‹ St. Pierre Damien (1007-1072). --Chapitre 55 sur 72 · P. L. CXLV · texte numérisé non relu

P. L. CXLV

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user de ménagements. Mais alors une révolte en règle éclata parmi les moines relâchés. Plusieurs sortirent de l’abbaye et se réfugièrent dans les celles ou prieurés, qui en dépendaient, et se mirent de là à vexer de toute façon les nouveaux occupants. Ils allèrent jusqu’à incendier divers immeubles, qui entouraient le monastère, et à attenter même à la vie des religieux. Hugues se demandait avec inquiétude comment se terminerait ce triste conflit, lorsqu’il profita de la présence du légat pour l’amener à Limoges.

Damien hésita à intervenir. Il se décida pourtant en pensant que, puisqu’il s’était rendu pour sauver Cluny, il devait aussi porter secours aux monastères qui étaient ses membres.

Avant de partir, il assembla les moines en chapitre et leur adressa quelques mots d’édification. Puis il se prosterna à terre et sollicita les prières de tous s’accusant, comme il en avait la coutume, d’être un gyrovague, un sarabaïte, un coureur de grands chemins, un misérable moine. Cet acte d’humilité toucha les religieux jusqu’aux larmes. On entendait chacun dire à son voisin : « Bon Jésus! si cet homme, que nous savons si haut placé au-dessus des autres, craint tant pour son âme, que ferons-nous, nous au cœur si sec et si peu vertueux? » Peut-être par cette confession le cardinal avait-il voulu donner une leçon à ses auditeurs? Il y avait en tout cas parfaitement réussi. Saint Hugues, en effet, avouait dans la suite au narrateur italien, qui nous a fait ce récit, qu’il avait depuis lors remarqué de sensibles progrès dans l’âme de ses moines.

Ayant obtenu le suffrage des frères, le légat et

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ceux qui devaient l’accompagner partirent pour Saint-Martial. Dès qu’ils apprirent leur arrivée, les rebelles se cachèrent. Mais Damien les fit inviter à venir se défendre et faire valoir leurs droits devant lui. Il les accueillerait, disait- il, avec bonté et jugerait le diiïérend en toute impartialité. Que s’ils avaient conscience du mal fondé de leurs réclamations, ils n’avaient qu’à accepter le gouvernement de l’abbc de Cluny.

Tous refusèrent et de se présenter et de reconnaître l’autorité de l’abbé. Le légat alors, aux applaudissements de la foule réunie à la cathédrale, lança l’excommunication contre ceux qui tenteraient de nuire au monastère et aux moines qui l’habitaient. Mais il crut sage de surseoir à porter une sentence définitive relativement à l’obéissance due à l’abbé de Cluny1. Les révoltés toutefois ne se soumirent pas et nous savons que bientôt des clunisiens les remplacèrent définitivement. Le nouvel abbé, le moine Àdhémar, eut un abbatiat très florissant de cinquante ans.

Au retour de Limoges, Damien passa par le monastère de Souvigny, près de Moulins, en Auvergne, où reposaient les corps des abbés de Cluny, saint Mayeul et Odilon. Hugues lui demanda de lever le corps de ce dernier, ce qui, on le sait, équivalait alors à une canonisation. Il le fit et le cadavre apparut fort bien conservé.

Cependant, le cardinal n’était point absolument convaincu de la sainteté d’Odilon et il différa de se prononcer jusqu’à ce qu’un nouveau miracle se fût

i. De gallica profectione, etc. Cf. aussi l’étude de M. Charles de Lasteyrie : L'Abbaye de Saint-Martial d& Limoges. Paris, Picard, 1901,

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produit. Dans la nuit, tandis qu’on célébrait les Vigiles en présence de la foule, une femme paralytique ayant touché aux ossements exposés se trouva guérie et fut amen ie à Damien, qui se déclara satisfait.

Il procéda donc à la cérémonie et consacra aussi au milieu d’un grand concours d’évêques et de fidèles l’église jadis bâtie par le nouveau saint. Il est •vraisemblable que Hugues profita de cette occasion pour obtenir du cardinal qu’il referait la Vie de son prédécesseur, Odilon, déjà écrite par le moine Jotsaldus. Damien accéda à la demande mais non sans gémir un peu. Il composa dans le même temps son hymne : Commenda gregem domino , custos fidelis Odilo.

De Souvigny il se rendit directement à Chalon où l'évêque le reçut avec toutes sortes d’honneurs.

Le synode eut lieu à la date indiquée. Les treize prélats convoqués s’étaient rendus avec une multitude de curieux. L’évêque Drogon de Mâcon avait également répondu à l’appel du légat, comptant d’ailleurs sur son éloquence et surtout sur l’appui de la plupart de ses collègues pour obtenir une victoire complète. Tous les Pères du synode, en effet, sauf le vénérable archevêque Hugues de Besançon, étaient, au dire du narrateur italien que nous suivons toujours, hostiles à Cluny et s’étaient concertés pour faire pièce à son abbé. Chacun tenait la question en litige pour une affaire personnelle et craignait que si Home venait h donner raison à saint Hugues les

évêques ne perdissent du coup toute autorité auprès des supérieurs des autres monastères. Ils étaient donc décidés à faire cause commune avec Drogon et ils le poussaient à la résistance.

Mais Damien, prévenu de ces sourdes machina-

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lions, sut parla persuasion et l'habileté de son discours d’ouverture mettre publiquement de son parti ceux qui en secret avaient promis assistance à Drogon. Lecture fut ensuite donnée des chartes de fondation du duc Guillaume d’Aquitaine, qui soumettaient le monastère directement au Saint-Siège. On produisit aussi les autres privilèges accordés par les papes successifs, qui enlevaient toute juridiction aux évêques. Les Pères du synode, interrogés après discussion sur la valeur de ces divers documents, en reconnurent à l’unanimité l’authenticité. Drogon lui-même, sommé à son tour de présenter ses objections, dut avouer qu’ils étaient inattaquables. Il prétexta pour excuse qu’il n’avait donné à son excommunication que les limites qu’elle comportait d-ans sa pensée, c’est-à-dire qu’il avait voulu excommunier ceux-là seuls qui dans le monastère pouvaient être soumis à sa juridiction. De plus, il allégua son ignorance des privilèges dont il venait d’entendre la lecture.

L’assemblée décida qu’il jurerait sur les saints Evangiles avoir agi sous l’empire de la colère, n’avoir jamais eu l intention d’empiéter sur les droits des papes ni surtout sur ceux d’Alexandre II et avoir ignoré jusqu’à cette heure les immunités en question1. Cinq clercs de son Église prêtèrent le même serment. Puis Drogon se soumit à un jeûne de sept jours au pain et à l’eau auquel le condamna le concile. Au lendemain pourtant de cette sentence portée contre lui, l’évêque de Mâcon, à l’instigation de quelques-uns de ses clercs, voulut qu’on lût égale-

i. La formule de ce serment se trouve dans les Acta sjnodi in Galliis celebratæ a B. Petro Damiano Osliensi , etc,, dans P. L. CXLV, 86 1.

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ment les privilèges concédés à son Église par lepape Agapet. Mais les évêques furent d’avis qu’il n’y avait point lieu de s’en préoccuper dans le cas, puisqu’ils ne portaient aucune atteinte aux privilèges clunisiens.

Ainsi se termina cette querelle, grâce surtout à la douceur de Damien et h l’ascendant qu’il avait su prendre immédiatement sur ses auditeurs. Depuis lors, évêque et abbé vécurent en bons termes.

Plusieurs autres affaires de discipline ecclésiastique furent réglées par le même synode. Les moines de l’abbaye de Saint-Médard de Soissons s’étaient plaints à Rome que leur abbé Réginald, un intrus, qui avait acquis sa charge à prix d’argent, les persécutât. Il fut condamné par le légat et plus tard le pape ordonna à l’archevêque Gervais de Reims de l’expulser et de jeter l’interdit sur son monastère aussi longtemps qu’il s’obstinerait h y rester. De même, le synode cita l’évêque Harderic d’Orléans également coupable de simonie et qui réussit à tromper Damien par ses promesses fallacieuses. Mais, mieux informé, Alexandre II chargea l’archevêque de Reims de l'excommunier.

Le successeur de cet Harderic, Rénier, prélat peu recommandable, parvint aussi plus tard à surprendre la bonne foi de notre saint, lors d’un séjour qu’il fit h Fonte-Avellana en se rendant à Rome, et à en obtenir même une lettre de recommandation pour le pape. Le cardinal était à ce moment malade et, comme il le dit, étendu sur son grabat depuis soixante-dix jours, pouvant à peine rester couché ou assis et ne pouvant pas plus supporter le vin qu’un breuvage composé de miel et d’épices. L’évêque d’Orléans avait compté

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sur son intervention pour gagner sa cause auprès du pape et le saint avait, en effet, prié ce dernier ainsi que son « cher ennemi » l’archidiacre Hildebrand et ses autres confrères de tempérer par amitié pour lui la rigueur de la justice envers cet évêque. Nous devons ajouter que sa requête ne fut pas exaucée1.

Cluny, reconnaissant de tout ce que le légat avait fait, voulutlui en témoigner sa gratitude. Ilfutunanimement décidé par la communauté que désormais un pauvre serait constamment vêtu et nourri en souvenir de lui. A l’annonce de sa mort, on chanterait chaque année une messe solennelle pour son anniversaire ; ce jour-là les frères auraient le repas des fêtes et les restes en seraient distribués aux pauvres pour le repos de son âme. On lui fit enfin présent d’une chapelle complète composée de vases, d’ornements et de tout ce qui étaitnécessaire à la célébration du saint sacrifice. Il accepta. Mais, àla réflexion durant la nuit, il se dit qu’on pourrait soupçonner cet acte de simonie et le lendemain il rendit la chapelle à l’abbé. Il ne Aroulut emporteravec lui quece qui était indispensable pour le voyage*.

Il prit alors congé de l’abbaye et de ses habitants, car il avait hâte de regagner sa chère solitude.

Mais les lettres qu’il écrivit dans la suite à Hugues, à ses moines et à Didier, l’abbé du Mont-Cassin, montrent quel souvenir ému lui avait laissé son court passage de quelques semaines dans le monastère bourguignon *.

x. Epist. XI, lib. i. La maladie dont il est ici question paraît différente de celle dont nous avons parlé au chapitre quatrième.

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