Opusc. XLII, vu
SAINT PIERRE DAMIEN
et il s’appliquait au jeûne, aux veilles, à la prière fréquente. Étant encore h l’âge où les passions sont vives et où les rébellions et les appétits de la chair se font sentir plus impérieux, quand la nuit la tentation venait le harceler avec trop d’insistance, il quittait sa couche pour se plonger dans l’eau glacée où il demeurait jusqu’à ce que ses membres fussent engourdis et transis. Puis il allait réciter des psaumes dans les églises et achevait souvent le psautier avant la messe à laquelle il assistait quotidiennement, hes pauvres recevaient de lui d’abondantes aumônes; fréquemment il les invitait à sa table et les servait de ses propres mains.
Peu à peu la solitude exerça sa fascination sur lui comme sur toutes les grandes âmes et le désir de quitter entièrement le siècle pour s’ensevelir dans un cloître s’empara fortement de sa pensée. Mais le voisinage de ses parents et de ses amis lui paraissait un obstacle à l’exécution de son dessein. Il redoutait qu’ils ne s’y opposassent de tout le pouvoir de leur affection et il hésitait à partir.
Sur ces entrefaites, il fit la rencontre de deux frères du désert de Fonte-Avellana dont il avait entendu vanter la vie austère. Il les hébergea et profita de leur présence pour s’ouvrir à eux de sa résolution. Ils l’encouragèrent avec joie à y donner suite au plus tôt et l’assurèrent que leur abbé consentirait volontiers à le recevoir. Pierre alors promit de se rendre au monastère dès qu’il le pourrait. A leur départ, il offrit aux deux moines, ses hôtes, un vase d’argent pour leur supérieur, mais ils le refusèrent, alléguant son poids embarrassant et la longueur de la route. Comme il insistait, ils finirent par accepter, pour ne le point désobliger, un
présent plus modeste. Ce désintéressement des pauvres solitaires, dont il connaissait le dénuement, le surprit, mais en même temps accrut son affection pour leur genre de vie. Afin de s’éprouver et de savoir si cette vie érémi tique lui était possible, il se retira pendant quarante jours dans une cellule écartée 1 où il soumit son corps à de rudes macéra-
i. La Fila Damiani de Jean de Lodi se contente de dire: Quamdam itaijue cellam ingreditur. Certains auteurs, et l’abbé Delarc lui-même dans son Histoire de Grégoire Vil , se basant sur un passage de. la Divina Commedia ( Paradiso , cant. XXI), ont cru pouvoir parler d’un monastère et l’identifier avec le couvent de S. Maria del Porto, situé sur les bords de l’Adriatique dans le voisinage de Ravenue, ce qui a donné lieu à plusieurs erreurs historiques. Voici ce pas» sage de Dante où saint Pierre Damien est censé s’adresser, au poète :
Tra due liti d’Italia surgon sassi,
E non molto distant! alla tua patria Tanto, ehe i tuoni assai suonau più bassi,
E fauno un gibbo, che si chiama Catria,
Disotto al quale è consecrato un ermo,
Cbe suol esser disposto a sola latria.
. quivi
Al servigio di Dio mi fei si fermo,
Cbe pur con cibi di liquore d’ulivi Lievemente passava e ealdi e gieli,
Content» né pensier contemplative Render solea quel chiostro a questi cieli Fertilemente ; ed ora è fatto vano.
In quel loco fu’io Pièr Damiano :
E Pietro Pcccator fu nella casa Di nostra Donna in sul lito Adriano.
( Paradiso , cant. XXI, v. IOÔ-I23.)
a Entre les deux rivages de l’Italie et à peu de distance de ta patrie, des rochers s’élèvent à une telle hauteur que souvent le tonnerre gronde au-dessous. Ils forment une éminence, qui s’appelle Catria, au pied de laquelle se trouve un ermitage uniquement consacré au culte divin.
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lions. Cette épreuve n’ayant servi qu’à le confirmer dans son dessein, il attendit l’heure favorable de s’éloigner sans éveiller les soupçons de ses proches, puis il se retira secrètement, en emportant avec lui
Là, je m’affermis tant au service de Dieu que, rien qu’avec des mets assaisonnés d’huile, je passais facilement les chaleurs et les froids, content de vivre dans mes pensées contemplatives. Ce cloître produisait pour le ciel une fertile moisson d’âmes et à présent il est si aride qu’il faut que tout se relève. Dans ce lieu je fus Pierre Damiano et je fus Pierre le pécheur dans le couvent de Notre-Dame sur le rivage de l’Adriatique. »
Dante semble avoir confondu ici, avec d'autres écrivains, -saint Pierre Damien avec un autre Pierre, dont le nom de famille était de Honestis ou degli Honesti et qui n’a eu de commun avec notre saint que le nom de Pierre, la patrie et la sainteté. Tous deux, en effet, étaient de Ravenne, tous deux ont vécu saintement et presque à la même époque et tous deux signaient leurs lettres, suivant la mode du temps, Pctrus peccator, d’où la confusion. Mais, tandis que notre saint est mort à Faënza en 1072, la mort a surpris Pierre degli Honesti à Ravenne en 1119. Celui-ci, en outre, était chanoine régulier et non ermite bénédictin; il écrivit pour ses religieux une règle qu’il fît approuver par Pascal II en 1118 et qui n’a aucune analogie avec celle de Damien. Il fonda effectivement le monastère de S. Maria del Porto, mais à une époque où Damiani était déjà depuis de longues années à Fonte-Àvellana, puisque Pierre degli Honesti, mort octogénaire en 1119, était à peine né quand notre saint se lit ermite. Cf. l’édition de la Divina Commedia de Balthassar. Lombardi t. III, p. 545-548. Padova, 1822 ou t. III, p. 3 1 T - 3 1 6 . Roma, 1822.
Une autre opinion a été récemment soutenue par le Dr. Giov. Mercati. Il prétend que Dante a voulu désiguer dans les vers cités ci-dessus un seul et même personnage, Pierre Damien. La casa de N. D. sul lillo Adriano ne serait pas, en effet, à identifier avec le monastère de S, Maria in Porto de Ravenne, mais avec celui de S. Maria in Pomposa , situé dans une petite île aux embouchures du Pô, près de
une partie de ses biens, au monastère de Fonle- Avellana.
Il fut reçu avec cette hospitalité gracieuse, qui a de tout temps distingué les monastères de Saint- Benoît, et confié selon l’usage à un religieux qui devait l’initier aux coutumes et aux pratiques érémiliques. Dépouillé immédiatement de ses vêtements séculiers et recouvert d’un cilice, il fut ramené à l’abbé qui, sachant sa réputation de ferveur, ordonna de le revêtir de la coule monastique (ce qui, à cette époque, équivalait à admettre sa profession) sans attendre le temps d’épreuve ou postulat assez long fixé par la règle. Pierre ne put que s’étonner de cette façon d’agir précipitée et il se demanda un moment avec angoisse si sa démarche n’était pas inconsidérée. Mais, en réfléchissant qu’il était venu à Fonte-Avellana pour abdiquer ses idées personnelles et obéir, il se soumit sans plus tarder à la volonté de l’abbé. C’était vers io35 et il avait alors de vingt-huit à vingt-neuf ans. Les desseins de Dieu sur lui n’allaient pas tardera se manifester.
Comacchio. Les preuves qu’apporte Mercati paraissent solides aux Bollandistes, mais tous les critiques ne s’y sont pas rangés. Cf. Mercati « Pietro peccatorc » ossia délia fera intcrprelazione di Paradiso XXI, 121-123, in-4 de 34 pages (1895).