout d’abord ouvertement pour son candidat, mais il laissa percer ses préférences à son endroit et il dépêcha à Rome pour hâter la paix le neveu d’Iiannon, Burchard, évêque d’Ilalberstadt. Cadaloüs fut à l’unanimité condamné et déposé par les évêques allemands et italiens, qu’avait influencés sans nul doute la disceptatio synodalis,e tcelala veille des saints apôtres Simon et Jude, c’est-à-dire exactement un an après la schismatique élection du faux pape. Par là se trouvait réalisée, dans un sens du moins, la prophétie de Damien, qui lui avait valu les risées de ses adversaires.

Durant l’année qu’il passa à Fonte-Avellana au retour de ( élection et de la. consécration d’Alexandre II, c’est-à-dire d’octobre 1061 à octobre

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1062, le cardinal n’était pas demeuré inactif et l’administration au temporel et au spirituel de ses divers monastères n’avait pas complètement absorbé son besoin d’action. Il avait alors, on l’a vu, composé son importante disceptatio synodalis. Il avait, en outre, trouvé le loisir de coopérer, comme le réclamait sa dignité, au gouvernement de l’Église.

C’est encore vers le mois de novembre 1061, qu’il composa la vie de l’un de ses disciples, Rudolphe, devenu évêque de Gubbio, dont il avait appris la mort étant à Florence. Le pape l’ayant prié de lui écrire quelque chose qui fût digne d’être conservé et de servir au profit des autres, il inséra dans sa réponse la biographie de ce saint évêque. Il y joignit la Vie de saint Dominique l’Encuirassé dont nous avons parlé à diverses reprises1.

Quelques autres lettres de sa correspondance sont aussi de cette époque, notamment plusieurs de celles qu’il adressa à l’impératrice Agnès.

Cette princesse, après l’enlèvement de son fils h Kaiserwerth, avait perdu, sans grand regret d’ailleurs, la régence du royaume. Douloureusement accablée par l’odieuse calomnie dont elle avait été victime, elle se renferma désormais dans le silence et la retraite, et se livra entièrement aux pratiques d’pne austère piété.

Peu après, vers la fin de 1062, elle se rendit en Italie, d’abord au monastère de Fructuaria, puis à Rome, au monastère de Sainte-Pétronille, près de Saint-Pierre, pour y trouver l’oubli.

x. P. L. CXLIV, I007-I024-

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Elle se mit sous la direction de Damien, qu’elle connaissait depuis vingt ans. C’est ce dernier qui nous fait connaître ce détail. Elle vint avec lui à Saint-Pierre, le fit asseoir devant le tombeau des Saints Apôtres et Ini confessa avec larmes, soupirs et gémissements, tous ses péchés depuis l’âge de cinq ans, comme elle les aurait confessés au bienheureux apôtre Pierre lui-même. Elle s’accusa avec scrupule non seulement de ses mouvements de sensualité, mais de ses pensées inutiles et de ses paroles oiseuses. Damien ne crut pas devoir lui imposer d’autre pénitence que de continuer sa vie d’humilité et de renoncement. Il fait un grand éloge de cette princesse qu’il compare à la reine de Saba, et il souhaite que tous ceux qui viendront visiter le tombeau des Apôtres imitent sa ferveur1. Quand elle mourut, en 1077, elle laissa, en effet, la réputation méritée d’une sainte. Ne le devaitelle pas en partie aux conseils pleins à la fois de haute sagesse, de franchise et de tendresse chrétienne de Damien? Les diverses lettres qu’il lui écrivit sont des modèles de direction ferme et intelligente. Elles méritent d’être connues.

Avec son directeur, l’impératrice ne fréquentait guère à Rome que Rainald, évêque de Corne, et une de ses parentes, Hermesinde. Tous trois quittèrent simultanément la ville et Agnès se trouva bien seule. Elle se plaignit sans doute de sa solitude au cardinal, qui lui répondit pour la consoler soit de Fonte-Avellana, soit de Ciuny : « Plus

1. Opusc. LYI. Cette longue lettre, adressée à Aguès elle-même, est superbe. Damien y fait preuve d’une érudition très vaste. L’histoire romaine en particulier semble n’avoir pas de secrets pour lui.

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1 âme humaine, lui dit-il, échappe aux contacts humains, plus elle est cligne de la visite de l’Esprit- Saint. N’allez doncpas croire tout perdu, parceque ceux qui s’entretenaient avec vous ne sont plus là; au contraire, c’est une occasion de croître dans la voie delà perfection et du salut, et un motif d’augmenter vos mérites; c’est en fuyant le bruit et les conversations des hommes que vous préparerez en vous, en le couronnant de silence, un temple pour l’Esprit-Saint.... Que le temple de votre cœur s’élève donc entouré de silence ; que les vertus spirituelles grandissent en vous comme des pierres du ciel, afin que l’époux d’en haut, qui vous chérit de tout son amour, vienne se reposer sur le lit de votre

âme dans les plus grandes délices Et lorsque

l’ennemi caché s’approchera pour allumer le feu en vous, il ne trouvera dans votre cœur que les métaux des vertus au lieu de la paille et du bois sec des vices.... Gardez votre âme dans une éternelle pureté et dans un printemps toujours jeune....

« Courage donc, vénérée dame, chassez de votre cœur tout chagrin et tout ennui. Que le Christ soit avec vous ; qu’il vous parle, qu’il habite en vous, qu’il soit votre convive, qu’il soit vos délices, qu’iL prenne sa place à votre table — Soyez en sa compagnie quand vous lirez, quand vous chanterez, quand vous prierez;.... qu’il soit avec vous dans

votre sommeil Sa beauté surpasse la beauté de

tous les enfants des hommes (Ps. 2, XLIV). Et puisque vous avez préféré son amour au diadème des rois, qu’il soit lui-même votre couronne et

votre pourpre Que l’amour du Christ console

votre âme ; jetez-vous en lui dans toutesvos peines, retirez-vous sous ses ailes quand viendront vous

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assaillir les soucis de la terre, reposez-vous en sécurité dans la paix de ses embrassements jusqu’au jour où lui-même vous mènera au port de la plus intime félicité1. »

Dans une autre lettre, il lui dit de nouveau sa tristesse d’être séparé d’elle, il lui promet de revenir bientôt à Rome, il l’exhorte enfin à faire peu de cas des ennuis et des incommodités de cette vie si courte, qui bientôt seront si magnifiquement compensés là -haut.

« Me voici donc privé de votre sainte présence. Je ne puis plus désormais me retrouver avec vous, et j’en souffre tous les jours et j’en pleure. En attendant que je puisse vous revoir, je veux vous écrire pour vous exhorter à la patience et vous engager à souffrir sans vous plaindre toute douleur et toute peine, et même, s’il le faut, la pauvreté, pour l’amour de votre époux du ciel. Si le Christ a souffert la croix pour vous, pourquoi pour son amour ne souffririez-vous pas l’indigence ? Celui-là même en la compagnie de qui les Vertus et les Dominations vivent dans le ciel, c’est lui quia subi sur la terre les crachats, les soufflets, le fouet et tous les opprobres. Quoi d’étonnant alors, si vous, qui n’êtes que terre, vous rejetiez la vaine pompe de la gloire impériale et que vous viviez non plus en reine de la terre, mais, ce qui est bien plus glorieux, en servante du roi éternel!... Celui que la pourpre couvre aujourd’hui sera demain dans le sépulcre ; celui qui commande aux hommes sera pourriture demain et l’aliment des vers ; celui qui revêt aujourd’hui des manteaux de roi, sera cadavre

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