CHAPITRE VIII
LÉGATION EN FRANCE
En janvier io63, Alexandre II était retourné h Rome. En avril, après Pâques, il y tint un synode de plus de cent évêques auquel assista Damien. Cadaloüs y fut excommunié et on y renouvela les ordonnances portées en ioog contre simoniaques et nicolaïtes1.
L’abbé Hugues de Cluny était aussi présent. Il était venu demander aide et secours contre Drogon, évêque de Mâcon, dans le diocèse duquel se trouvait son abbaye. Ce prélat, appuyé par ses collègues voisins, avait tenté d’anéantir les privilèges et exemptions de Cluny et de soumettre le monastère à sa propre juridiction alors qu’il dépendait directement du Saint-Siège. Pour arriver à ses fins, il n’avait pas hésité, en l’absence de saint Hugues, à recourir à des voies de fait et à la tête de gens d’armes il avait essayé d’envahir et d’occuper l’église de Saint-Mayeul bâtie par les moines et située à peu de distance de l’abbaye. Mais, repoussé par le grand prieur Gérald et ses religieux dont quelques-uns s’étaient un moment souvenus de leur ancien métier de soldat, il avait
i. Mausi, t. XIX, ioa3-io26.
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par dépit jeté l’interdit sur l’abbaye et excommunié les moines.
Le récit que fit saint Hugues de cet abus de pouvoir émut les Pères du synode et, après délibération, on jugea que le plus sûr était encore d’aller faire une enquête sur les lieux. La chose présentait, il est vrai, de sérieuses difficultés et la plupart des évêques présents s’efïrayèrent h la pensée d’un si long voyage à entreprendre et de l’attitude menaçante du clergé de France. Nul n’osait endosser la responsabilité d’une affaire aussi délicate. Mais, avec son entrain ordinaire, Damien s’offrit de lui-même comme légat. Il aimait saint Hugues, qu’il connaissait depuis déjà plusieurs années; il avait à cœur le respect des droits et des immunités monastiques et il se sentait l’envie de combattre le « dragon », ainsi qu’il nommait plaisamment l’évêque de Mâcon. Peutêtre aussi n’était-il pas fâché de l’occasion de visiter l’abbaye bourguignonne dont on célébrait partout les merveilles.
Ses offres furent acceptées et le pape, pour l’accréditer, écrivit une lettre flatteuse pour lui aux archevêques Gervais de Reims, Richer de Sens, Barthélemy de Tours, Aymon de Bourges et Jos celin de Bordeaux.
« Vous n’ignorez pas, très chers frères, disait-il aux prélats, que notre charge, tout indigne que Nous soyons de la remplir, Nous oblige à gouverner et à administrer l’Église universelle. Mais, absorbé par les affaires des diverses Églises, Nous ne pouvons aller jusqu’à vous. Nous vous envoyons donc celui qui, après Nous, a la plus haute autorité dans l’Église romaine, Pierre Damien, évêque d’Ostie,
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qui est comme notre œil et le soutien inébranlable du siège apostolique. Nous lui donnons plein pouvoir de telle sorte que tout ce qu’il aura décrété dans vos provinces aura autant d’effet que si Nous l’avions promulgué Nous-même. C’est pourquoi, Nous vous avertissons de le recevoir comme vous Nous recevriez et de vous conformer humblement à ses décisions1. » Et, comme un prélat du nom de Girelme, a été précédemment envoyé en France et s’y trouve présentement, Alexandre lï ajoute que s’il a déjà pris quelque mesure, elle devra être soumise à la sanction du cardinal auquel il appartient de tout régler en dernier ressort.
De son côté, Hugues emportait une bulle, qui confirmait tous les droits et privilèges accordés à ses prédécesseurs.
La perspective du dangereux passage des Alpes couvertes de neiges n’était pas pour effrayer le légat. Ni la faiblesse de sa santé, ni son âge, ni les souffrances qu’il éprouvait à monter à cheval, ni les embûches dressées par son ennemi, l’antipape Cadaloiis, qui avait fait garder les défilés des montagnes afin de s’emparer de sa personne, ne l’arrêtèrent un instant2. Il partit avec l’abbc de Cluny et trois de ses disciples, quelques semaines seulement après le synode. Comme toujours dans ses autres voyages, les fatigues ne l’empêchèrent pas de mener dans la mesure du possible la vie du moine. Ses cilices, ses chaînes de fer, ses disciplines ne le quittaient pas. 11 priait, jeûnait, veillait, observait le silence, à peu près comme il l’aurait
i. P. L. CXLV, 857-858.
a. Cf. F.p’ist. V. lib vi.
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fait à Fonte-Avellana. Sous l’amusant prétexte que le vin de France avait un goût de poix, mais en réalité par mortification, il refusera d’en boire.
Un de ses compagnons de route, un moine italien anonyme, nous a laissé du voyage un écrit complet et vivant que le cardinal Mai a retrouvé dans un manuscrit du Vatican et publié au dernier siècle1. Nous n’aurons qu’à le suivre.
Le 6 mai io63, Damien s’arrêta vraisemblablement à Faënza, car nous lisons que le même jour l’évêque de celte ville, Pierre, d’accord avec tout son clergé, lui fit don de plusieurs propriétés dans le comté de Faënza2.
Chemin faisant, un nouveau compagnon se joignit à la petite caravane. C’était Aldrald, jadis moine à Cluny, puis prieur de Payerne, et pour lors abbé de Brême ou Novalese, en Piémont. Ce savant prélat devait mourir en ioyo évêque de Chartres3. Sa prudence et sa connaissance des lieux furent fort utiles aux voyageurs, qui franchirent les Alpes sans incidents et sans le secours d’aucun
i. De gallica profectione dornni Pétri Damiani et eius xiltramontano itinere, daus P. L. t. CXLV, 865-88o. Mai l’a découvert dans le manuscrit Vatic. 4920 et en a trouvé une copie plus récente dans le cod. Ottobiau. 944. Damien parle lui-même de ce voyage dans deux des lettres (I et IV, lib. vi), qu’il écrivit à Saint Hugues de Cluny.
a. P. L, CXLIV, 497-499. Annal. Cainaldul. 11, preuves
3. P. !.. CXLV, 872. C’était Aldrald III, abbé de Novalèse, disciple de saint Odilon de Cluny, à la mort duquel il assista. Evêque de Chartres en 1089, il mourut en 1075. Cf. sur lui Studien und Mittheilungcn ans dan Benedicùnerund Cistenienscrorden, 1884, fasc. in, p. 18 et 25 et note 76. Damien l’appelle dans un de ses opuscules : Adraldus, prudeus et religiosus vir. O/iusc. XXXIV, cap. v.
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« marron », c’est-à-dire sans recourir aux guides du pays ainsi dénommés. Ils arrivèrent à Cluny où ils furent processionneilement reçus par les moines au son des cloches et au chant des hymnes et des psaumes.
La première impression de l’austère réformateur fut une agréable surprise, que lui causèrent la beauté des édifices et la régularité des religieux. Mais, habitué à un genre de vie tout différent, il se formalisa de l’abondance des richesses de l’abbaye et de la nourriture, trop copieuse à son sens, servie sur la table des moines. Il convint pourtant que des observateurs si exacts de leur règle devaient être dans la voie qui menait au ciel, mais ne laissa pas de représenter à l’abbé que si ses moines pouvaient unir la mortification à l’observance et se privaient, par exemple, de graisse deux fois de plus par semaine, ils seraient des anachorètes modèles.
Saint Hugues lui lit cette réponse, qui ne manque certes pas de piquant : « Vous voulez, très cher père, augmenter notre couronne en augmentant nos jeunes. Fort bien. Mais, auparavant, portez donc vous-même notre fardeau pendant huit jours et puis vous jugerez alors ce qu’il convient d’y ajouter. Car enfin vous ne pouvez dire ce qui manque de sel à un mets avant d’y avoir goûté; de même, vous ne pouvez apprécier le poids que portent nos frères, si vous n’y mettezau moins le petit doigt. » Damien céda à ce conseil. Après expérience faite, il trouva le poids au-dessus de ses forces et cessa scs objurgations indiscrètes. « Et, remarque malicieusement en terminant le narrateur, il quitta Cluny plus savant qu’il n’y était venu.
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Il y avait appris, eu effet, cette science précieuse qui s’appelle la vraie humilité1. » Cette accusation qui est, nous avons à peine besoin de le remarquer, de la plume d’un moine clunisien et non de celle du compagnon italien du cardinal, est pour le moins exagérée. Toute la vie du saint suffit à la réfuter.
La douceur de la vie de Cluny et les attentions dont il était l’objet ne faisaient pas oublier au légat sa mission. Dès son arrivée en France, il s’occupa de réunir les évêques en synode. Celui dont la témérité était cause de tout ce mouvement avait jugé prudent de s’aller cacher dans sa famille loin de Mâcon. Mais il ne put éviter le concile, qui fut fixé h une date assez éloignée pour que tous ceux qui seraient invités pussent y être présents. En vertu donc de l’autorité que lui avait conférée Alexandre, Pierre Damien adressa des lettres de convocation aux évêques leur prescrivant d’être exacts au jour indiqué à Chalon-sur-Saône et les menaçant des peines canoniques s’ils se dérobaient.
Entre temps, il se rendit à Limoges. L’important monastère de Saint-Martial dans cette ville, jadis foyer de ferveur, était depuis une trentaine d’années livré au désordre et h la simonie. Pour mettre un terme à cette situation et réformer l’abbaye, le vicomte Adhémar de Limoges, qui en était le patron, l’avait, l’année précédente 1062, cédée, du consentement de l’évêque Ithier, à l’abbé de Cluny.
Celui-ci y envoya des clunisiens après la mort de l’abbé Mainard envers qui il avait cru devoir