I. Episl. XII, lib. i
dans un orage, il est un trait auquel surtout il faut opposer son bouclier, c’est l’avarice. Veillez-y avec soin, c’est elle surtout qui doit vous tenir en baleine, car les blessures qu’elle inflige à ses victimes sont mortelles 4. »
Le pieux solitaire montre que si les ecclésiastiques haut placés comme les laïques thésaurisent, c’est pour subvenir non aux besoins de la nature, mais au luxe des tables, des ameublements et des habits :
« A quoi s’occupent-ils et que recherchent-ils ceux-là qui devraient par vocation s’adonner au soulagement des pauvres et au relèvement des miséreux ? Ils chargent leurs tables de plais, ainsi que des tours; leur mets abondants fleurent les épices de l’Inde ; dans leurs vases de cristal brille l’or des vins mêlés de miel. On comprend pourquoi ils souhaitent de s’enrichir. Il leur faut dans. leurs appartements des tentures merveilleusement tissées et brodées ; à eux-mêmes il faut des colliers d’or... Toutes ces richesses, tout ce luxe coûtent à leurs maîtres selon le mot vulgaire « les yeux de la tête ». Et pourtant à quoi bon toutes ces magnificences, puisqu’elles ne servent qu’au plaisir des yeux et qu’elles ne peuvent encore assouvir par leur beauté ceux qui les possèdent.... Mais voici qui est plus fort et qui voisine la démence, pour leurs lits mêmes ils prodiguent de folles dépenses; il le leur faut plus orné que le Saint des Saints, plus beau et plus riche que l’autel du pape luimême. N’est-il pas absurde d’employer tant d’or à décorer une couche ne servant qu’à reposer une
I, Opusc. XXXIII, Prolog, et cap, i.
SAINT PIERRE DAMIEN
chair, qui se corrompra un jour, surtout si l’on? songe à cet autel de la croix sur lequel le Seigneur, hostie vivante, s’est immolé? Et voilà comment ces cardinaux dont le rôle est d’enseigner la sobriété sont devenus à la fois les plus prodigues et les plus
avares de richesses La pourpre du murex ne vaut
plus rien pour leurs palais, il leur faut des manteaux faits de pourpre d’outre-mer, car elle est d’un bien plus grand prix. Le plumage des oiseaux et la toison des brebis sont pour eux sans valeur, il leur faut des peaux de martres, de zibelines et de renards1. »
Ailleurs encore, le rude censeur flagelle le luxe de la table, qui était alors un des péchés mignons des cardinaux et des évêques : « Chaque jour ce sont des festins royaux et de grands apparats pour des banquets de mariage. Ce qui aurait dû servir à nourrir les indigents est distribué à des convives portant la robe blanche ornée de pourpre. A ces tables de l’évêque auxquelles auraient dû s’asseoir les pauvres, ce sont des étrangers qui affluent. Ces tables sont abondamment pourvues, mais ceux à qui toutes ces choses appartiennent de droit en sont exclus et meurent de faim. »
L’Eglise de Gubbio dont l’administration avait étéjadis confiée à Damien était alors plongée dans le trouble. Le solitaire de Fonte-Avellana s’en plaignit aussi à Alexandre. Il ne rend certes pas le pontife responsable de ces désordres, mais bien la multitude de ses propres péchés. Il ose pourtant demander si c’est là la récompense qu’il était en droit d’attendre de ses services envers la papauté
i. 0/)usc. XXXIII, cap. vi.
et plus particulièrement envers Alexandre dont il a toujours été le champion infatigable, dont il a attaqué et mordu les ennemis par sa parole et ses écrits, dont il a exalté la personne autant qu’il était en lui. Que le pape examine et pèse tout ce qu’il a enduré pour lui, s’il ne veut pas qu’il fasse éclater sa juste douleur. Ces plaintes, il ne les a encore adressées qu à lui mais, si on ne lui donne pas satisfaction, il parlera liant et sans égard pour la réputation du pontife. Il prie également ce dernier de lever l’excommunication, qu’il avait portée contre le malheureux archevêque de Ravenne afin que tout un peuple n’ait pas à souffrir de la faute d’un seul 1 2 .
En mars 1066, Damien, de nouveau invité par son ami Didier à l’occasion de la pose de la première pierre de la nouvelle église du Mont-Cassin, se rendit à la célèbre abbaye; il y passa vingt jours et y guérit plusieurs ouvriers possédés du elémon \
Si le saint s’était flatté de ne plus désormais -quitter sa solitude pour s’occuper d’affaires publiques, lesquelles, prétendait-il, lui rendaient l’esprit aussi dur qu’un caillou, il s’était étrangement trompé. Il devait encore se présenter des circonstances graves où sa présence serait jugée nécessaire et, comme il s’agissait du bien de l’Eglise, on était sûr qu’il n’hésiterait pas à sacrifier son repos pour obéir aux ordres du pape, quitte à grommeler un peu par habitude contre ces dérangements intem-