ET LA MISÈRE DANS LES PROVLXCES
pleine formation, ne fut plus visible et plus incontestable. Non pas que Vincent de Paul ait pu, à l'aide de tous les dévouements qu'il savait si bien provoquer, faire disparaître le mal; mais il arriva à le diminuer, h l'adoucir, et ceci par la seule ardeur de sa charité, de cette charité qui fait des merveilles et soulève des montagnes.
Pendant toute la période de la guerre de Trente ans connue sous le nom de période française, et que terminèrent successivement la paix de Munster et le traité des Pyrénées, les provinces de l'Est de la France servirent de grande route et de champ de bataille aux armées de toutes les nations de l'Europe. L'état où se virent réduits ces malheureux pays, aussi foulés par ceux qui étaient censés les défendre que par ceux qui les attaquaient, défie toute description. La Lorraine, les Trois-Evêchés, puis la Franche- Comté, la Bourgogne, enfin la Champagne et la Picardie subirent pendant plus d'un quart de siècle toutes les misères que la guerre traînait alors plus que jamais peut-être à sa suite. Le burin de Callot, d'une fidélité aussi exacte que saisissante, en a conservé le souvenir; il suffit de re«-arder cette série d'admirables estampes pour avoir comme l'intuition soudaine des souffrances vraiment atroces qu'eurent à supporter ces malheureuses contrées, mises h sac successivement par des armées de mercenaires. Croates, Hongrois, Bohémiens, Suédois conduits par Jean de Werth, Piccolomini, Wallenstein, Mansfeld, Bernard de Saxe-Weimar et les autres grands condottieri, qui se vendaient au plus offrant. Aux ravages des troupes mercenaires, vint se joindre la peste qui se répandit sur toute la France, et enfin, pour mettre le comble h tant de maux, la guerre ci-
vile de la Fronde porta les misères des frontières jusque dans Paris et ses environs. 11 est facile de trouver les documents authentiques qui servent de fondement à ce sombre tableau, dont les couleurs n'ont cependant rien d'exagéré" et qu'on pourrait facilement rendre plus sombre encore.
En face de toutes ces souffrances, qui allaient chaque jour augmentant, l'âme du bon M. Vincent ne put y tenir. Malgré son âge avancé, il avait déjà plus de soixante-six ans, malgré sa longue expérience des maux des pauvres, qui enlève, dit-on, parfois une certaine fleur à la sensibilité, son cœur s'émut « jusqu'à la souffrance )) du récit des calamités qui accablaient la Lorraine, la Picardie et les autres provinces. Seul, sans ressource personnelle, il résolut de tout faire pour diminuer, fût-ce dans la plus petite mesure, les maux des pauvres peuples et il se mit à l'œuvre avec son ardeur, son dévouement et aussi son habileté pratique ordinaire.
Ce qu'il fallait et ce qui était plus rare que toute chose à ce moment, c'était de l'argent. Comment en trouver? Vincent de Paul, qui connaissait le cœur de ces grandes chrétiennes qu'il appelait ses Dames de Charité j n'hésita pas ; il leur dé peignit la misère affreuse des populations foulées par la guerre et leur demanda le moyen de soulager, si peu que ce fut, ces épouvantables souffrances. Comment résister à M. Vincent, qui vous demande de l'aider à empêcher les gens de mourir de faim et qui, pour donner lui-même l'exemple, supprime un plat à son repas et ne mange plus que du pain bis afin de pouvoir envoyer des secours en Lorraine? Aussi son appel fut-il entendu et les Dames de Charité firent-elles, durant ces lamentables moments, des sacrifices vraiment héroïques.