‹ St. Pierre Damien (1007-1072). --Chapitre 68 sur 72 · Opusc. XIII · texte numérisé non relu

Opusc. XIII

L’ÉCRIVAIN ET L’HOMME. 193

disciples : saint Rudolphe et saint Dominique lEncuirassé, celle de Saint Maur, évêque de Césène au vu® siècle, bénédictin et neveu du pape Jean IV. Il a également donné les Actes des saintes vierges Flore et Lucille, martyrisées sous Antonin le Pieux.

Le pieux ermite maniait ie vers avec aisance, et telle de ses poésies serait certainement goûtée des latinistes. Mais c’est surtout dans ses Lettres que sa physionomie se dessine avec plus de relief. Le premier éditeur a divisé les cent cinquante-huit, qui nous restent, en huit livres selon la qualité des destinataires. Plusieurs toutefois, qui par leur étendue et par l’importance de leur sujet forment de vrais traités, ont été réparties parmi les opuscules.

Cette correspondance considérable suffirait à elle seule à montrer la place prépondérante qu’a occupée Damien parmi ses contemporains. Il est en rapports épistolaires avec la plupart des papes, qui se sont succédé de io45 à 1072 : Grégoire VI, Clément II, Léon IX, Victor II, Nicolas II et Alexandre II, avec l’antipape Honorius II, avec les principaux cardinaux du temps, surtout avec ses amis, le chancelier Hildebrand et Didier, abbé du Mont-Cassin, avec des archevêques, des évêques, des archiprêtres, des archidiacres, des prêtres, des abbés, des moines, avec l’empereur Henri III, son épouse, l’impératrice Agnès, avec Henri IV, le duc Gottfried de Toscane et sa femme Beatrix, avec ses propres parents et une foule de personnages d un rang social inférieur.

Toutes ces lettres trahissent une facilité de plume rare à cette époque, une érudition de bon aloi et universelle. La plupart ont encore la valeur d’un

SAINT PIERRE DAMIEN

véritable document historique par les détails nombreux et précis qu’elles nous fournissent sur les faits contemporains. Nous ne savons si en dehors de celle de Grégoire VII, il existe de l’époque une correspondance d’une telle importance. On s’accorde h en trouver le style clair, élégant, imagé,- peutêtre pourrait-on lui reprocher çà et là quelque longueur, une certaine enflure et l’abus de l’hyperbole. Il va sans dire, qu’en dépit de ses qualités, ce latin n’est pas celui de l’âge d’or classique.

Le lecteurpreud plaisir h voir aveccjuellesouplesse Damien sait varier son langage suivant le caractère et la dignité de ses correspondants ou suivant les circonstances. Nous avons donné une bonne partie de ses hères lettres, marquées au coin d’une noble indépendance, aux divers pontifes de Rome et ses véhémentes et cinglantes apostrophes à Cadaloüs. Mais il y a chez lui une note que. plusieurs auront été surpris d’yrencontrer etsur laquelle nous croyons bon d’insister encore.

Ni la vie solitaire, que l’on se plaît si à tort à qualifier d’égoïste, ni les austérités et les macérations corporelles n’avaient réussi à étouffer les sentiments d’un débordant amour dans le cœur de notre saint. Nous avons déjà lu les lettres aimables, fortes et cordiales, qu’il adressait à sa pénitente, l’impératrice Agnès. Mais quels termes pleins de tendresse sa plume sait trouver pour exprimer toute son affection à ses nombreux amis ! '

« Mon très aimé père et maître, écrit-il à Gebhard , archevêque de Ravenne, je brûle du désir d’être avec vous ; mon cœur brûle pour vous de la plus chaude tendresse. J’en prends à témoins mes lèvres, qui se plaignent sans cesse parce que je suis loin de

l’écrivain et l’homme.

■vous. J’en prends à témoin mon âme, qui contemple ravie l'angélique et sereine beauté de votre visage. Dans le sanctuaire de mon cœur, dans ce lieu profond où mon père n’est pas, où ma mère n’est pas, et où je suis moi seul, c’est là que je vous retrouve comme un autre moi-même . Aussi, je vous en supplie très humblement, rendez-moi à votre tour l'affection que j’ai pour vous. Que vos bonnes grâces redoublent pour moi1 . »

Et au cardinal Didier, abbé du Mont-Cassin, qui l’invitait à venir édifier son monastère par l’exemple de ses vertus et le menaçait, s’il ne se rendait, de le priver des prières de sa communauté. « Je nepuic vous laisser ignorer, mon vénéré Père, que par les menaces qu’il m’a faites et qui viennent de vous, le jeune Guidunculus a transpercé mon âme d’un glaive amer de tristesse. Il m'a rapporté, en votre nom, que si je me refuse à faire visite à ce monastère du Cassin, quevous gouvernez avec tant d’éclat, à votre tour vous refuseriez de laisser vos saints moines prier pour mon âme Me voici dans une fâcheuse alter¬

native, des deux côtés l’embarras est grand. Car, si d’une part mon âge avancé me menace d’une mort prochaine, de l’autre, ce n’est pas un mince péril d’être frustré des prières de si saintes gens. Si je me décide à partir, je crains de ne pouvoir atteindre le but et de mourir hors du monastère — Et si je me refuse au voyage, je risque de perdre un secours inappréciable Je ne vois à quelle résolution m’arrêter4. »

Et ces plaintes sur la froideur et le silence de son ami Hildebrancl ne sont-elles pas charmantes ?

i. Epist. III, lib. ni.

a. Ojnisc, XXXIII.

SAINT PIERRE DAMIEN

« J’admire, vénérable frère, comment votre sainte âme ne peut jamais se départir de sa sévérité à mon égard. Surtout lorsque je suis absent, pas uue parole qui respire l’affection n’est prononcée par vous sur moi, ni ne m’est écrite. Mais chaque lois qu’on me charge d’une légation ou qu’il est question demoienvotreprésence, mon pauvre nom est bafoué, ma renommée conspuée, ma faiblesse tournée en dérision etces propos tenus sur moi font la joie maligne de mes ennemis et me couvrent d’une douloureuse confusion. Pourtant, depuis que je suis enchaîné à l’Eglise romaine, puissé-je avoir obéi à Dieu et à Pierre, commeje nie suis dévoué à toutes vos entreprises et à vos efforts ! Dans tous vos combats et vos victoires, je me suis précipité dans la mêlée non comme votre compagnon d’armes ou comme votre suivant, mais comme la foudre. Quel différend avezvous eu où je n’aie été aussitôt et le plaideur et le juge.... Demandez aussi au seigneur abbé de Cluny, qui ne vous est pas inconnu, en quelle bénédiction votre nom était surines lèvres. Comme un jour dans une de nos conversations, il était question de vous: « Il ne sait pas, me dit-il, que vous l’affectionnez « ainsi ; s’il connaissait votre tendresse, il vous « aimerait d’un amour extrême ». Mais pourquoi ajouterais-je encore h cette lettre ? Prendrez-vous seulement la peine de la lire? Il n’est personne à qui j’écrirais plus volontiers si seulement vous daigniez jeter un regard sur mes lettres1. »

Damien ne pensait pas non plus qu’en se faisant ermite et en se séparant des membres de sa famille,1 il dût oublier l’affection qu’il devait à ceux que Dieu

i. Epist. VIII, lib. ii.

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lui avait attachés parles liens du sang-. Bien au con traire, il leur resta uni de cœur plus que jamais et s’intéressa autant qu’il était en lui à tous leurs besoins, avant tout h leurs besoins spirituels.

Nous avons dit la reconnaissance filiale qu’il témoigna à son frère Damien et le soin qu’il prit de l’éducation de son neveu du même nom. Deux très beiles lettres qu’il adressa à ce neveu, devenu moine, sont remplies à la fois de la plus paternelle affection et des conseils de la plus sage spiritualité. Entre toutes les vertus il lui demandait de cultiver d’une façon spéciale la chasteté et lui indiquait les moyens les plus propres à la conserver : le principal était la réception quotidienne de la Sainte Eucharistie. Puis il le mettait en garde contre toutes les embûches de cet ennemi des hommes, qui se transforme souvent en ange de lumière pour séduire le pauvre moine1. Lejeune religieux répondit parfaitement aux espérances que le saint avait fondées sur lui si bien que Damien, lui d’ordinaire si réservé sur ce point, crut devoir louer sa ferveur ; elle lui paraissait peut-être un peu outrée, mais il ne songea pourtant pas à la modérer*.

Il arma de même son autre neveu, Marin, moine de San Apollinare de Jlavenne contre les assauts du diable. Il lui recommandait entre autres choses de conserver avec vigilance la modestie du corps et la décence des vêtements, d’éviter la conversation des femmes, de recourir à la confession s’il avait le malheur de tomber dans quelque faute, de fuir la duplicité du cœur3.

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