CHAPITRE VIII
La ]Mission une fois installée a Saint-Lazare, le bon M. Vincent en fit, pour employer un terme plus militaire que religieux, son quartier général dans sa lutte contre la misère sous toutes ses formes. C'est là qu'il revenait après ces missions où il dépensait, sans compter, ses forces et l'on peut dire toute son âme à prêcher les pauvres paysans des provinces, après ces visites dans les hôpitaux, dans les prisons, aux galériens, aux pauvres dans leurs repaires les plus infects, qui firent bientôt du pauvre prêtre l'une des figures les plus connues de Paris. C'est à Saint- Lazare qu'il prêchait à ses disciples les conférences, dont nous avons parlé, avant de les envoyer par toute la France, puis par toute l'Europe, en Afrique, en Barbarie, comme on disait, et jusqu'à Madagascar. C'est là encore que ces admirables femmes qui furent sescoopératricesfidèles, M^'^Le Gras, la duchesse d'Aiguillon, la présidente Goussault, venaient chercher aide et conseil pour faire progresser les œuvres qu'il avait fondées par leur intermédiaire. C'est là qu'il arrivait, par unvrai mu^acle de charité, à réunir ces sommes immenses, qui s'en allaient secourir les provinces
ruinées par la guerre. C'est la enfin qu'il prêcha ces retraites pour les ordinands, qui aidèrent si puissamment à la réforme du clergé, et qu'au même moment que M. Olier à Saint-Sulpice, il créa les premiers séminaires. Toutes ces œuvres, menées de Iront par un seul homme et presque à la fois, tiennent véritablement du prodige, et l'on éprouve autant d'embarras pour les faire connaître avec clarté et brièveté que d'admiration pour cette force mystérieuse de la grâce, qui sait faire tant et de si grandes choses avec des moyens en apparence si petits et si faibles. Le lecteur nous pardonnera si, pour exposer avec précision des entreprises si diverses, qui chacune par leur nature et la grandeur de leurs résultats mériteraient un ouvrage a part, nous ne nous astreignons pas rigoureusement à la chronologie et à l'ordre des dates : nous nous en écarterons le moins possible, mais il sera nécessaire, pour bien montrer la portée et les conséquences d'une des fondations de Vincent, d'anticiper parfois sur les temps et de raconter par avance ses effets, quitte à revenir ensuite sur ses pas. C'est ainsi qu'une des œuvres auxquelles, dès le début, il se consacra avec le plus de zèle, les retraites pour les ordinands, disparaît un peu au milieu des autres grandes entreprises de M. Vincent, bien qu'elle soit une de celles dont les résultats, pour avoir été moins éclatants, furent les plus féconds. Ces retraites étaient destinées a la préparation immédiate des jeunes gens qui allaient recevoir la prêtrise. Après les guerres de religion, les troubles causés par les luttes religieuses et l'affaiblissement de la foi comme des mœurs, qui en était résulté, l'état général du clergé en France, surtout du clergé des campagnes, appelait de grandes réformes. On procédait aux
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ordinations hâtivement, sans préparation. L'heure cependant était critique et de toutes parts l'ennemi aux aguets. Les retraites des ordinands durent porter remède au mal, autant que cela se pouvait; et en fait, elles lui portèrent remède.
La première eut lieu au mois de septembre lôf^S, à Beauvais. L'évêque Potier, qui devait un moment se croire de taille à disputer à Mazarin la première place, en avait eu l'idée et ouvrit lui-même les exercices. Vincent avait amené avec lui deux docteurs de Sorbonne alors célèbres, MM. Duchesne et Messier, pour prêcher les grands sermons; il se réserva les conférences, c'est-à-dire les exhortations familières sur le dogme et la morale, comme il aimait à les faire. Il exposa le décalogue et le fit avec un tel succès, avec tant de clarté et d'onction, qu'il transporta ses auditeurs et que presque tous vinrent lui faire leur confession générale. Le bruit des effets de cette retraite se* répandit jusqu'à Paris et l'archevêqiie, qui était Gondi comme nous l'avons vu, écoulant les avis de M. Bourdoise, dont la piété est demeurée célèbre, ordonna par un mandement du 21 février i63i, que tous les aspirants aux ordres sacrés seraient tenus de s'y préparer par une retraite de dix jours. M. Vincent se chargea de l'entreprise : il ouvrit les retraites, lorsqu'il était encore avec ses premiers compagnons au collège des Bons-Enfants. Elles avaient lieu quatre fois par an, aux quatre-temps, et la foule ne tarda pas à s'y presser.
Elle devint même si grande, tant de la ville que des environs, qu'il fallut faire jusqu'à six retraites par an, et l'on peut leur attribuer une grande part dans le mouvement de renaissance qui releva l'Eglise de France à cette époque. Ce furent encore les pieuses
clames qui aidaient \incent de leur zèle et de leur bourse avec un inépuisable dévouement, dont la bonne volonté fut mise à l'épreuve pour couvrir les grands frais entraînés par ces retraites, où il fallait loger, défrayer pendant dix jours jusqu'à cent 'prêtres, et ceci plusieurs fois par an. M™° de Maignelais, la présidente de Herse , les dames de Charité rivalisèrent de zèle, comprenant à merveille Futilité pratique de ces exercices qui réformaient le clergé pour ainsi dire sans réforme. La reine Anne d'Autriche vint un jour écouter un des sermons, elle s'en relira si charmée, qu'elle se chargea de la nourriture des ordinands pendant cinq ans, ce que M""" de Herse avait déjà fait pour cinq autres années.
Yincent de Paul se donnait tout entier dans ces retraites, et sortait en ces occasions de sa réserve accoutumée. Il prodiguait à « Messieurs les ordinands » les marques d'égard, veillant à leur bienêtre, allant jusqu'à décrotter lui-même leurs souliers, lorsque le nombre des domestiques ou frères n'y suffisait pas. Il prêchait chaque soir : il laissait alors un libre cours aux sentiments qui remplissaient son âme, parlant vraiment de l'abondance du cœur. Comment ses auditeurs n'eussent-ils pas été émus en entendant un tel prêtre parler avec une telle chaleur de la dignité de .l'état ecclésiastique et de la sainteté qu'il réclame? Toujours le premier à s'abaisser, à se mettre au-dessous de tous comme étant le dernier et le plus misérable, tout en lui, sa figure aussi bien que ses paroles, respirait si fort la charité du Christ qui le pressait, qu'il causait une impression profonde, qu'on n'oubliait pas et qui restait comme un avertissement, comme une de ces leçons qui font époque dans la vie. On peut dire que toute l'élite du
clergé de France, à celte grande époque, passa ainsi par les retraites de Saint-Lazare et par les mains de \incent de Paul. Il suffit de citer en courant parmi beaucoup d'autres les noms de M. Olier, le fondateur de Saint-Sulpice , de Rancé, le réformateur de la Trappe, du cardinal de la Rochefoucauld, et enfin/ le nom illustre entre tous de Bossuet, qui à des époques différentes suivirent les retraites des ordinands, en gardèrent un inefFaçable souvenir et se plaisaient a faire remonter aux exhortations comme aux exemples de M. \incent, à l'impression que causait sa seule vue, les fruits permanents d'une retraite si courte et si passagère. « Dès notre jeunesse, écrira plus tard Bossuet au pape Clément XI dans la lettre où il sollicitera la canonisation de son ancien maître, nous finies connaissance du vénérable prêtre Yincent de Paul, et c'est dans ses pieux discours que nous avons puisé les vrais principes de la piété chrétienne et de la discipline ecclésiastique, souvenir qui même à cet âge a pour nous un charme merveilleux. » Ce qui frappa Bossuet et fit sur lui la plus grande impression, ce fut, comme il se plaisait à le redire jusque dans ses derniers moments, a la simplicité, l'admirable simplicité de M. A incent ». Il revenait souvent dans ses entretiens sur cette insigne vertu que Vincent de Paul, devenu tout à coup célèbre dans Paris, a la cour et à la ville, prêchait dans sa personne comme dans ses discours. Ce furent sans doute les chaudes exhortations de Vincent pour la simplicité du discours chrétien, qui donnèrent au jeune génie de Bossuet cette confiance en la puissance de la parole de Dieu par elle-même qui allait lui faire réformer la chaire en France et atteindre les sommets de l'éloquence.
LES ŒUVRES POUR LA FORiMATION DU CLERGÉ. 101
Mais si grande que fût l'action des exercices des ordinands, et en se perpétuant cette action fut profonde, elle n'était et ne pouvait être que passagère. Vincent en avait bien le sentiment, mais jamais il ne se pressait. De caractère comme de parti pris, il attendait toujours une indication formelle de la volonté divine, prétendant n'avoir jamais eu l'idée des œuvres qu'il accomplissait, mais avoir toujours obéi à une impulsion extérieure.
Un jeune homme, on a dit que c'était M. Olier, le^ futur fondateur de Saint-Sulpice, mais le (ait a été nié, vint un jour lui demander s'il ne croyait pas qu'il serait bon de réunir une fois la semaine h Saint-Lazare ceux qui, après avoir reçu l'ordination, voudraient en conserver la première ferveur. « Voilà, dit M. Vincent, une parole qui vient de Dieu ; cependant il faut encore prier et réfléchir. )) Mais l'idée une fois mise en avant, il ne la laissa pas dormir et en écrivit aussitôt à l'archevêque de Paris, qui approuva le projet, et le 2 5 juin i633 se tint à Saint-Lazare la première des Conférences ecclésiastiques, qui se succédèrent depuis lors régulièrement tous les mardis et devinrent célèbres sous le nom Conférences du mardi. Ce n'étaient pas seulement de simples réunions, où l'on allait suivant sa fantaisie pour s'entretenir de sujets édifiants, mais avec la netteté de son esprit, qui voa ait si vite et si juste l'organisation efficace des bons desseins, Vincent de Paul avait fait tout un règlement pour ces conférences, qui en assura le succès et la durée. On n'y était reçu qu'après mûre enquête, sur la présentation de trois membres qui présentaient. Tous les membres étaient tenus à s'aider, se soutenir, au besoin s'avertir les uns les autres et à se soigner réciproquement dans leurs maladies ; on était égale-
ment tenu ù venir régulièrement aux séances, qui avaient lieu chaque mardi; le sujet de la discussion devait être proposé à la séance précédente, afin qu'on pût s'y préparer. Le directeur, qui devait conduire les débats afin de les empêcher de s'égarer, devait résumer les discussions par quelques paroles a simples et affectives ».
Ces conférences du mardi ne furent pas pins tôt fondées, qu'elles furent suivies par tout ce que Paris renfermait alors de prêtres zélés. Chacun voulait en être, et la difficulté fut plutôt de choisir dans la foule des aspirants. Il est vrai que M. Vincent se donnait à cette nouvelle œuvre, qui au fond n'était que la prolongation de l'autre, avec une ardeur inconce s able. Laissons encore parler Bossuet qui fut un des premiers et un des plus assidus membres des conférences du mardi : « Nous fumes associés, dit-il, à cette compagnie de pieux ecclésiastiques qui s'assemblaient chaque semaine pour traiter ensemble des choses de Dieu. Vincenten fut l'auteur, il en était l'âme; quand avides nous écoutions sa parole, pas un qui n'y sentît l'accomplissement du mot de l'Apôtre : « Si quelqu'un parle, que sa parole soit comme de Dieu. »
De son côté, cekii qui devait être si connu dans le monde religieux au dix-septième siècle sous le nom de M. Tronson, le second supérieur de Saint-Sulpice, se vanta jusqu'à son dernier jour d'avoir été l'un des premiers membres des mardis et d'avoir écouté cet homme « tout rempli de Dieu » .
Les exercices des ordinands et les conférences du mardi firent tant de bruit que le cardinal de Richelieu, qui n'aimait pas que rien se fit en dehors de lui et qui, on ne saurait le nier, portait un intérêt sincère à tout ce qui regardait la religion, fit appe-
1er Vincent de Paul, m'entretint longuement, et se fît rendre compte de l'œuvre avec détail. Charnîé de son interlocuteur, qu'avec son rapide coup d'œil il ne fut pas long à juger à sa valeur, le grand cardinal prodigua à l'humble missionnaire les éloges et les encouragements, l'engageant a persévérer dans ses diverses entreprises, pour lesquelles il lui promit son concours. Il finit l'entretien en demandant à Vincent de désigner ceux des membres de sa conférence, qu'il jugeait le plus digne de l'épiscopat. Il en écrivit luimême les noms sous sa dictée, pour les présenter au roi. Lorsqu'il l'eut congédié, Richelieu dit à la duchesse d'Aiguillon : « J'avais déjà une grande idée de M. Vincent, mais je le regarde comme un tout autre homme depuis ce dernier entretien. » Il suivit en effet les conseils de Vincent et éleva à l'épiscopat plusieurs de ceux qu'il avait désignés. Il recommanda même sans doute à Louis XIII d'avoir recours aux avis de Vincent de Paul, car le roi lui fit à plusieurs reprises, après la mort du cardinal, demander en secret la liste de ceux qu'il jugeait dignes d'être évêques. M. Vincent ne s'y prêta que sous la condition expresse qu'on lui garderait un secret absolu, « autrement les conférences du mardi, au lieu de former des saints, se peupleraient d'hypocrites et d'ambitieux ».
Aux exercices pour les ordinands, aux conférences du mardi vinrent s'ajouter les retraites spirituelles. C'était étendre à tous les fidèles, prêtres ou laïques, aspirants au sacerdoce, à l'état religieux, pécheurs convertis ou désireux de se convertir, les bienfaits de quelques moments de solitude devant Dieu. L'usage en avait toujours été fréquent dans l'Eglise et remontait aux premiers temps du christianisme.
Chaque fois que quelque grand péril avait menacé la foi, ou l'esprit chrétien, c'était dans la retraite que ses défenseurs étaient aller puiser de nouvelles forces pour les défendre, une nouvelle jeunesse aux sources du Seigneur. Les fameux Exercices de saint Ignace, auxquels près de quatre siècles d'existence ni le changement complet de l'état social n'ont rien enlevé de leur puissance, furent peut-être l'une des armes les plus efficaces qu'ait eues le catholicisme pour résister a la réforme protestante et h la corruption de la Renaissance.
Dès 1629 et i63o, alors qu'il était encore aux Bons- Enfants, Vincent de Paul avait dirigé lui-même, à plusieurs reprises, des retraites pour des personnages importants de la Sorbonne, qui étaient venus lui demander de les aider dans leur bonne volonté.
Mais ce ne fut que lorsque la Mission naissante eut été transportée à Saint-Lazare qu'il put donner un libre cours à son zèle, en multipliant les retraites spirituelles, en les étendant, en formant ses prêtres pour ce nouveau genre d'œuvre, enfin en s'y donnant luimême avec son dévouement habituel. Il rédigea sur la façon dont on devrait se conduire avec les exercitants un directoire où se trouve toute cette spirituelle bonhomie, qui s'alliait chez lui à une si profonde intelligence du cœur humain et de la manière d'agir sur lui : \] exercitant sera reçu avec une simplicité colomhine. comme disait Vincent, en vrai contemporain et disciple de l'évêque de Genève; on ne lui imposera ni jnét/iode particulière ni çiies propres, on ne cherchera qu'une chose : à le ramener tout à Dieu en se conformant à son caractère, à sa situation, à son passé. Des cartes, sorte déprogrammes détaillés des exercices de la retraite^ furent rédigées; elles
étaient remises dès son entrée « au retraitant » afin de le mettre vite et sans peine au courant « On veillera avec soin à ce que la chambre où il sers reçu soit fournie de tout ce qu'il faut, livres, papier chandelles, draps de lit, et jusqu'à un bonnet de nui dans le lit,)) que Vincent recommande de ne pas ou blier. On ne devait rien demander comme indemnité mais seulement accepter ce qui serait libremen donné, « si le retraitant offrait de donner quelqu( chose •)).
Il faudrait aussi citer les discours tenus par \in cent à ses confrères de la Mission pour les encou rager, lorsque l'œuvre des retraites spirituelles pri tout à coup, après i635, un développement inat tendu, qui ne laissait pas que de les effrayer un pei et par la tâche nouvelle qu'elle leur imposait, et pas l'énorme surcroît de dépense qui en était l'inévitable conséquence. Ces exhortations, vives, spiri tuelles, pleines parfois de gaieté, mériteraient d'ètr< plus connues. En voici un court fragment, choisi ai hasard, qui en pourra donner quelque idée.
(( Cette maison. Messieurs, servait autrefois à 1; retraite des lépreux. Ils y étaient reçus et pas un n( guérissait, et maintenant, elle sert à recevoir des pé cheurs qui sont des malades couverts de lèpre spirituelle, mais qui guérissent par la grâce de Dieu disons plus, ce sont des morls qui ressuscitent. Que bonheur que la maison de Saint-Lazare soit un ]iet de résurrection î... Quel sujet de honte si nous nous rendons indignes d'une telle grâce ! Quelle confusion. Messieurs, et quel regret n'aurons-nous pas un jour, si, par notre faute, nous en sommes dégradés pour être en opprobre devant Dieu et devant les hommes ! Quel sujet d'affliction n'aura pas un pauvre
frère de la Compagnie, qui voit maintenant tant de gens dn monde venir de toutes parts pour se retirer un peu parmi nous pour changer de vie et qui pour lors verra ce grand bien négligé !
« Il verra qu'on ne recevra plus personne, enfin il
ne verra plus ce qu'il a vu Et aussi les prêtres de
la jMission, qui autrefois auront donné la vie aux morts, n'auront plus que le nom et la figure de ce qu'ils ont été ; ce ne seront plus que des cadavres et non de vrais missionnaires : ce seront des carcasses de saint Lazare, non des Lazares ressuscites, et encore moins des hommes qui ressuscitent les morts. . . « Tous ceux, à la vérité, qui font ici leur retraite n'en profitent pas également, mais le royaume de Dieu sur la terre n'est-il pas rempli de bons et mauvais? N'est-ce pas un rets ou un filet qui prend toutes sortes de poissons?
(( O doux et miséricordieux Sauveur, vous saviez bien que la plupart n'en tiendraient compte et vous n'avez pourtant pas laissé de souffrir la mort pour leur salut, quoique vous prévissiez cette prodigieuse multitude d'infidèles qui s'en moqueraient et le grand nombre de chrétiens qui abuseraient des grâces que vous leur avez méritées. »
Les retraites spirituelles privées ou communes, établies par Vincent de Paul d'abord très modestement au collège des Bons-Enfants, puis sur un beaucoup plus grand pied à Saint Lazare, prirent graduellement une extension extraordinaire et qu'il était loin d'avoir prévu ni ambitionné. Toutes les classes de la société de cette époque, où les classes étaient encore si tranchées, s'y mêlaient dans la plus chrétienne et la plus démocratique égalité. « Dans le même réfectoire on voyait assis côte à côte jeunes et
vieux, clercs et laïques, grands seigneurs et mendiants, docteurs de Sorbonne et gens n'ayant pas la plus légère teinture des lettres, magistrats et ouvriers, mondains et solitaires, chevaliers et pages, maîtres et valets. )) L'afïluence fut telle, à la longue, qu'on a calculé que pendant les vingt-cinq dernières années de la vie de M. Vincent, il venait régulièrement plus de 800 personnes par an à Saint-Lazare pour y faire une retraite, soit plus de 20.000 pendant vingt-cinq ans. On comprend sans peine le bien que firent ces retraites par où passèrent presque deux générations dechrétiens, et quicontribuèrentsansbruit, mais peutêtre plus efficacement que bien d'autres pratiques plus éclatantes, à donner au caractère chrétien de cel âge, cette solidité, cette force grave qui font notre admiration et un peu notre envie.
On dirait qu'en réveillant et en ranimant l'habitude des retraites, Vincent de Paul eût eu comme un pressentiment de notre agitation actuelle, du be soin de mouvement que crée et développe de plus en plus la facilité des communications; qu'il ait voulu mettre à côté du péril le moyen de l'éviter, et faire rentrer la retraite dans l'usage commun de la vie chrétienne au moment où chacun allait pouvoir courir, à perdre haleine, d'un bout du monde à l'autre.
Si les retraites spirituelles qui avaient lieu à Saint- Lazare faisaient beaucoup de bien, elles coûtaient très cher, et finirent en s'étendant par constituer une charge très lourde, presque trop lourde pour la congrégation naissante sous laquelle elle risquait de succomber. Mais lorsqu'il s'agissait du bien des âmes rien ne pouvait arrêter le zèle de Vincent; il se confiait à la bonne Providence avec cette sublime imprévoyance des saints qui n'est pas trompée. Quand un
missionnaire se plaignait du nombre des retraitants reçus gratuitement : « Mon Frère, répondait simplement Vincent, c'est qu'ils veulent se sauver )) . Un autre jour le procureur de la maison arrivait et lui disait : (( Monsieur, il ne me reste plus un sou pour demain! — Oh ! îMonsieur, la bonne nouvelle ! Dieu soit béni à la bonne heure ! C'est maintenant qu'il faut faire paraître si nous avons confiance en Dieu.. . ne craignons rien. La congrégation se détruirait plutôt par les richesses que par la pauvreté. » Une autre fois, répondant aux remontrances d'un prêtre qui l'exhortait à modérer ses charités, il ajoutait en souriant : — Monsieur, quand nous aurons tout dépensé pourNotre- Seigneur et qu'il ne nous restera plus rien, nous mettrons la clef sous la porte et nous nous en irons. »
Un jour, toutefois, pressé plus que de coutume par les remontrances de ses confrères et obligé de convenir qu'il fallait au moins régler sa facilité a à recevoir des retraitants », il promit d'être plus difficile : «Aujourd'hui, dit-il, c'est moi qui ferai le frère portier, je me charge de recevoir moi-même ces messieurs et d'en faire le choix. » Vers le soir, jamais tant de monde n'avait été reçu : Vincent n'avait pu prendre sur lui de refuser personne. « Monsieur, vint lui dire un frère, il n'y a plus de chambre disponible? — Hé bien, qu'on donne la mienne! »
Pendant que le champ d'action de Vincent de Paul allait toujours s'agrandissant, presque malgré lui, l'œuvre de la Mission, qui avait servi de base à toutes les autres, grandissait, elle aussi, et prenait un grand développement. Les missions dans les campagnes et dans les villes continuaient avec un succès croissant : partout on demandait des prêtres de ^L Vincent, qu'on n'appelait pas encore des Laza-
ristes. Il fallut songer à recruter des sujets, à les former, enfin à se constituer peu à peu en congrégation. Jusque-là Vincent de Paul s'était contenté de s'associer les prêtres de bonne volonté qui désiraient l'aider dans ses entreprises charitables, et il s'en était présenté plus que ne l'avait pu prévoir son invincible humilité ; mais cela ne suffisait plus maintenant et il fallait faire face à des œuvres tous les jours plus importantes et qui s'engendraient pour ainsi dire les unes des autres. Docile à l'indication de la Providence, Vincent de Paul créa en i635 le séminaire interne de Saint-Lazare, et cette nouvelle institution, d'abord destinée à un but purement particulier, celui de former des prêtres de la Mission, le conduisit insensiblement, et sans presque qu'il s'en aperçût, à l'essai d'une de ses plus grandes œuvres, d'une de celles dont les résultats devaient être, avec les Filles de la Charité, dont nous parlerons plus loin, les plus féconds et les plus durables, la fondation des séminaires.
Malgré la recommandation expresse du concile de Trente, qui avait formulé un décret spécial sur ce sujet, l'établissement de maisons destinées à l'éducation et à la formation des prêtres n'avait pas encore réussi en France. Dès i635, Vincent de Paul avait, sans bruit et sans dire ni même vouloir créer les séminaires, réuni au collège des Bons- Enfants quelques écoliers qui se destinaient au sacerdoce et s'était mis à les former ; mais l'entreprise ne réussit guère, et ne prit alors aucun développement. Deux ans plus tard, voyant, comme nous venons de le dire, la nécessité d'assurer le recrutement et la formation des prêtres de la Mission, il se décida à organiser ce qu'on appela le
f\Tx-T' -irTxTK'VT m? nATTr
séminaire interne de la ^Mission, c'est-à-dire le noviciat, oii ceux qui se sentaient appelés à en faire partie venaient éprouver leur vocation, se/préparer au sacerdoce, se former à la vie religieuse et se pénétrer de l'esprit qui les devait animer. Il en confia la direction à Jean de La Salle, l'un de ses trois premiers compagnons; mais il ne se crut pas pour cela dispensé du soin de s'en occuper personnellement. ^Les allocutions, les avis qu'il adresse à ses séminaristes, car il ne se résigna que plus tard à les considérer comme des novices, seraient dignes d'être mieux connus, tant on v sent circuler de chaleur, d'amour tout apostolique des âmes et de désir de les mener à la perfection. L'insistance avec laquelle il recommande de ne jamais, sous aucun prétexte, pousser personne à entrer dans la « Mission », dans ce qu'il appelait toujours. sa petite Compagnie, ni retenir ceux qui voudraient entrer dans un autre ordre religieux, est particulièrement remarquable. Il Y a là une preuve de désintéressement spirituel, pour ainsi dire, plus rare encore que l'autre et d'une pureté dans les vues dont le zèle même ardent ne préserve pas toujours.
« Laissons faire Dieu, disait-il, ^Messieurs, et nous tenons humblement dans l'attente et dans la dépendance des ordres de la Providence. Par sa miséricorde l'on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu'à présent, et nous pouvons dire qu'il n'y a rien en elle qu'il n'y ait mis et que nous n'avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements. Au nom de Dieu tenons nous là et laissons faire Dieu. Suivons, je vous prie, ses ordres, et ne les prévenons pas. Croyez-moi, si la Compagnie en use de la sorte, Dieu la bénira. » Tout dans les règles
qu'il donna a son séminaire interne et qui furent les mêmes appliquées ensuite dans les séminaires dirigés par les Lazaristes, tendait à faire de bons prêtres dans toute l'étendue si grande du terme. La formation religieuse l'emportait à ses yeux même sur l'étude et la science, qui suivant lui ne devaient dans un séminaire passer qu'après la piété, et lorsqu'on songe à l'état où les mémoires du temps et les instructions même de Vincent nous montrent qu'était alors le clergé des campagnes en bien des provinces, on ne peut nier que là ne fut le besoin le plus pressant; avant tout il fallait relever le niveau du clergé inférieur et redonner aux troupeaux encore dociles des pasteurs vraiment dignes de ce nom. Le jansénisme, nous allons être obligé d'en parler plus loin, était au moment de faire son apparition, et la meilleure manière de répondre à son rigorisme trompeur n'était-elle pas de lui opposer la sainteté et l'austérité chrétienne dans toute sa vérité? C'est ainsi que suivant les temps le péril change et demande des remèdes différents.
Peut-être aujourd'hui Vincent de Paul ne seraitil plus aussi en défiance contre la science qu'à cette époque, où la Sorbonne était encore dans tout son éclat, tandis que les curés de campagne étaient souvent à peine instruits et ne donnaient pas autour d'eux l'exemple des vertus sacerdotales?
Le séminaire interne de la Mission, qui fut en fait le premier grand séminaire de France, une fois organisé et en activité, servit de modèle à V incent de Paul, pour développer et répandre cette institution si utile et que jusque-là on n'avait pas encore pu réaliser; mais, comme toujours, il ne se pressa pas et se
laissa conduire par les circonstances plus qu'il ne chercha à les diri^-er.
En i64i, l'évêque d'Annecy l'appela pour établir une maison du même genre. Mais, bien que fondée et dotée, l'œuvre commencée ne se développa pas et languit jusqu'en i643, où elle prit un essor qu'elle ne perdit pas jusqu'à la Révolution. Ce fut à Annecy, que Vincent s'aperçut du motif qui avait jusque-là causé le peu de succès des séminaires en France. Il remarqua que le mélange de jeunes enfants entrant à peine en éducation et n'ayant pas encore de vocation déterminée avec des jeunes gens plus âgés et prêts à entrer dans les ordres, avait les plus fâcheux résultats, et qu'on ne pouvait à la fois, avec les mêmes méthodes, former directement les uns pour le sacerdoce et élever les autres dans la prévision d'une vocation incertaine. Il fallait les séparer, et c'est ce qu'il fit aussitôt qu'il fut rentré à Saint-Lazare. Il conserva aux Bons-Enfants les jeunes gens qui se préparaient à la prêtrise et plaça les jeunes enfants qui commençaient seulement leur éducation dans une maison achetée au bout de l'enclos de Saint-Lazare et qu'il nomma le séminaire Saint- Charles. C'était, comme on l'a dit, un coup de maître et fonder du même coup les grands séminaires et cette admirable institution des petits séminaires, qui a été depuis lors et est encore la ressource inépuisable et toujours féconde de l'Eglise de France.
Encore une fois le nom de Vincent de Paul se trouve à l'origine d'une des institutions sur lesquelles reposent la société religieuse moderné'>j ^C'était en 1642 que M. Vincent prenait celte initiative hardie qui devait être si heureuse. Or, en cette même année 1642, presque au même moment, au
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même jour, M. Olier établissait, sur le conseil, presque sur l'ordre de M. de BéruUe mourant, la société de prêtres qui devaient diriger le séminaire de Saint- Sulpice et devenir célèbre dans le monde entier par les services qu'elle a rendus et rend chaque jour à la religion : admirable coïncidence, où il est difficile de ne pas voir une volonté providentielle. De là allait sortir la grande réforme du clergé, qui a permis à l'Eglise de France de traverser sans défaillir tant d'épreuves de tout genre, de résister à l'incrédulité comme à la persécution et lui donne encore aujourd'hui la force nécessaire pour lutter victorieusement contre le nouveau genre de sourdes et hypocrites attaques dont elle est victime.
On a discuté pour savoir lequel des deux, de Vincent de Paul ou de M. Olier, avait le premier fondé les grands séminaires et à qui en revenait l'honneur. Ces sortes de discussions, toujours assez inutiles, nous paraîtraient singulièrement déplacées, et presque un manque de respect pour la mémoire de celuî des deux qu'on prétendrait honorer. Ce n'est certes pas M. Olier, qui se plaisait h dire à ses confrères : (( M. Vincent est notre Père », ni Vincent de Paul qui appelait M. Olier « un homme de Dieu » et lui de manda sa bénédiction lorsqu'il alla le visiter sur son lit de mort, qui nous permettraient d'entrer dans une pareille et, il faut le dire, si oiseuse contestation. Tous deux ne travaillaient que pour Dieu, tous deus arrivèrent en même temps au même but, menés el conduits par la même grâce divine dont ils se reconnaissaient les indignes instruments ; n'allons pas par une discussion posthume amoindrir une gloire sî pure et une si chrétienne fraternité dans l'amoui du bien.
Si l'on veut juger du développement que prirent les séminaires fondés par Vincent de Paul, il suffit de dire qu'en 1789 les missionnaires de Saint-Lazare dirigeaient en France cinquante-trois grands séminaires et neufs petils séminaires, plus du tiers des établissements de ce genre existant dans le rovaume .
Pendant ce temps l'œuvre des Missions ne prenait pas un moindre développement. AMontauban (1629), à Bordeaux, à Saintes(i634), dans les Cévennes (i635), en Auvergne (i636), en Champagne (i638), pour ne parler que des plus importantes, des missions furent prèchées par les prêtres formés par Vincent avec un succès qui l'eût étonné, si la pensée de l'attribuer le moins du monde à ses soins et à son zèle lui eût seulement traversé la pensée. Les services rendus par la Mission étaient si notoires que Richelieu, à l'apogée de sa puissance, l'établit lui-même à Richelieu et a Luçon en i638.
La plus célèbre à cette époque des missions dirigées par \incent de Paul fut celle qui fut donnée en i64'î îiu faubourg Saint-Germain, l'un des lieux le plus mal famés alors de tout Paris. C'était un quartier encore presque en dehors de la ville, renfermant le fameux « Pré aux Clercs », si connu pour sa population de vagabonds, de rôdeurs et de débauchés de toute nature, que M. Vincent hésita quelque temps, lorsqu'une pieuse dame qu'on croit être la duchesse d'Aiguillon vint lui demander d'y faire prêcher une mission, s'ofFrant à en supporter les frais. Cédant a ses instances, il se décida et en parla à ses confrères, qui à leur tour témoignèrent une répugnance si visible, que pour la première fois \incent crut avoir agi par un sentiment d'orgueil et
de confiance exagérée en ses forces. Tombant h i^enoux, malgré ses cheveux blancs et son âge, il avait alors soixante-cinq ans, il demanda pardon à ses prêtres avec une si touchante simplicité, qu'ils rentrèrent en eux-mêmes et, rougissant de leurs hésitations, se déclarèrent prêts à entreprendre tout ce que leur maître, leur père leur ordonnerait. La mission fut prêchée avec un succès si prodigieux que le bruit en retentit dans tout Paris.
Les conversions furent si nombreuses que pour les raconter toutes, dit Abelly, il faudrait un volume entier. L'année suivante, M. Olier devenait curé de Saint-Sulpice, continuait l'œuvre commencée, et c'est par les soins de ces deux bons ouvriers que le quartier le plus abominable de Paris (le mot n'est pas trop fort, on peut s'en convaincre en lisant les mémoires du temps et les rapports de la police, pourtant si élémentaire, de l'époque), fut transformé jusqu'à devenir l'un des centres religieux de la capitale.
C'est cependant au milieu de ce grand mouvement de renaissance catholique, que naquirent tout à coup ces opinions nouvelles qu'on a appelées le jansénisme et qui devaient pendant près de deux siècles lutter contre l'autorité de l'Eglise, diviser les esprits et les éloigner de la foi. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire l'histoire et nous n'en parlerions même pas si Vincent de Paul n'avait été mêlé indirectement aux débuts du jansénisme par ses relations avec M. de Saint-Cyran, le grand apôtre delà doctrine du jansénisme en France, ainsi que par les efforts qu'il fît pour empêcher les progrès de ces dangereuses nouveautés, ce qui lui valut de vives et persistantes attaques, qui n'épargnèrent même pas sa mémoire.
\iiicent de Paul avait connu Duvergier de Hauranne, plus célèbre sous le nom d'abbé de Saint-Cyran, lorsque celui-ci, jeune encore, était venu à Paris vers 1621 et y attirait les regards par sa science et par l'austérité de sa vie. Comme le cardinal de Bérulle, le bon M. Vincent fut d'abord trompé par la piété sévère, la rigueur du nouveau Père de l'Église, qui avait lu plus de dix fois toutes les œuvres de saint Augustin. Mais lorsque Vincent connut mieux à qui il avait affaire, et surtout lorsque Saint-Cyran se risqua a lui communiquer ses idées sur la grâce, l'état présent de l'Église, l'autorité du Pape et des conciles, surtout du concile de Trente dont il niait l'autorité, en ce qui concernait le sacrement de pénitence et l'eucharistie, il vit clair et comprit dans quelle voie périlleuse pour lui-même, comme pour ceux qui le suivraient, Saint-Cyran allait s'engager. Il essaya de l'arrêter s'il en était temps encore et alla même, lui qui avait horreur des disputes, jusqu'à avoir avec lui plusieurs discussions très vives, où il apporta toute sa chaleur de cœur, mais aussi son inébranlable fermeté dans la défense de l'orthodoxie catholique. Saint- Cyran, qui tenait fort à ne pas rompre avec un homme aussi considéré, essaya de se justifier dans une longue lettre très embrouillée qu'il écrivit à Vincent et dont l'original a longtemps été conservé.
Rien ne put ébranler la fermeté de Vincent qui, avecla droiture parfaite de son âme, ne comprenaitrien aux artifices de langage, grâce auxquels les fondateurs du jansénisme esquivaient les décisions de l'Église.
Les efforts de Saint-Cyran et de ses adeptes ne purent entamer la sincérité de sa soumission à l'Église, et s'il garda toujours des ménagements pour les personnes, il fut également toujours, et quoi qu'en aient
dit les jansénistes, inébranlable sur les principes. « Sachez, Monsieur, disait-il bien des années plus tard àunprêtre de sa maison qu'il voulait prémunir contre la nouvelle doctrine, sachez que cette nouvelle erreur du jansénisme est une des plus dangereuses qui aient jamais troublé l'Eglise ; et je suis très particulièrement obligé de bénir Dieu et de le remercier de ce qu'il n'a pas permis que les premiers et les plus considérables d'entre ceux qui professent cette doctrine que j'ai connus de près et qui étaient mes amis, aient pu me persuader de leurs sentiments. Je ne vous saurais exprimer la peine qu'ils y ont prise et les raisons qu'ils m'ont proposées pour cela : mais je leur opposais entre autres choses l'autorité du concile de Trente, qui leur est manifestement contraire et voyant qu'ils continuaient toujours, au lieu de leur répondre, je récitais tout bas mon Credo, et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique. »
Mais, ainsi queledit à merveille le vieil Abelly dans son charmant et naïf langage, « M. Vincent a bien su néanmoins faire la distinction des personnes d'avec l'erreur; détestant l'erreur et gardant toujours en son cœur une vraie et sincère charité pour les personnes, dont il ne parlait qu'avec une grande retenue et plutôt par esprit de compassion que par aucun mouvement d'indignation. Il a même employé et fait plusieurs efforts charitables quand les occasions s'en sont présentées pour les porter à se réconcilier avec l'Eglise. Jusque-là après la publication de la Constitution du pape Innocent X, il les alla rechercher et rendre visite à quelques-uns d'entre eux au Port- Royal, pour les convier avec honneur et les obliger doucement à se réunir ; ce qui toutefois n'eut pas l'effet qu'il désirait. »
Lorsqu'en i638, Richelieu, qui n'aimait pas le bruit en aucun genre et prétendait tout assujetir à sa volonté, fit brusquement arrêter Saint-Cyran et le fit enfermer h Vincennes, Vincent de Paul comprit, avec sa finesse habituelle et cet espèce d'insliuct des temps nouveaux qui s'alliait en lui à la simplicité antique de l'âme, qu'une pareille rigueur, au lieu d'éteindre la secte naissante, allait au contraire lai donner du lustre et ce crédit qui s'attache toujours aux victimes de la violence.
Il se tint dans la réserve sans se joindre aux accusateurs ni faire écho aux admirateurs. Interrogé dans le procès comme ayant connu intimement Saint-Cyran, il refusa de répondre à un juge civil et comparut devant le terrible cardinal lui-même. Si l'on en croit les anecdotes du temps, de source janséniste il est vrai, Richelieu ne fut pas satisfait de la modération de ^I. Vincent, le renvoya brusquement en se grattant la téte^ ce qui était son grand geste de mécontentement.
Le 4 décembre 164^, Richelieu, depuis longtemps mourant, rendait le dernier soupir.
L'abbé de Saiut-Cvran fut aussitôt remis en liberté, mais il ne jouit pas longtemps de cette sorte de succès, car quelques mois après il était lui-même emporté subitement par une attaque d'apoplexie foudroyante. On a beaucoup dit alors, que Vincent de Paul, qui avait cependant cessé tout rapport direct avec lui depuis leurs dernières explications sur l'autorité de l'Eglise, assista à son enterrement. Ce fait, qui n'a pas été prouvé, n'aurait rien que de conforme h la généreuse charité de Vincent, toujours si doux pour les personnes, surtout lorsque la sienne était en jeu d'une façon quelconque.
C'est cependant cette modération si chrétienne que les jansénistes ont cherché à tourner contre hii en Faccusant de pusillanimité et de lâcheté peu sincère, lorsqu'ils le virent s'opposer de toutes ses forces à la diffusion de leurs étroites et funestes doctrines, antipathiques à son genre d'esprit comme elles étaient contraires a la vérité. Ce fut surtout après la pubKcation du fameux livre intitulé de la Fréquente communion, lorsque les jansénistes, le grand Arnauld à leur tête, commencèrent à se poser en parti et en réformateurs, que Vincent, poussé lui-même à bout par son zèle à défendre la foi, devint ouvertement, comme ils l'appelèrent eux-mêmes, leur plus dangereux ennemi. Il s'employa activement à stimuler le zèle des évêques, et lui qui se prétendait toujours un ignorant, disant simplement que les jansénistes disaient vrai lorsqu'ils lui reprochaient son peu de science, il écrivit deux lettres contre les nouvelles doctrines et sur la nécessité de s'y opposer, qui sont peut-être ce qu'on a écrit de plus clair et de plus net sur le sujet. Grâce h ses démarches, quatre-vingt-cinq évêques déférèrent a Rome les fameux passages extraits de VAugustinusàe Jansénius, connus sous le nom des cinq propositions. \incent de Paul alla prier Anne d'Autriche, sur laquelle il avait une grande influence, nous le verrons plus loin, car nous anticipons volontairement sur les temps pour en finir avec cette partie de la vie de Vincent, il alla, dis-je, jusqu'à prier la reine d'écrire au Pape pour lui demander de hâter sa décision : enfin il n'épargna aucune peine, bravant, comme il le dit lui-même dans une lettre, le quen clira-t-on? sans seulement s'en préoccuper, a II y a trois mois, disait-il, que je fais mon oraison sur la doctrine de la grâce, et Dieu m'accorde tous les jours de nou-
velles lumières qui me confirment dans la foi que Notre-Seigneur est mort pour tous et qu'il veut sauver tout le monde. « Tel fut le rôle de Vincent dans cette querelle théologique célèbre qui eut de si longues et de si tristes conséquences, rôle qui lui attira les plus vives attaques de son vivant, même plus encore après sa mort, et la grande trahison de M. Vincent^ comme les jansénistes appelèrent sa conduite dans ces délicates circonstances, donna lieu à plus d'un pamphlet où sa mémoire ne fut pas ménagée.
Après la condamnation des cinq propositions par Innocent X, son zèle ne se ralentit pas et il veilla avec un soin extrême h préserver la Mission de toute compromission; il fut aussi sévère contre les équivoques grâce auxquelles les jansénistes prétendaient éluder les décisions de l'Eglise, que contre la doctrine elle-même, et les distinctions entre le fait et le droit, qui fournirent matière à tant de controverses, ne le trouvèrent pas plus indulgent qu'il ne l'avait été pour V Aiigustiniis de Janséniiis ou le livre de la Fréquente communion. Il resta jusqu'à son dernier jour ce qu'il avait été dès le début, l'enfant soumis de cette Eglise du Christ qu'il aimait par-dessus tout et qui lui avait appris h aimer ses frères plus que luimême, même ses frères coupables ou égarés.
Il est facile de comprendre combien ces luttes douloureuses, où il déploya tant de perspicacité et de vigueur avec une si constante modération, grandirent la situation du bon M. Vincent, mais aussi combien elles firent faire de progrès intérieurs à cette âme déjà si avancée dans les voies de la plus haute perfection. Elles lui apprirent à connaîti^ l'une des plus pénibles épreuves pour un cœur droit et cha-
ritable, celle de voir ses intentions méconnues, taxées de calcul intéressé, et de s'entendre accuser de trahison, de lâcheté, lorsqu'on ne songe qu'à défendre les droits souverains de la vérité.
Comme il arrive toujours quand on avance dans la vie, la mort commençait à frapper autour de lui et à lui enlever les premiers compagnons de ses travaux. L'une des pertes qui contristèrent le plus son cœur et lui enlevèrent un de ses plus solides appuis, fut la mort de M°^® de Chantai, qui survint en décembre i64i. Leurs relations dataient de 1619. A celte époque, saint François de Sales, qui venait de fonder la Visitation à Paris, cherchait un directeur pour la naissante communauté. Vincent de Paul, encore inconnu, lui avait été présenté, et l'évêque de Genève n'avait pas tardé à deviner ce qui en serait de l'humble prêtre ignoré de tous et quelle était déjà sa vertu. Il le choisit pour diriger la Visitation, et Vincent de Paul garda cette charge jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant plus de quarante ans. Ce fut au monastère de Paris qu'il connut M™^ de Chantai, qui venait de temps à autre à Paris visiter sa communauté; après la mort de saint François de Sales, une correspondance assidue s'établit entre sainte Chantai et M. Vincent.
Quel temps, remarquons-le en passant, et quel moment unique dans l'histoire religieuse que celui où se rencontrent ainsi à la fois sous la plume les noms dé François de Sales, de Vincent de Paul, de Jeanne de Chantai, pour ne parler que de ceux-là !
Dès lors et jusqu'à sa mort les rapports de M""" de Chantai avec Vincent furent aussi fréquents qu'intimes, elle lui ouvrait son âme, et lui montrait à découvert tout ce qui s'y cachait de foi et d'amour.
Vincent l'appelait son unique mère et écoutait ses avis avec une déférence toute filiale, imitant en cela le grand évêqiie de Genève. Pendant vingt ans qu'il la dirigea, il ne remarqua jamais en elle, disait-il plus tard, aucune imperfection.
Leur dernière entrevue, en novembre i64i, fut pour Vincent de Paul la plus grande des consolations, et l'on voudrait qu'un autre Augustin nous ait conservé les suprêmes entretiens de ces deux grandes âmes si différentes par les dons de l'esprit et la vocation temporelle, si semblables par l'ardeur de leur céleste amour, si enflammées des mêmes désirs pour l'éternelle patrie.
M'"" de Chantai, après une courte visite à la maison de la Visitation de Paris, s'en retourna à son couvent de Moulins. Le 1 3 décembre suivant, elle y mourait entre les bras de M'"° de Montmorency, la veuve de la victime de l'implacable justice de Richelieu, qui était venue ensevelir dans le cloître son inconsolable douleur.
Cette mort, qui affligea vivement Vincent de Paul, donna lieu à cette vision des globes si connue alors, la seule dont, dans tout le cours de sa vie, il parla jamais et dont il consentit jamais à parler. Voici comment Vincent de Paul certifie lui-même le fait, dans une pièce écrite de sa main, dont l'original subsiste encore. Son récit est trop caractéristique par la parfaite et l'on peut presque dire minutieuse sincérité qui s'y révèle, pour ne pas en citer quelques passages. Dans son humilité, il n'a garde de parler à la première personne et se désigne toujours comme une personne digne de foi.
« Je ne fais point de doute que Dieu ne manifeste un jour la sainteté de la Mère de Chantai, comme
j'apprends qu'il fait déjà en plusieurs endroits du royaume et en plusieurs manières, dont en voici une qui est arrivée à une personne digne de foi, laquelle j'assure qu'elle aimerait mieux moui'ir que de mentir.
a Cette personne ayant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte, se mit à genoux pour prier Dieu pour elle, et la première pensée qui lui vint à l'esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu'elle avait commis et qu'elle commet ordinairement, et immédiatement après, il lui parut un petit globe comme de feu, qui s'élevait de terre et s'alla joindre en la supérieure région de l'air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et les deux réduits en un s'élevèrent plus haut, entrèrent dans la région supérieure de l'air et se répandirent en un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres et il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était l'ame de notre digne Mère, le deuxième de notre bienheureux Père, et l'autre de l'essence divine, que l'âme de notre digne Mère s'était réunie à celle de notre bienheureux Père et les deux à Dieu leur souverain principe...
« Ce qui pourrait faire douter de cette vision est que cette personne a une si grande estime de la sainteté de la vénérable Mère de Chantai, qu'il ne lit jamais ses réponses sans pleurer, dans l'opinion qu'il a que c'est Dieu qui lui a inspiré ce qu'elles contiennent, et que cette vision, par conséquent, est un efîet de son imagination : mais ce qui lui faisait penser que c'est une vraie vision est qu'il n'est point sujet a en avoir et n'a jamais eu que celle-ci. En foi de quoi, j'ai signé la présente de ma main et scellé de notre sceau. »