‹ St. Vincent de Paul, 1576-1660 [microform]Chapitre 10 sur 21 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Lorsqu'on prononce le nom de Vincent de Paul, on voit aussitôt se dresser devant les veux la cornette blanche des Sœurs de Charité.

Le lecteur sera peut-être surpris qu'ayant déjà parlé d'une partie de la vie de M. Vincent, nous n'ayons encore rien dit de la plus féconde, de la plus populaire des œuvres auxquelles il a attaché son nom. C'est qu'il en fut de celle-là comme de toutes les autres institutions qu'il fonda : elle se forma peu à peu, progressivement, par une sorte d'évolution interne, comme on dirait aujourd'hui. Cette lenteur dans la mise à exécution de ses idées, ce soin constant de ne jamais même les laisser prendre le pas sur les faits, mais au contraire de toujours se laisser guider par eux, de vouloir faire le bien de son mieux, sans jamais chercher à réformer d'après un idéal particulier, de se servir des éléments existants, de prendre enfin les hommes tels qu'ils sont et de les amener à Dieu sans leur demander autre chose que ce que Dieu demande, se retrouvent partout dans toutes les œuvres de Vincent de Paul. C'est peut-être là la source de leur singulière élasticité et de cette

souplesse qui les rend propres à tous les temps, à toutes les sociétés, et leur permet de s'adapter à nos démocraties modernes aussi facilement qu'elles s'adaptaient à l'état monarchique et aristocratique de l'Europe au dix-septième siècle. Nulle part ce caractère original, presque unique dans la vie des grands hommes, qui tous, dans des mesures et des manières diverses, ont agi surtout par la puissance et la force impérieuse de leur personnalité, n'est plus marqué que dans l'établissement progressif de la congrégation des Filles de la Charité.

Ce furent les confréries de la Charité, créées par Vincent de Paul alors qu'il était encore dans la maison de Gondi, qui furent l'origine de cette nouvelle œuvre. Etablies de bonne heure à Paris, en 1629, les confréries de la Charité ne s'y développèrent pas aussi vite, ni aussi facilement qu'en province; le recrutement des dames était difficile. On en trouvait bien sans peine pour faire partie de l'association, donner des aumônes et aller visiter les pauvres, mais quand il s'agissait de les soigner elles-mêmes, les choses n'allaient pas si aisément : les unes étaient empêchées de le faire par leurs obligations de situation, les autres n'en avaient pas le temps, ou ne savaient pas s'y prendre. Elles envoyaient leurs domestiques pour faire la besogne à leur lieu et place. Il y avait une lacune h combler et l'entreprise avorterait, ou resterait « boiteuse » si on ne la comblait. Vincent le comprit et il s'appliqua à y porter remède.

Aidé par celle qui devait être son bras droit, par M"*^ Le Gras, dont il faudra parler tout à l'heure avec plus de détail, il réunit quelques bonnes filles de la campagne, aussi humbles de condition que courageuses et faites au labeur, et il les donna comme aides

aux dames de la confrérie de Charité pour les remplacer dans tous les travaux matériels dont elles n'étaient pas capables, ou qui leur répugnaient trop. On les distribua dans leS paroisses de Paris où il y avait une Charité : une à Saint-Nicolas du Chardonnet, deux à Saint-Sulpice, une à Saint-Laurent, une h Saint-Sauveur, où la première confrérie avait été fondée.

Elles logeaient où on avait pu les caser, tantôt dans les couvents, tantôt chez quelque dame hospitalière. Toute la semaine se passait à visiter les pauvres, soigner les malades, accompagner les dames de la Charité dans leurs visites de pauvres et les conduire aux bons endroits. Le dimanche, elles se réunissaient à Saint- Lazare où Vincent de Paul, s'il en avait le temps, leur faisait un petit sermon sur leurs devoirs et leur vocation particulière.

Tout était si modeste dans ces débuts, qu'on appela d'abord ces pauvres filles par leur petit nom tout court, en ajoutant simplement le nom de la paroisse où elles exerçaient leur humble ministère : Mare^uerite de Saint-Paul, Nicole de Saint-Laurent; parfois même, dans ses lettres, Vincent dit tout bonnement : « celle de Saint-Merrj ».

Marguerite de Saint-Paul, qui de son nom s'appelait Marguerite Nazeau, mérite une mention même dans ce court récit. C'était une pauvre paysanne qui gardait les moutons; elle avait appris à lire et à écrire presque toute seule en faisant paître son troupeau, on juge au prix de quels efforts. Dès qu'elle le sut, elle se mit à le montrer aux autres et devint une sorte de maîtresse d'école volontaire et ambulante que ne rebutaient ni les mépris ni les railleries; son travail assidu ne lui fournissait pas seulement de quoi vivre, mais à force d'économie

et de privations, elle amassait même de quoi aider à l'éducation des jeunes clercs se destinant au sacerdoce. Vincent de Paul la rencontra par hasard dans une de ses innombrables courses apostoliques; il comprit aussitôt ce que valait une pareille ame et il l'adjoignit aux premières aides des Dames de la Charité. Partout où elle passa, la bonne Marguerite se fit chérir par sa douceur, sa gaîté, sa bonne humeur, son intarissable entrain dans le plus complet dévouement aux pauvres. Ayant recueilli dans sa pauvre petite chambre une femme malade de la peste, elle prit la maladie en la soignant et en mourut, aussi simplement, aussi pieusement qu'elle avait vécu, vrai modèle de la Sœur de Charité telle que nous la voyons encore passer dans nos rues et qui a mérité d'être appelée la première servante des pauvres.

En durant, la dispersion des pauvres filles, vouées aux bonnes œuvres multiples que l'on réclamait d'elles, commençait à avoir des inconvénients ; toutes ne valaient pas la bonne Marguerite, il fallait une formation, des règles de vie, une surveillance. Vincent de Paul ne tarda pas a s'en apercevoir, et quoiqu'il redoutât toujours tout ce qui avait l'air de près ou de loin d'une fondation d'ordre, il n'hésita pas à aller en avant quand il vit clairement son chemin tracé. Une petite maison fut vite trouvée et le choix de celle qui devait diriger les membres de la réunion ne fut pas long. Dieu avait placé à côté de Vincent celle qui devait être son auxiliaire infatigable dans cette nouvelle tâche. Il n'eut garde d'aller chercher ailleurs, et le ac) novembre i633. M"'' Le Gras entrait dans la très modeste demeure qui devait être le berceau de si grandes choses. Cette mai-

son, qui existe encore et porte aujourd'hui le numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine (ancienne rue des Fossés-Saint- Victor), était très pauvre, petite et sans aucune apparence ; on y entrait par une porte basse et un corridor obscur.

Ce lut là que s'installèrent les quatre ou cinq filles que M^'® Le Gras devait former à la pratique des vertus religieuses, au service des pauvres, et diriger dans leurs bonnes œuvres. C'était tout ce que voulait encore Vincent, et ni lui ni sa coadjutrice ne sonoeaient à autre chose.

Il est impossible de donner ici une biographie complète de Louise de Marilhic, nièce du maréchal de Marillac et du garde des sceaux, Michel de Marillac, qui venaient de mourir l'un sur l'échafaud, l'autre en prison (i632), tous deux victimes de leur dévouement à Marie de Médicis. Veuve à trentequatre ans (1625) d'un secrétaire des commandements de Marie de Médicis, Antoine Le Gras, M^'® Le Gras, car c'est ainsi que, suivant l'usag-e du temps dont il est difficile de déterminer les règles, on continua à l'appeler jusqu'à sa mort, se voua entièrement à l'éducation de son fils, aux exercices de la plus ardente dévotion et aux bonnes œuvres. D'abord dirigée par l'évêque de Bellay, Camus, l'ami de saint François de Sales, elle avait passé sous la conduite de \incent de Paul, qui ne tarda pas à la connaître à fond. Les lettres qu'il lui écrit sont pleines de ce bon sens pratique qu'on lui connaît et de conseils de patience, de modération à une âme ardente, en qui l'amour maternel le disputait seul à l'amour de Dieu. « Je n'ai jamais vu une mère si fort mère que vous, lui disait-il : vous n'êtes point quasi femme en autre chose. »

11 faut voir avec quelle verve M. Vincent malmène IVr'" Le Gras, lorsque plus tard celle-ci voulut faire un prêtre de ce Êls tant chéri, malgré sa répugnance déclarée : a Laissez Dieu le conduire , disaitil en finissant son exhortation; il est plus son père que vous n'êtes sa mère et l'aime plus que vous, laissez-lui en avoir la conduite. 11 saura bien l'appeler en un autre temps, s'il le désire, ou lui donner l'emploi convenable à son salut Bonjour,

Mademoiselle, soyez toute à Notre-Seigneur et conforme à son bon plaisir. Je vous prie de faire votre oraison en Zébédée et ses enfants à laquelle Notre- Seigneur dit, comme elle s'empressait pour l'établissement de ses enfants : « Vous ne savez ce que vous demandez )).

Dès 1629 , lorsque la première confrérie de Charité {jat établie à Paris sur la paroisse Saint-Sauveur, Vincent employa M"*^ Le Gras à la surveiller, ainsi que celles qui furent successivement établies dans les autres quartiers, puis il l'envoya visiter celles de province. Dans toutes ces courses, comme durant tout le reste de sa vie, elle était suivie par la sollicitude de M. Vincent, qui connaissait son zèle, mais craignait toujours de ne lui voir assez ménager une santé débile et des forces épuisées. « A la voir, écrivait-il, on dirait qu'elle sort du tombeau, tant son corps est faible et son visage pâle; mais Dieu sait quelle force d'esprit elle a. » — « Ayez soin, s'il vous plaît, de votre santé, lui disait-il à elle-même, et honorez la gaieté de cœur de Notre-Seigneur. Oh ! que mon cœur désire que cela soit et promptement ! Or sus, faites-y de votre côté ce qu'il faut. Soyez bien gaie cependant et faites gaiement ce que vous avez h faire Au nom de Dieu, faites votre possible

pour vous bien porter et traitez-vous mieux. » Puis ce sont des avis pour calmer les saintes intempérances d'un zèle que le travail et l'action ne faisaient qu'enflammer, que rien ne satisfaisait et qui s'accusait toujours, a Au nom de Dieu, Mademoiselle, aimez votre indigence et soyez tranquille. C'est l'honneur des honneurs que vous pouvez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité même. Je ne puis que vous dire que je me

propose de vous bien blâmer demain, de ce que vous vous laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous à être bien tancée. ))

Au miheu de ses occupations infinies, on peut bien le dire, Vincent de Paul s'occupa pendant près de quarante années de la conduite spirituelle et de la vie tout entière de M"° Le Gras, avec une sollicitude, une chrétienne affection, qui font de cette relation le digne pendant de celle de saint François de Sales avec ^P"*^ de Chantai, mais qu'à première vue on ne soupçonnerait pas chez un homme absorbé en apparence par les œuvres de charité. L'activité extérieure a peut-être jusqu'alors trop caché, chez M. Vincent, aux regards distraits de la postérité, l'intensité de cette vie intérieure, de cette recherche ardente et désintéressée du bien absolu , qui sont les seuls vrais fondements de toute vie chrétienne, les seules sources pures où les saints puisent leur merveilleuse et inépuisable fécondité.

Lorsque, le 29 novembre i633, M^'*^ Le Gras entrait dans la petite maison de la rue Saint- Victor, elle ne songeait pas plus que M. Vincent à faire une œuvre nouvelle, mais simplement à se vouer plus entièrement encore que par le passé au service des pauvres et à chercher dans l'oubli complet du

monde la consolation des malheurs qui accablaient alors ses plus proches.

Mais le petit grain qui devait devenir un si grand arbre ne tarda à se développer, et vraiment le soin que Vincent de Paul mit à former les premières Sœurs de Charité semblerait indiquer qu'il eut comme un pressentiment de l'avenir. Toutes les semaines il allait h la petite maison de JM'^® Le Gras, accompagné de M. Portail ou d'un autre missionnaire, et y faisait des conférences familières à ces bonnes filles serinantes des pauvres. Recueillies à la dérobée par M^'° Le Gras, ou quelqu'une de ses compagnes, et conservées jusqu'à nos jours dans leur première naïveté sans retouche, ces conférences sont pleines de simplicité, de cette bonne grâce, de cette ardeur contenue que l'on remarquait déjà dans les entretiens de la Mission.

La parole coule de source, abondante, imagée, pleine de vie et de mouvement, sans aucune recherche littéraire, aucune préoccupation de l'effet. Parlois Vincent s'interrompt pour interroger une sœur OLi nue autre, et leurs réponses sont notées; elles portent déjà ce cachet de franchise, de netteté, parfois d'ironie ou de gaieté qui sont encore si visibles chez les Sœurs de Charité d'aujourd'hui.

C'est bien la même bonne Sœur si alerte, si simple, si peu embarrassée, avec cet air ouvert et de bonne humeur auquel on ne résiste pas.

Ces exhortations sont toutes pratiques et ne vont qu'à un but : former celles qui l'écoutaient au genre de vie, nouveau alors et contraire à tous les usages, auquel Dieu les appelait. Comme elles étaient pour la plupart filles de pauvres paysans sans grande éducation première, Vincent ne cesse de les exhorter

à la simplicité, à l'humilité, et il le fait toujours avec autant de délicatesse que de force, rappelant souvent que lui aussi était fils de paysan, a Voyez vous, mes sœurs, la plupart d'entre vous êtes des filles grossières qui avez été nourries dans la rusticité aussi bien que moi, qui gardais les troupeaux dans ma jeunesse. ))

Comment se plaindre d'être maltraitées quand on se met ainsi au même niveau que celles qu'on exhorte à la petitesse î s'il leur rappelle qu'elles sont filles de laboureur, il ajoute aussitôt « comme moi ». Citons encore ce portrait de ce qu'il appelle les bonnes filles, les craies filles de village, dont l'espèce était peut-être moins rare alors qu'aujourd'hui. « Je vous dirai donc qu'il n'y a rien de meilleur que les personnes qui ont véritablement l'esprit des villageois. On ne voit rien qui soit plus rempli de foi et qui ail plus recours à Dieu dans leurs besoins et de reconnaissance dans leur prospérité. Et d'abord les vraies filles de villages sont extrêmement simples, elles n'usent ni de finesse, ni de parole à double entente ; elles ne sont point entières ni attachées h leur sens et croient tout simplement ce qu'on leur dit, c'est en quoi vous les devez imiter. On remarque une grande humilité dans les vraies filles de village, elles ne se glorifient point de ce qu'elles ont, elles ne parlent point de leurs parents, elles ne pensent point avoir de l'esprit, elles vont tout bonnement. » Et le bon M. Vincent continue ainsi en souriant le portrait de la vraie fille de village, en lui donnant toutes les vertus que doivent avoir les vraies Filles de la Charité.

Pendant plus de douze années, Vincent de Paul laissa les Filles de la Charité non seulement sans

règles écrites, mais même sans constitutions et n'essaya pas de les faire approuver. Il laissa l'œuvre se développer pour ainsi dire d'elle-même et prendre sa forme d'après les nécessités et les besoins auxquels elle répondait. Cette fois encore il se laissa guider par la pratique et attendit que les Filles de la Charité eussent fait leurs preuves ; cela ne fut pas long, car le nombre des élèves de M^^° Le Gras ne tarda pas à augmenter. L'une après l'autre les confréries de Charité de Paris les appelèrent h leur aide. Il fallut se transporter dans une maison plus vaste, située à La Chapelle, et enfin dans une autre plus grande encore au faubourg Saint-Denis, à côté de Saint- Lazare. Puis ce fut dans les hôpitaux, àl'Hôtel-Dieu, aux Enfants trouvés , dont nous allons parler tout à l'heure, que les petites Sœurs grises, vinrent donner leurs soins aux malades.

En i64i, les bonnes Filles de la Charité commencèrent une nouvelle œuvre, celle où elles sont encore inimitables, celle des petites écoles, c'est-à-dire des écoles pour les petits enfants, qui amena bien vite celle des asiles. Avec leur entrain et leur intelligence, elles eurent bientôt fait de ranimer et de rouvrir les petites écoles, aussi anciennes que l'Eglise, et d'y donner, avec un art qui n'a pas été dépassé, ce solide enseignement primaire chrétien que rien ne saurait remplacer.

Les petites écoles restèrent toujours particulièrement chères à Yincent, qui en comprenait bien toute l'efficacité : (( Il n'y a rien , disait-il à ses filles, qui soit plus digne de vous.. . Oh ! mes filles, vous devriez vous instruire pour devenir capables d'enseigner les petites filles. C'est à quoi vous devez vous rendre bien soigneuses, puisque c'est un des deux desseins

que vous devez avoir en vous donnant à Dieu. ))

Le soin des pauvres et des malades, l'enseignement des enfants du peuple à la, ville et dans les campagnes, c'est bien là, en effet, l'œuvre de la Sœur de Charité, et l'on sait comment elle l'a accomplie et elle l'accomplit encore aujourd'hui.

En 1642, voyant que le nombre des sœurs croissait sans cesse, Vincent finit par céder à leurs instances et permit h quatre d'entre elles de faire des vœux simples pour une année seulement, ce que Barbe Engiboux, Jeanne Dallemagne et Marguerite Laurence, on ignore le nom de la quatrième, firent entre ses mains le 20 mars 1642, jour oùM"*^ Le Gras s'était elle-même, neuf ans auparavant, consacrée à Dieu. Cette date est restée sacrée chez les Sœurs de Charité; c'est le jour où, chaque année, elles renouvellent, en toute liberté, leurs vœux annuels.

Vincent de Paul qui, s'il ne voulaitjamais se hâter, ni faire naître les circonstances, ne s'arrêtait pas dans les entreprises commencées, consentit aussi h ce qu'on choisît un conseil pour diriger l'œuvre ; ce conseil fut composé de quelques sœurs, a la tête desquelles il plaça son fidèle M. Portail. C'était un commencement d'organisation; mais une fois cela fait, M. Vincent, qui tenait toujours à ce que ses filles fussent séculières et non religieuses, le terme impliquant alors l'idée de clôture comme corrélative et nécessaire, en demeura là pour le moment et attendit encore des années avant d'aller plus loin.

Comme tout ce qui arrive à son heure et correspond à un besoin secret, la compagnie des Filles de la Charité prit un rapide développement et les Sœurs grises, comme on les appela bientôt dans le peuple, eurent leur place marquée dans toutes les œuvres

de charité, dans les hôpitaux comme dans les écoles.

Ceci nous amène à raconter une autre fondation de Vincent de Paul à Paris, au même moment, qui fut égalenemt très utile aux pauvres et h la relig-lon. Elle est une des marques les plus frappantes de l'admirable mouvement religieux qui fut si vif durant les deux premiers tiers du dix-septième siècle , et dont les innombrables œuvres continuées sans bruit dans le siècle suivant permirent à la foi de traverser, sans périr les désordres de la régence suivie de l'incrédulité philosophique. Il faut parler maintenant des réunions des Dames de Charité qu'on ne doit pas confondre avec les confréries de Charité introduites à Paris par M^'® Le Gras dès 1629. Présidées par M. Vincent, ces réunions eurent alors dans Paris beaucoup de réputation et firent, aidées par les Sœurs de Charité , de très grandes œuvres, dont quelques-unes subsistent encore aujourd'hui.

Comme on l'a très justement remarqué , l'un des traits de génie de Vincent de Paul fut de deviner la place que l'initiative individuelle allait jouer dans la société moderne et d'avoir compris que les chrétiens comme chrétiens ne pouvaient pas rester isolés dans leurs croyances et leurs habitudes.

Comme il faisait sortir les religieuses de leur cloître, comme il groupait les femmes chrétiennes dans des confréries de Charité consacrées au service des pauvres, il fallait faire sortir les gens du monde de leurs hôtels et du Louvre pour leur faire donner aux pauvres, et il n'y en eut peut-être jamais tant qu'à cette époque, plus qu'une aumône passagère, un peu de leur temps et de leurs peines. Comme toujours il attendit et se laissa, pour ainsi dire, conduire par les circonstances.

Ce fut une amie et une émule de M^^*^ Le Gras, la présidente Goussault, une veuve, jeune, riche et belle, dont la vie fut tout entière et uniquement consacrée à la pratique des plus hautes vertus, qui vint un jour, en 1634, lui proposer de faire visiter les malades de l'Hôtel-Dieu par quelques dames qu'elle réunirait. Il y avait, disait-elle, fort h faire à cet hôpital, encombré de malades de tout âgé, de toute nation et de toute religion; il y régnait un grand désordre, malgré les efforts des religieuses, qui, récemment remises en état de ferveur, ne pouvaient suffire à la besogne.

D'abord M. Vincent résista, ne voulant pas, disait -il, mettre la faux en la moisson d'autrui. Mais la présidente était tenace, comme le sont parfois les dévotes, en prenant le terme dans son vrai sens : elle alla trouver l'archevêque de Paris, qui approuva son dessein et la chargea de le dire a M. Vincent. Celui-ci, fidèle à la célèbre maxime de saint François de Sales de ne jamais rien demander ni rien refuser, céda aussitôt et il réunit quelques dames du grand monde qui, pénétrées des devoirs d'une vraie chrétienne , voulaient consacrer aux bonnes œuvres tout le temps que leur laissait leur position et tout le superflu de leur fortune. La première assemblée se tint en mai ou juin 1634? chez la présidente, et M. Vincent exhorta avec sa chaleur ordinaire les dames présentes, encore en petit nombre, et leur exposa le but de l'entreprise qui était de venir en aide par tous les moyens aux misères sans nombre dont elles étaient partout entourées. On commencerait en allant « visiter les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu, si fort abandonnés et si peu secourus au milieu de leurs souffrances, plaies, maladies de tout genre ».

Le discours du bon M. Vincent fut si éloquent,

qu'aux assemblées suivantes il se pressa chez Madame Goussault une foule de femmes de toutes les conditions. Citons seulement un peu au hasard, la chancelière d'Alig^re, M^° Fouquet, la mère du surintendant, la présidente de Herse, M""" Joly, M""® Cornuel, M""" Séguier et l'infatigable M^'° Le Gras, puis bientôt, M"^" de Miramion si connue par sa beauté et sa vertu, M™° du Vigean, la mère de la célèbre M"'' du Vigean, la duchesse d'Aiguillon, la nièce du grand cardinal, qui devint la pierre d'angle des dames de Charité. L'élan était donné et rien ne devait l'arrêter. Les noms les plus illustres du Parlement, M^^ de Lamoignon, M"^" de Bullion, M™'' deNicolaï, se rencontrent pêle-mêle dans la liste des premières Dames de Charité avecles noms plus plébéiens de M" ''^ Du fais, du Fresne, Viole et bien d'autres. La princesse de Gonzague, cette gracieuse Marie de Mantoue, qui devint reine de Pologne, fut l'une des premières à s'enrôler dans l'association : enfin la reine, Anne d'Autriche, émue de ce zèle, voulut l'imiter et devint la présidente d'honneur. Vincent, qui n'avait peut-être pas cru à un succès si complet, ne pouvait cacher sa joie et, dans chacune des assemblées, il la laissait s'épancher dans une de ces causeries familières où il excellait.

Il rédigea pour les Dames de Charité un court règlement, adapté à leur condition et h leurs devoirs sociaux.

Ces quelques règles courtes, simples et de facile exécution diffèrent essentiellement du règlement qu'il avait rédigé pour les confréries de Charité. La différence peut montrer a elle seule de quelle souplesse d'esprit et de quelle appréciation juste et pratique de ce qu'il pouvait raisonnablement attendre de ceux à qui il avait affaire, il était doué. Nul ne sut

jamais mieux ce qu'on pouvait demander, ni plier ses exigences aux nécessités ; cela seul expliquerait le prodigieux succès ainsi que le développement rapide, continu de ses fondations. Il ne demandait jamais que ce que ceux qu'il avait devant lui pouvaient lui donner : c'est un des meilleurs moyens de tout obtenir.

Remarquons en passant un article du règlement des dames qui, d'une ironie souriante, prouve combien le bon M. Vincent connaissait son monde. Dans ces assemblées « les Dames auront, dit-il, pour maxime de ne pas traiter là des affaires particulières, ni des générales notamment de celles de l'Etat, ni de se servir de cette occasion pour faire leurs affaires. » En changeant un peu de mode, car nous ne sommes plus au temps de la Fronde où les femmes jouèrent un si grand rôle dans la politique, dans les négociations, presque même dans les armées, à combien de comités de charité moderne ne pourrait-on pas faire les mêmes recommandations?

L'œuvre de la visite des malades à l'Hôtel-Dieu, qui avait été en i634 l'origine des assemblées des Dames de Charité, ne fut donc pas longue à s'organiser et eut un plein succès ; on vit les plus grandes dames s'approcher du lit des malades sans distinction de religion, les soigner, les exhorter- et leur administrer elles-mêmes les remèdes, ou les douceurs qui sont un soulagement lorsqu'on souffre. Pour les aider, Vincent leur adjoignit bientôt quatre Filles de la Charité qui les assistaient ou les remplaçaient. Les fruits de ces visites furent nombreux : il y eut sept cent soixante abjurations parmi les hôtes de l'hôpital, tout rempli de luthériens, de calvinistes, et où l'on comptait même nombre ,àe Turcs pris ou blessés sur mer.

Après les malades, on s'occupa des prisonniers : on commença par les prisonniers pour dettes, puis on passa à la visite des prisonniers de toute espèce et l'on finit même par celle des galériens.

La visite des malades dans les hôpitaux et celle des prisonniers dans les prisons par des femmes pieuses, qui n'ont d'autre but que de les soulager et de les ramener au bien, inaugurée il y a près de trois siècles par Vincent de Paul et les Dames de Charité, s'est perpétuée presque sans interruption jusqu'à nos jours; et ce n'est pas sans un douloureux étonnement qu'on a vu récemment des ordonnances, qui cachent mal la persécution et la haine de la religion sous les fausses apparences de l'ordre et de la régularité administrative, fermer l'accès des hôpitaux et des prisons aux âmes chrétiennes dont le zèle est aussi ardent que par le passé , mais qu'on cherche à contrarier de mille manières. On était plus heureux au temps de Vincent de Paul; il était au moins libre à toute âme charitable, fût- elle chrétienne, de soigner les pestiférés et d'exhorter les galériens.

Il n'est pas possible d'exposer dans ce court résumé d'une vie aussi pleine que fut celle de Vincent de Paul, tout ce qu'il sut obtenir du zèle des Dames de Charité, que durant de longues années il dirigea et entretint lui-même avec une infatigable ardeur. Nous les verrons du reste à l'œuvre quand nous parlerons tout à l'heure de la misère des populations dans les provinces et des secours qui y furent envoyés par l'entremise de M. Vincent. Mais parmi toutes les œuvres accomplies grâce au concours des Dames de Charité, il en est une que nous ne pouvons omettre, et qui a peut-être plus fait pour populariser son nom que toutes les autres : l'œuvre des Enfants trouvés.

On raconte qu'un jour, revenant le soir tard d'une mission aux environs de Paris, Vincent de Paul vit un homme occupé à l'horrible besogne qui consistait à déformer un petit enfant nouveau-né afin de s'en faire un gagne-pain, en excitant la pitié publique. Pénétré d'horreur et de pitié, Vincent arrache le malheureux petit être à son persécuteur et le porte lui-même dans ses bras à une maison de la rue Saint- Landry, appelée la Couche, où l'on recevait les enfants exposés et iïbandonnés dans les rues. Ce qu'il y vit acheva de bouleverser son âme : deux ou trois cents enfants de différents âges étaient là, entassés sans soin, dans d'infects réduits et soignés par une seule femme veuve, assistée de deux servantes. C'était là tout ce qu'offrait alors la ville de Paris comme asile a de pauvres enfants abandonnés par leurs parents. Ce qui arrivait à ces malheureuses créatures laissées ainsi sur la voie publique, au coin des rues, sous lefporche des églises, est affreux même h penser : ou elles mouraient de faim, ou bien elles étaient recueillies par des misérables qui en trafiquaient pour des sommes d'argent, les rendaient volontairement infirmes pour leur faire plus tard mendier la charité des passants (i). On a peine à croire à toutes ces tristes et dégoûtantes barbaries après le règne réparateur d'Henri IV, en pleine société civilisée, au moment où les vers de Corneille enchantaient les oreilles de la cour la plus brillante de l'Europe.

Les enfants recueillis dans la maison qui aurait dû leur servir d'asile n'étaient guère plus heureux.

(i) Ces faits sont attestes par saint Vincent de Paul luimême dans un projet de rapport aux Dames de Charité^ dont l'original ^tout entier e'crit de sa main, a e'té retrouve' à Florence et est aujourd'hui conservé aux archives de la Mission.

Ils mouraient de faim, et pour calmer leurs cris, on les endormait avec du laudanum; tous périssaient excepté ceux que la soi-disant nourrice, qui devait les soigner, vendait pour opérer des substitutions ou des suppositions d'enfants; le prix n'était pas élevé : quinze ou vingt sous !

A la vue de tous ces faits atroces et incontestables, Vincent de Paul les affirma lui-même dans un de ses discours aux Dames de Charité, sans recevoir aucune contradiction de personne, le cœur du prêtre et du chrétien ne put y tenir. Sortant cette fois de sa réserve ordinaire, il se mit lui-même le premier en avant. Menant quelques dames de Charité à la Couche, il leur montra ce qui s'y passait; c'était assez pour les émouvoir. On eût voulu pouvoir adopter tous ces malheureux petits êtres qui périssaient, c'est le mot propre, dans l'infection et mouraient la plupart sans baptême, mais il fallut se borner et l'on commença par en racheter douze tirés au sort, et on les installa d'abord dans une maison près de l'église Saint-Landry, puis rue des Boulangers, près la porte Saint-Victor. Les Filles de la Charité les soignèrent et les nourrirent d'abord avec du lait de vache, puis on fit venir quatre nourrices pour les élever. C'était en i638, et tels furent les humbles débuts de l'œuvre des Enfants trouvés. Une fois fondée, elle se développa graduellement et finit par se répandre sur la France entière; mais ce ne fut que lentement et grâce aux efforts vraiment héroïques de Vincent de Paul et de M''" Le Gras.

Au bout de quatre ans, le nombre des enfants augmentant toujours, on fit appel à la charité du roi qui accorda une rente de quatre mille livres; deux ans après, nouvel appel également entendu, auquel le roi

répond en accordant huit mille livres de rente h prendre sur les cinq grandes fermes, à partir de 1648. A ce moment, quatre mille enfants abandonnés avaient été successivement recueillis et leur entretien 3'élevait à presque à trente mille livres.

Mais le nombre des enfants alla en augmentant, et les frais montèrent jusqu'à quarante mille francs. Devant la grandeur de cette somme, très considérable pour le temps, surtout au milieu de la détresse générale causée par la durée de la guerre et par la misère des provinces, le courage des Dames de Charité fléchit et, malgré leur douleur, elles durent se résoudre à renoncer à une entreprise trop lourde pour leurs forces. Mais Vincent ne se résigna pas à abandonner les pauvres innocents et à les jeter dans la rue; il fit travailler les Sœurs de Charité de leurs mains et vendre le produit de leur travail, il emprunta, obtint des secours de côté et d'autre, et gagna ainsi un peu de temps.

Enfin il vint un jour où M^*'' Le Gras, ayant tout dépensé pour nourrir les enfants recueillis , se trouva n'avoir que deux pistoles pour vivre pendant deux mois. Les choses ne pouvaient durer ainsi, il fallait bien se résigner et cesser une entreprise que la Providence ne semblait plus vouloir laisser durer. \incent convoqua une assemblée générale des Dames de Charité pour leur exposer la situation et se décider suivant leur avis.

Une fois en présence des dames, venues en grand nombre à son appel, Vincent commença par exposer la situation plus que précaire où se trouvait l'œuvre et leur demanda si elles voulaient, oui ou non, la continuer ou l'abandonner a \ous êtes libres. Mesdames, leur dit-il, n'ayant contracté aucun enga-

gement, vous pouvez vous retirer dès aujourd'hui. Mais avant de prendre une résolution, veuillez réfléchir à ce que vous avez fait, a ce que vous allez faire. Par vos charitables soins, vous avez jusqu'ici conservé la vie à un très grand nombre d'enfants, qui sans ce secours l'auraient perdue pour le temps et pour l'éternité ; ces innocents, en apprenant à parler, ont appris à connaître et à servir Dieu. Quelquesuns d'entre eux commencent à travailler et à se mettre en état de n'être plus à charge à personne. De si heureux commencements ne présagent-ils pas des suites plus heureuses encore? » A. ce moment, le saint, emporté par une émotion qu'il ne pouvait dominer, laissa éclater les sentiments de son cœur dans cette célèbre péroraison d'une simplicité si forte, si vraie : « Or sus. Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnées, voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner?

« Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un charitable soin, et au contraire ils mourront, ils périront infailliblement si vous les abandonnez, l'expérience ne permet pas d'en douter. ))

Les larmes de l'assemblée furent la seule réponse à ces touchantes paroles, dites avec un accent si pénétrant que les Dames de Charité « conclurent unanimement qu'il fallait à quelque prix que ce fut soute-

iiir cette entreprise de charité, et pour cela elles délibérèrent entre elles sur les moyens de la faire subsister. »

L'œuvre était sauvée : le roi fit de nouvelles largesses, les dames s'imposèrent de nouveaux sacrifices, mais surtout les Fiiles de la Charité, et ]\'r^° Le Gras à leur tête, firent tout au monde, jusqu'à se réduire à un repas par jour pour ne pas abandonner les pauvres enfants trouvés. On commença par les loger dans le château de Bicêtre (i), que le roi avait abandonné pour eux; puis, comme l'air semblait mauvais pour de très jeunes enfants, ils furent transportés dans une grande maison voisine de Saint-Lazare où ils demeurèrent jusqu'à ce que plus lard fût bâti l'hôpital des Enfants trouvés.

Le bon M. Vincent eut toujours une prédilection particulière pour cette œuvre entre loutes celles où il consumait sa vie et ses forces. « Si M"'' Le Gras, disait-il dans ses entretiens familiers avec les Filles de la Charité, avait des anges, il faudrait qu'elle les donnât pour servir à ces innocents, car telle sera la tante, c'est ainsi qu'ils vous appellent, tels seront les enfants ; si la tante est bonne ils seront bons ; si elle est mauvaise ils seront mauvais, parce qu'ils feront facilement ce qu'ils verront faire à leur tante. » Une autre fois il répond ainsi au reproche d'un membre de la Mission qui le blâmait publiquement d'avoir employé à soutenir les enfants trouvés les aumônes qui étaient destinées à soutenir sa congrégation : « Dieu lui pardonne cette faiblesse, répliquait avec

(i)DanssonexceJIentebistoiredeMiieLe Gras, M™^ laC^^^'^de Richemont croit pouvoir affirmer^ d'après les lettrés de saint Vincent de Paul, que la translation des enfants trouve's à Bicêtre eut lieuavantetnon après l'assembie'e de Charité', comme ledit Abelly.

vivacité M. Vincent, qui le fait ainsi s'éloigner des sentiments de l'Evangile ! Oh ! quelle bassesse de foi de croire que pour faire et procurer du bien à des enfants pauvres comme ceux-ci, Notre Seigneur ait moins de bonté pour nous, lui qui promet de récompenser au centuple ce que l'on a fait pour lui! Puisque ce débonnaire Sauveur a dit à ses disciples : (( Laissez venir à moi les petits enfants », pouvonsnous les rejeter ou les abandonner, lorsqu'ils viennent à nous, sans lui être contraires? »

Jusqu'à la fin il resta fidèle, nous le verrons encore, à cette œuvre de prédilection ; mais elle était loin de l'absorber entièrement. Nul, en effet, ne fut moins unius operls (i), et c'est peut-être là une des faces les moins connues de cet homme, qui mérite d'être célèbre non seulement par l'admirable sainteté de sa vie, mais par l'étonnante souplesse de son intelligence ouverte à toutes les idées justes et qui était prêt à essayer de les mettre à exécution dès qu'il en pouvait résulter quelque bien pour le prochain, qu'il aimait si fort comme étant la vivante figure du Christ.

Nous n'avons pas la place de parler ici en détail de toutes les œuvres entreprises et menées h bien par le bon M. Vincent. L'espace nous manque pour parler de l'œuvre de la Madeleine, protégéepar ]M™°de Maiguelais, où Vincent plaça des filles de la Visitation avec un plein succès; de l'œuvre de la Providence, fondée par ^jme ^g Pollalion, l'une des plus zélées et des plus actives Dames de Charité, d'où sortit l'œuvre des Nouvelles Catholiques ; des Filles orphelines ; des Filles de Sainte-Geneviève ; des Filles de la Croix, et d'une foule d'autres ordres auxquels M. Vincent rendit

(i) « Un homme d'une seule œuvre »,

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avec suite et persévérance tous les services en son pouvoir, c'est dire à la lettre tout ce qu'il lui était possible de faire par lui ou par les autres, sans jamais se lasser ou dire c'est trop.

Pendant ce temps il continua à s'occuper avec un soin constant de la JNIission et de ses missionnaires, ne s'épargnant ni une instruction, ni une lettre si l'une ou l'autre pouvait être utile, ne fût-ce qu'à un seul d'entre eux.

La nouvelle société, qui ne devait recevoir de constitution définitive que deux ans avant sa mort, grandissait cependant chaque jour et commençait à se répandre dans to^te l'Europe. Successivement, là encore nous sommes forcé d'être très bref. Vincent ou plutôt la ^lission, car il ne consentait pas à paraître comme supérieur, envoya ses membres en Italie, en Corse, en Irlande, en Ecosse, en Angleterre et jusqu'aux iles Hébrides, où deux missionnaires furent emprisonnés comme enseignant la religion romaine. Lorsque Marie de Gonzague devint reine de Pologne en épousant successivement ^'Nladislas Wasa , puis, après sa mort, son frère Jean Casimir, elle appela à Varsovie les missionnaires et les Filles de la Charité (i 6a i). L ne épidémie de peste terrible, telle qu'on n'en avait rarement vu, puis la guerre entre les Suédois et les Russes leur donnèrent l'occasion de montrer le plus intrépide courage, \incent y envoya successivement deux de ses plus chers disciples, dont l'un, M. Lambert, mourut de fatigue et d'épuisement.

Pendant que le nom de Lazariste commençait à devenir célèbre, \incentde Paul s'appliquait encore à une autre œuvre qui lui tenait au cœur, au soulagement des galériens, et arrivait peu à peu, avec l'aide des grands de ce monde, à réaliser l'objet de ses.

vœux secrets, à faire ouvrir à Marseille un hôpital spécialement destiné aux forçats. Déjà, ainsi qu'il a été dit, Vincent de Panl avait org-anisé à Paris la visite régulière des Dames de Charité aux condamnés aux galères, afin de leur faire distribuer des secours et de panser leurs plaies. Mais le souvenir de ce qu'il avait vu à Marseille le hantait; il fallait là plus que de courtes et rares visites, il fallait un hôpital permanent pour soigner les corps et un poste constant de missionnaires pour essayer de guérir les âmes, ([ui étaient plus malades encore que les corps. Cette fois, comme pour les enfants trouvés, M. Vincent n'avait pas attendu les événements, mais il avait pris longtemps auparavant une initiative persounelle et sollicité de Richelieu, alors au comble de la puissance, l'établissement d'un hôpital pour les forçats malades. La demande, qu'il avait fait vivement appuyer par le chevalier de Simiane et par l'évêque de Marseille, avait eu un plein succès auprès du cardinal, ([ui en avait vite compris l'utilité et l'importance.

Richelieu obtint facilement l'agrément de Louis XIII et commença l'entreprise ; mais elle était à peine ébauchée lorsqu'il mourut, et il en confia l'achèvement à sa nièce la duchesse d'Aguillon, qui y mit toute l'ardeur de sa charité envers les pauvres et aussi tout le zèle qu'elle mettait à aider Vincent dans ses œuvres. En peu d'années un hôpital fut élevé à Marseille pour les galériens, la Mission établie par lettres patentes du roi d'une façon permanente au même lieu pour diriger l'hôpital, et le supérieur de la mission de Marseille devint aumônier royal avec pouvoir de nommer et de casser les aumôniers des galères.

Jusqu'à la fin de sa vie, Vincent de Paul s'oc-

oiipa de SCS chers galériens de Marseille, veillant de loin à ce qu'on leur donnât, autant que faire se pouvait, les soins moraux et matériels dont ils avaient si grand l^esoin. « Je ne saurais, lui écrivait le chevalier de Simiane, son coopérateur zélé, vous exprimer la joie que reçoivent ces pauvres forçats lorsqu'ils se voient transportés de cet enfer des galères dans riiôpilal qu'ils appellent un paradis; à l'entrée seulement on les voit guérir de la moitié de leur mal, parce qu'on les décharge de la vermine dont ils viennent couverts, ou leur lave les pieds, puis on les porte dans un lit un peu plus mou que le bois sur lequel ils sont accoutumés de coucher. Et ils sont très ravis de se voir couchés, servis, et traités avec un peu plus de charité que dans les galères, où nous avons renvové grand nombre de convalescents qui V fussent morts. Certes, Monsieur, nous pouvons dire que Dieu a béni celte œuvre, ce qui paraît non seulement en la conversion des mauvais chrétiens, mais même des Turcs qui demandent le saint bapîême . »

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