RAPPORTS DE DAMIEN AVEC ALEXANDRE II ET IIILDEBRAND
LÉGATION A FLORENCE
En même temps qu’ Alexandre II tenait à Rome le synode dont nous avons parlé au chapitre précédent à propos de saint Hugues de Cluny, Cadaloiis en avait assemblé un à Parme, puis il avait repris les armes. Les mécontents qu’avait froissés l’attitude énergique du nouveau pontife, évêques simoniaques de Lombardie, membres de la noblesse romaine toujours impatients du joug, nicolaïtes de tous rangs que Damien appelait volontiers Cadaloïtes et qui souhaitaient d’autant plus ardemment l’avènement de l’antipape qu’ils espéraient pour eux-mêmes plus de liberté, tous s’étaient rangés de son côté. Il se dirigea une fois encore sur Rome dans le courant de mai, gagna à sa cause, par une nouvelle distribution d’argent, une notable portion du peuple et, grâce h la complicité d’un ennemi déclaré d’Alexandre, Cencius, fils de l’ancien préfet de la ville, réussit à s’emparer du fort Saint- Ange. Enfermé dans la citadelle, il y tint tête pendant de longs mois aux forces réunies des Normands et du duc Gottfried qui, dans des escarmouches
fréquentes, perdirent un grand nombre de leurs soldats.
Damien apprit en France ces événements qui menaçaient de prolonger indéfiniment le schisme. N’écoutant que son désir de la paix et son zèle pour l’Eglise, mais imparfaitement renseigné par ailleurs sur la réalité des faits, il écrivit à Hannon, qu’il regardait à bon droit, surtout depuis le synode d’Augsbourg, comme le partisan convaincu d’Alexandre et qu’il savait pour lors en grand crédit h la cour.
Croyant à tort la situation du pape vraiment compromise, il demandait à l’archevêque de Cologne de réunir à nouveau un concile, qui trancherait, cette fois définitivement, entre Alexandre et Cadaloüs. Lui rappelant l’incident de Kaiserwerlh et le comparant au grand prêtre Joad, il le louait d’avoir sauvé l’enfant royal maintenant entre ses mains, affermi l’Empire, garanti à son pupille l’héritage paternel et par sa prudence consolidé les intérêts de l’Eglise en abattant la bête écumante de Parme et en restituant à son véritable détenteur la dignité du siège apostolique. Mais l’œuvre commencée demandait d’être achevée sous peine de s’écrouler. Il importait surtout de réduire à néant les tentatives adultères de Cadaloüs, « ce perturbateur de la sainte Église, ce destructeur de la discipline ecclésiastique, cet ennemi du genre humain, cette racine du péché, ce précurseur du diable, cet apôtre de l’Antéchrist, ce fils de Déliai... qui empoisonne les gens par la puanteur de son argent et trouble grandement par sa perfidie la loi
vacillante d’un grand nombre » L’Eglise entière
souffre à cause de ce membre pourri de Satan et le peuple chrétien reste plongé dans l’erreur. Un
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concile général pourrait seul déraciner les épines de ce pernicieux scandale. Qu'Hannon veuille bien fixer, si la chose est possible, un rendez-vous à Damien afin que celui-ci lui expose ses plans de vive voix; que, dans tous les cas, il combatte l’antipape sans merci1. La lettre est de septembre ou octobre io63.
Et, comme le bruit courait que le duc Gottfried était entré en pourparlers avec l’antipape, Damien l’engage aussi à revenir promptement à l’obéissance d’Alexandre : « J’ai ouï dire naguère de vous des choses qui m’ont attristé et ont transpercé mon âme de douleur. Aussi ne puis-je vous adresser les éloges que d’ordinaire vous méritez. Vous êtes, en effet, en rapports avec Cadaloiisque l’Eglise entière, vous ne l’ignorez pourtant pas, a vomi de son sein comme un poison mortel, qu’elle a rejeté loin d’elle comme on sépare du corps un membre putride (Damien poursuit par une comparaison plus triviale
que l’on ne peut traduire) Sont-ce là les fruits
des aumônes que vous répandiez avec tant de générosité durant le carême?... Dis-moi, homme magnifique, si quelqu’un avait tenté de violer ton honneur conjugal, qui donc de ta famille oserait se lier d’amitié avec ce malfaiteur?... Et comment alors, oses-tu communiquer avec celui qui n’a pas craint d’attenter à la vertu de l’épouse du Christ, la sainte Eglise?... Réfléchis donc à ces reproches et à d’autres semblables que l’on pourrait t’adresser. Romps le lien d’une amitié mortelle. Confesse devant tous que tu as péché et rentre en grâce au
i. Epxst. VI, lib. ix. Cette lettre fut écrite à la hâte, comme le dit Damien.
plus tôt avec le siège apostolique dont tu es le glorieux fils — Que ce que j’ai dit ne provoque pas des sentiments de haine, mais te soit une médecine salutaire1. »
Le saint avait écrit ces deux lettres de son propre chef et sansprendre conseil du pape ni d’Hildebrand. La première était une faute, car pourquoi réclamer une nouvelle décision en faveur d’Alexandre alors que ses droits avaient été déjà solennellement reconnus ? N’était-ce pas remettre ainsi tout en question ? Pourquoi de nouveau immiscer inutilement le roi de Germanie etson conseiller dans les affaires du Saint-Siège et lui donner par là une part trop prépondérante et dangereuse dans les élections papales ? En outre, la cause du vrai pape s’affermissait chaque jour davantage alors que celle de Cadaloüs déclinait et devenait plus critique et que ses partisans l’abandonnaient maintenant que sa bourse était vide etqu’il était impuissant à satisfaire désormais leur avarice. Cencius le tenait même captif à Rome et ne le laissait libre de se retirer à Berceto, sur les limites de son diocèse de Parme, que contre versement d’une rançon de trois cents livres d’argent.
Les intentions ducardinalne sauraientêtre mises en suspicion, et mieux informé il eût peut-être agi d’autre façon. Mais sa démarche imprudente auprès d’Hannon méritait d’être improuvée. Elle le fut. Alexandre et Hildehrand le blâmèrent dans une lettre, qu’ils lui adressèrent à Fonte-Avellana, de les avoir mis, bien contre son gré c’est vrai, mais non moins ré ellement, dans une impasse fâcheuse.
i. Epist. X, lib. vu.
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Damien leur fit une réponse commune où perçait un peu d’humeur et d’ironie et à laquelle il joignit une copie de sa lettre à Hannon pour les convaincre qu’elle ne contenait rien qui les pût offenser :
« Que la lèpre de Naaman le Syrien couvre mon corps, que je sois frappe de la cécité de Barjésu, si j’ai adressé une autre lettre au seigneur archevêque de Cologneou sidans celle que voici on a avec mon assentiment ajouté ou retranché une seule syllabe. Jésus et ses saints anges me sont témoins de ma véracité. Si vous jugez que je dois mourir pour avoir écrit cette lettre, je tends le cou, enfoncez le poignard. Du reste, je prie humblement mon saint Satan (c’est, on le devine, Hildebrand qu’il désigne ainsi) de ne plus tant sévir contre moi; que son vénérable orgueil ne m’accable plus de ses coups répétés, mais qu’enfin rassasié il s’adoucisse envers son serviteur. Mes épaules livides n’en peuvent plus, mon dos est couvert de plaies. »
Le pape et Hildebrand l’avaient invité h se rendre à Rome pour de là les accompagner à Mantoue où Hannon, obéissant à ses conseils, avait, à la Noël de io63, fixé la prochaine réunion. Il s’excuse du voyage à Rome ; il est vieux, en effet, et cela n’irait pas pour lui sans de grosses fatigues, mais il promet de se rendre à Mantoue, ce voyage lui paraissant plus utile.
Dans leur lettre, Alexandre et son chancelier avaient parlé chacun suivant son tempérament, le premier avec bonté, le second avec une certaine rudesse et en insistant sur l'obligation qu'il y avait pour son correspondant de ne se point désintéresser d’affaires si importantes. Damien leur rappelle plaisamment à ce propos le charmant apo-
logue d’Ésope popularisé par notre La Fontaine.
« Dans votre message, vous employez des procédés bien différents. L’un, en effet, semble me caresser avec une tendresse toute paternelle, tandis que l’autre me menace en des termes terribles. L’un, comme un soleil, m’illumine de chauds rayons, l’autre souffle sur moi comme un aquilon en furie. Cela me remet en mémoire cette fable : un voyageur cheminait revêtu de la chlamyde. Eurus et le soleil l’aperçurent et ils parièrent entre eux h qui le dépouillerait de son manteau. Le vainqueur recevrait une couronne de laurier vert. Eurus commença. Il souffla de toutes ses forces, il fit se heurter des montagnes de nuages. Mais le voyageur, pour ne pas perdre sa chlamyde, la ramassait et la serrait fortement autour de sa taille. Lorsque le disciple d’Éole épuisé eut désespéré de la victoire, le soleil découvrit sa face d’or et inonda la terre de ses rayonsde feu. Bientôt le voyageur énervé par la chaleur excessive et baigné de sueur rejeta sa chlamyde pour ne pas étouffer. Ainsi, conclut Damien, laissant finement deviner à Hildebrand la portée de l’apologue, le vainqueur fut non pas celui qui dans la lutte employa la force et la violence, mais bien celui qui agit avec douceur. » Du reste, il se réserve d’éclaircir plus en détail la question à Mantoue'.
Lesynode eutlieu dans cette ville le 3i mai ioô’4, mardi de la Pentecôte. Malgré son désir, Damien fut empêché d’y assister. Mais le pape Alexandre y fut présent ainsi qu’Hannou de Cologne au nom du roi Henri, le duc Gottfried, que la lettre de notre saint avait ramené h de meilleurs sentiments, sa-
i. Epist. XVI, lib. i.
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femme Beatrix, et un grand nombre de prélats et de seigneurs d’Allemagne et d’Italie. Les évêques lombards, en effet, qui étaient les principaux adversaires du pape, n’auraient pu prétexterl’éloignement de la ville choisie pour éviter de s’y trouver. Toutefois l'archevêque Henri de Ravenne, ami de Damien, mais partisan de Cadaloüs, fit défaut.
L’antipape avait été invité, mais il avait posé comme condition à son acceptation qu’il aurait la présidence de l’assemblée, ce à quoi Hannon ne pouvait consentir. Il resta donc à Aqua-Nigra, sur les bords de l’Adda et ce fut son compétiteur qui présida les sessions.
Au début de la première, Hannon fit connaître au pape les accusations de simonie lancées contre lui. Alexandre jura avec serment qu’il n’avait jamais souillé sa conscience de ce crime et que c’était ^contre sa volonté et en dépit de ses supplications que les cardinaux l’avaient assis sur la chaire de Pierre. On lui reprochait aussi d’avoir fait alliance avec les Normands, ennemis de l’Empire romain. Il s’abstint de répondre sur ce point, se contentant de dire que si le roi venait à Rome, il se convaincrait vite que le pape ne nourrissait aucun mauvais dessein contre lui ni contre l’Empire. Ces explications suffirent. Alexandre fut une nouvelle fois reconnu et solennellement proclamé légitime pontife et Cadaloüs, dont personne n’osa prendre la défense, fut à nouveau déposé.
Le pape retourna à Rome après la fin du concile et gouverna dans une paix relative. Mais Honorius II retiré à Parme n’en persista pas moins à agir en pontife suprême, à en porter les insignes et à délivrer des bulles. Et, si le schisme fut affaibli, il
continua d’exister et d’inspirer parfois encore dos craintes. Il devait se prolonger jusqu’à la mort de Cadaloiis survenue à la fin de 1071 ou au commencement de 1072. L’antipape conservait toujours des partisans nombreux surtout parmi l’épiscopat lombard, et, entre autres, l’archevêque de Ravenne, Henri, l’ami de Damien, et celai de Milan, l’inconstant Guy, l’adversaire des Patares.
D’autre part, Hannon, qui n’avait par sa conduite à Mantoue satisfait ni la cour allemande ni Ilildebrand et auquel le jeune roi ne pouvait pardonner ses énergiques remontrances, avait été disgracié et remplacé par l’archevêque Àdalbert de Brème. Celui-ci, dont les qualités réelles étaient gâtées par une ambition sans frein, avait adopté une politique de bascule, penchant suivant son intérêt personnel tantôt du côté d’Alexandre, tantôt du côté de Cadaloiis. L’antipape, tenu au courant de ces tergiversations, essaya d’en tirer profit et il envoya en Allemagne l’habile mais peu scrupuleux Benzo, ■évêque d’Albe, afin d’y décider le roi qui, le 29 mars io65, venait d’atteindre sa majorité), à venir h son secours en emmenant avec lui une .armée en Italie.
Le péril aurait pu de nouvea u devenir sérieux. Damien le comprit et oubliant, pour ne voir que l’intérêt de l’Église, les reproches que lui avait valus précédemment sa démarche auprès d’IIannon, il écrivit, et cette fois encore sans en prévenir Alexandre ni Hildebrand, une admirable lettre à Henri IV pour l’engager à se rapprocher du vrai pape. C’était, croyait-il, l’unique moyen d éviter de nouveaux conflits entre les partisans de l’antipape et ceux d’Alexandre IL
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Il rappelait au prince qu’il avait le devoir de défendre l’Église et qu’il devait agir malgré sa jeunesse. De nombreux et illustres exemples dans le passé, dans l'histoire sainte et dans l’histoire profane, lui montraient qu’il n’était pas besoin d’attendre l’âge mûr pour prendre la défense de droits lésés. Joas, roi de Juda, était presque urr enfant, lorsque de concert avec les prêtres il restaurait le temple à demi détruit, David à peine un adolescent, lorsqu’il combattait contre le géant Goliath, Josias, un adolescent aussi, lorsqu’il chas-, sait du temple du Seigneuries prêtres de Baal avec leurs vases sacrés et qu’il les faisait brûler dans la vallée du Cédron. Annibal n’avait-il pas à neuf ans juré de combattre à mort les Romains? La cause qu’avait à soutenir Henri, c’est-à-dire la liberté de l’Église, était autrement précieuse et d’importance autrement grande que celle "défendue par les rois juifs ou par le Carthaginois. Quelle gloire pour lui si plus tard il pouvait se rendre le témoignage d’avoir, n’étant encore qu’un enfant, relevé l’Église romaine de l’abaissement où il l’avait trouvée? Qu’il suive donc l’exemple et le zèle de son illustre père et comme ce dernier qu’il aide la Sainte Église à recouvrer sa splendeur. Arius a jadis été renversé par Constantin, que Cadaloüs, cet apôtre de l’Antéchrist, ce fils de Déliai , soit renversé par Henri ; en agissant ainsi, celui-ci méritera de ceindre bientôt la couronne impériale et de triompher de tous ses ennemis*.
Ce rôle splendide, que le grand cardinal indiquait
i. Epist. III, lib. vii. La lettre a été écrite peu après la majorité du prince (29 mars io65). Il y est, eu effet, fait allusion à la cérémonie qui marquait cette journée.
au jeune prince, était trop au-dessus du caractère de ce dernier. L expédition en Italie réclamée par l’âme damnée de Cadaloüs, Benzo, fut décidée en principe et si on ne lui donna pas suite, ce fut sans doute que l’archevêque de Brême la jugea compromettante pour sa situation auprès d’Henri IV.
Après le concile de Mantoue, Damien adressa au pape son petit traité intitulé : De la brièveté de la vie des pontifes romains et de la Providence^ .
C’était une réponse à Alexandre qui lui avait un jour demandé de lui expliquer pourquoi la vie des papes était si courte, aucun d’eux n’ayant encore atteint les années de Pierre. Le cardinal ne voit dans ce fait qu’une raison morale. Dieu, dit-il, permet qu’il en soit ainsi pour inspirer plus fortement aux hommes la crainte de la mort. Témoins en effet de la fragilité humaine dans celui qui est le premier d’entre eux et le plus élevé en dignité, ils tremblent pour eux-mêmes. Toutes les branches de ce grand arbre qu’est le genre humain sont efficacement secouées en voyant combien facilement la cime la plus haute est tranchée par la mort. La mort des rois paraît plus inaperçue et frappe moins les imaginations parce qu’ils sont plus nombreux dans le monde.
Nous avons vu précédemment avec quelle insistance Damien avait supplié, mais en vain, Nicolas II de lui permettre d’abdiquer toutes ses dignités et de se retirer dans son désert. Il revint à la charge auprès d’Alexandre II maintenant que le schisme de Cadaloüs était, sinon complètement étouffé, du moins très affaibli.
i. Qpusc. XXIII.
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Certains historiens ont insinué que ce désir de quitter Rome et d’échapper aux responsabilités de sa charge lui avait été inspiré par des motifs mesquins de jalousie à l’égard du chancelier Hildehrand. Non, c’est mal connaître le caractère de ces deux personnages. Sans doute Damien n’approuvait pas tous les actes de son ami. Cela provenaitsurtout de la diversité de leur tempérament, du contraste de leur nature, de la conception différente qu’ils avaient des moyens de combat dans la poursuite d’un même but. Comme l’a fort bien remarqué le cardinal Capecelatro, l’un, Hildebrand, était avant tout un homme de raison et il en avait la fermeté, l’autre, Damien, surtout un homme de cœur, et il en avait parfois l’inconstance. Celui-ci était par moments enclin au découragement, tandis que celui-là restait indomptable dans l’adversité.
Il y eut, à n’en pas douter, entre ces deux combatifs et ces deux saints des périodes de dissentiments et de malentendus parfois aigus peutêtre, et les lettres de Damien en portent quelque trace, mais cela ne nous autorise pas à supposer que jamais la jalousie ou d’autres sentiments bas soient entrés dans l’âme de notre saint qui jusqu’au bout fut l’ami et l’ami très cher d’Hildebrand. Quelle est donc l’amitié humaine qui n’ait jamais connu de heurts, de conflits d’idées et d’appréciations, d’oppositions de sentiments ? Basile et Grégoire de Nazianze, ces deux types classiques de l’affection chrétienne, échangèrent parfois des paroles assez vives et se plaignirent amèrement l’un de l’autre. Il n’est point prouvé par l’expérience que le rapprochement des âmes soit concli-
donné par la conformité totale des natures et des idées. C’est le contraire qui serait plutôt vrai.
D’ailleurs l’éloge d’Ilildebrand se rencontre souvent sous la plume de son ami. Une fois entre autres celui-ci laisant allusion aux dehors un peu frustes du chancelier le compare en vers au tigre qui, malgré sa taille, atteint dans sa course la rapidité de la flèche, au marteau qui, bien que vil métal, sert à façonner tous les autres métaux. De même Hildebrand, malgré l’exiguité de sa stature, domine tout et est redouté de chacun.
Les raisons que Damien alléguait pour regagner Fonte-Avellana étaient de nature toute différente. Comme il nous l’a dit lui-même, il souhaitait le repos à cause de son âge avancé et des infirmités que lui avaient values les fièvres de Rome, de la corruption du monde au milieu duquel il était contraint de vivre, des dangers que pouvait courir sa piété hors de son monastère, qu’il regrettait toujours dès qu’il en était séparé : « Je-vous le demande, au nom de la clémence divine, ne retardez pas plus longtemps d’ordonner mon successeur et d’enlever de mes mains la charrue, qui laboure un sol de sable. Aujourd’hui, quiconque souhaite suivre le sentier de la pureté et de l’innocence, ne peut garder le gouvernement d’une Eglise, car à peu près tous les hommes sont entraînés la tête la première sur les pentes du vice ou emportés comme des coursiers indomptés et écumants dans le champ de leurs voluptés. La venue de l’Antéchrist est proche. »
Et il ajoutait malicieusement que même ses conversations avec le pape et Hildebrand n’étaient pas pour lui exemptes de péril, qu elles étaient
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préjudiciables à son âme et qu’en conscience il les devait donc éviter et pour cela fuir loin de la cour pontificale. « Il y eut un temps, mais ce temps n’est plus, où l’on savait être retenu, où l’on savait conserver une pudeur modeste, une autorité digne du caractère sacerdotal. Maintenant, pour n’accuser que moi seul, vous pouvez constater vous-même que, dès que je parais devant vous, ce ne sont aussitôt que traits caustiques, facéties, plaisanteries, badinages, questions sans fin, verbiages, paroles inutiles, qui font de nous, non plus des prêtres, mais des parleurs, des rhéteurs ou, ce qui est plus indécent, des sourriles, des bouffons. Peu à peu les charmes et les coquetteries de la conversation énervent la vigueur naturelle des âmes, des rires perpétuels et des amusements incpnvenants prennent la place de la gravité, qui sied à notre dignité1. »
Alexandre pris de compassion penchait à accorder au vieillard le repos désiré et, semblait-il, bien gagné. Mais Ilildebrand persistait à n’y pas consentir, ne comprenant guère avec sanature ardente et inflexible qu’on se put reposer en ce monde et il menaçait Damien d’une pénitence de cent ans. Celui-ci accepta la pénitence et se démit. Mais il souffrait.
Arrivé à Fonte-Avellana, il déchargea le trop plein de son cœur dans une lettre « au très aimé pontife et à Ilildebrand, verge d’Assur ».
Après s’être plaint de n’avoir pas reçu de nouvelles de Rome, il ajoutait : « Je Dénis la dispense que m’a accordée le Tout-Puissant. Naguère, pour
i. Opusc. XX, cap. vu.
me rendre auprès de vous, j'ai gravi les abrupts sommets des Alpes, pliant sous le poids de deux évêchés, l’un à gouverner (celui d’Ostie), l’autre à visiter (celui de Gubbio); mais bientôt soulagé de ces fardeaux, j’ai regagné, libre enfin, ma chère solitude, comme un fugitif.... J’ai parfaitement agi, lorsque j’ai voulu renoncer à mes fonctions ecclésiastiques, en vous les restituant h vous qui êtes les représentants de l’Eglise romaine, à laquelle elles appartiennent en droit. Mais je veux publier que pour cette restitution vous m’avez imposé une pénitence de cent ans, qui est conforme à ce qu’ont établi les règles monastiques. Si cette pénitence vous paraît trop légère, vous pouvez y ajouter. Condamuez-moi aussi, si cela vous plaît, aux fers et au cachot. La réclusion et le silence ne peuvent que convenir h qui a tant voyagé et abusé de sa liberté. Mais peut-être, ce doux tyran (le chancelier), qui m’a toujours montré une compassion néronienne, qui me caressait en me souffletant, qui me passait sur le visage sa serre d’aigle, va-t-il dire en gourmandant : « Voyez donc, il cherche une cachette « sûre, et, sous couleur de pénitence, il veut fuir « Rome ; il s’ingénie h se procurer en désobéissant le « repos et, tandis que les autres se précipitent au « combat, lui est en quête de frais ombrages. » Mais moi je fais à mon saint Satan la réponse que les fils de Ruben et de Gad adressèrent à leur conducteur, Moïse : « Nous courrons armés et prêts à toutes les batailles à la tête des fils d’Israël, jusqu’à ce que nous les ayions conduits aux lieux où ils doivent s’établir ; nous ne retournerons pas dans nos maisons jusqu’à ce que les enfants d’Israël soient entrés en possession de leur héritage. » De la même
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façon pour vous accompagner je prends les armes, mais puisque, le Christ aidant, vous êtes revenus victorieux clés combats, je me retire dans mon désert1. »
Et, pour bien prouver que c’était sagesse de sa part d’avoir abdiqué, il traçait de lui-même ce lamentable portrait. « Mes yeux se voilent, les larmes en coulent toujours plus abondantes, les rides sillonnent mon visage, toutes mes dents tombent, ma mâchoire est une ruine. Ma tête à peine grisonnante jusqu’ici est maintenant d’une blancheur de neige. J’ai la voix l’auque. Mes forces s’en vont. Une seule chose, ô honte ! me reste encore dans ma vieillesse : toute une lignée de vices *. »
À Fonte-Avellana, Damien reprit sa vie d’austérités et de mortifications. Il avait, pensait-il, à effacer par la pénitence les souillures contractées au cours de ses missions dans la société des hommes. C’est dans ce but qu’il s’enferma dans une éti’oite cellule, véritable prison, où il se mit au régime du jeûne quotidien, ne se nourrissant que de pain grossier et ne buvant que de l’eau puisée le jour précédent. Il n’épargna pas plus alors qu’au temps de sa pleine vigueur les coups de discipline à son corps amaigri et desséché par l’âge et les fatigues. Il portait toujours plusieurs ceintures ou chaînes de fer et occupait son temps au chant des psaumes, à la méditation et à la lecture. Il profita aussi de ses loisirs pour dicter à quelqu’un de ses moines sa règle ou plus exactement les détails de
x. Opusc. XX, cap. i.