CHAPITRE III
VliSCENT DE PAUL A PARIS.
Au commencement de 1610, on offrit à \incent de Paul une situation qui, bien qu'elle convînt étrang-ement au futur saint, lui assurait le pain quotidien. C'était déjà beaucoup pour quelqu'un qui allait se trouver sans aucune ressource. Il avait fait on ne sait trop où, probablement chez M. de Bérulle, dont la maison était le rendez-vous de tous les hommes distingués par l'esprit et la piété, la connaissance de Jacques Du Fresne, le secrétaire des commandements de la reine Marguerite de Valois, la preniière femme d'Henri IV. Depuis que le mariage, qu'elle avait subi contrainte par la force, avait été régulièrement annulé, la légère et spirituelle princesse vivait retirée dans son palais de la rue de Seine, bâti au milieu de grands jardins, qui s'étendaient jusqu'au fleuve. Entourée d'artistes et d'hommes de lettres, la dernière des Valois finissait sa vie au milieu de plaisirs qu'elle s'efforçait de rendre chaque jour plus délicats et se tournait graduellement vers une dévotion au moins extérieure qui la portait à répandre d'abondantes aumônes, ainsi qu'à bâtir des couvents.
Son secrétaire Du Fresne était un homme d'esprit et en même temps un homme de bien; frappé sans doute et des vertus précoces de Vincent que son humilité était inhabile à cacher, et aussi de la vivacité piquante de son esprit, il parla à la princesse de ce prêtre étranger encore inconnu. Elle voulut le voir : on regrette qu'aucun document n'ait conservé le souvenir de cette entrevue entre deux personnes si absolument dissemblables en tout: La reine ]Marguerite, à qui on ne peut refuser, à défaut d'autres vertus, un esprit singulièrement alerte et délicat, ses charmants mémoires en font foi, eut bien vite vu qu'elle avait affaire à un homme très remarquable et Du Fresne n'eut pas besoin de la presser pour l'amener h prendre Vincent comme aumônier. La reine lui fit obtenir un petit bénéfice, qui rapportait quelques centaines de livres, l'abbaye de Bernard de Chaume, de l'ordre de Citeaux^ diocèse de Saintes, par un brevet daté du lo juin 1610.
C'était l'indépendance sans l'asservissement, car \incent ne devait pas loger chez la reine Marguerite et gardait la liberté complète de sa vie. Dans cette nouvelle situation singulièrement délicate, Vincent, qu'on n'appelait pas encore M. Vincent comme tout le monde ne devait pas tarder à le faire, eut l'occasion de voir de près la grande société de l'époque.
Il apprit ainsi à bonne école cet art si délicat de traiter avec les puissants de ce monde et de marcher sans faire de faux pas sur un terrain semé d'embûches. Le fils du paysan des Landes avait trop d'esprit naturel, trop de tact instinctif, et il avait aussi l'âme trop pleine de la simplicité chrétienne, qui sait s'avancer sans vertige au milieu des plus grandes
difficultés, pour être ni troublé ni séduit par le monde brillant qu'il voyait de près. 11 passa au milieu de la frivole et spirituelle société qui entourait la reine Marg-uerite, sans être le moins du monde charmé par son élég-ance, plus frappé sans doute des plaies cachées qui se dissimulaient sous ces brillants dehors. Ce fut là peut-être qu'il puisa cette profonde pitié pour les misères morales, qui se dissimulent si souvent sous des apparences éclatantes, et cet art de les guérir, qui forme un des traits les plus originaux de celui qu'on ne connaît d'ordinaire que comme le plus grand ami des pauvres. C'est alors, en effet, que les biographes placent dans la vie de Vincent un de ces incidents qui révèlent à quelle hauteur morale il avait déjà su s'élever.
Les sceptiques ou les incrédules pourront sourire et traiter d'exaltation mystique le trait que nous allons raconter, libre à eux. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que plus d'un serait heureux de rencontrer à ses côtés un nouveau Vincent de Paul, qui le délivrât de ses anxiétés intérieures comme il le fit pour le docteur de Sorbonne, dont tous les récits contemporains racontent ce qu'ils appellent naïvement la tentation du docteur.
Pendant qu'il était aumônier de la reine Marguerite de Valois, Vincent de Paul rencontra chez la princesse un docteur de Sorbonne, alors connu, dont le nom a été tu par discrétion sans doute. Le savant personnage, un peu grisé peut-être par son savoir, fut subitement assailli par des doutes contre la foi, qui, de jour en jour plus violents, finirent par ébranler si bien ses convictions qu'il se sentait au moment de perdre toute croyance; son angoisse était si vive que sa raison elle-même était en péril.
Il confia à Vincent de Paul ses troubles et son désespoir. Profondément émn, Vincent essaya mais vainement de ramener la paix dans cette âme troublée. Voyant l'impuissance des raisonnements, il eut soudain une de ces inspirations héroïques comme les saints sont seuls à les avoir, parce qu'ils sont seuls capables de les mettre à exécution. Il pria, et dans sa prière s'offrit lui-même h Dieu pour supporter l'épreuve dont il voulait délivrer celui pour qui il priait. Sa demande fut exaucée : l'objet de sa sollicitude fut instantanément délivré de ses angoisses, mais a mesure que la lumière renaissait pour toujours dans son âme, les horreurs du doute envahissaient celle de \incent.
L'épreuve fut terrible et dura longtemps : le plus exact de ses biographes dit quatre ans, et pendant ces longs mois la tentation d'incrédulité tourmenta sans merci le plus humble et plus soumis des croyants. Copiant son Credo sur une feuille de parchemin, il la plaça sur son cœur, se contentant d'y porter la main en signe de foi lorsque la tentation semblait devoir triompher. Puis, malgré son accablement, malgré la faiblesse qui résultait de cet état de trouble intérieur, il se livra plus que jamais aux œuvres de charité extérieure, multipliant sans cesse ses visites dans les hôpitaux et portant la consolation à ceux qui souffraient^ lui qui avait plus que personne besoin d'être consolé. Ln jour qu'il souffrait plus encore que de coutume, il fit vœu de consacrer sa vie à Jésus-Christ dans la personne des pauvres. Aussitôt sa peine disparut et la lumière, une lumière sans ombre, lui-même l'a avoué depuis, remplaça les épaisses ténèbres qui l'avaient environné si longtemps. Vincent se releva calme et fort; désormais il
est prêt pour l'œuvre que Dieu va lui confier. Il a souffert la calomnie et l'anofoisse intérieure : on l'a accusé publiquement d'être un voleur, il s'est cru au moment de devenir un incrédule, sa patience et sa foi ont été les plus fortes. Il est trempé et en mesure d'accomplir sa tâche. Il s'était du reste mis à bonne école, car peu après qu'il eut été choisi comme aumônier de la reine Marguerite, il avait quitté sa petite chambre d'écolier et s'était retiré dans la maison où M. de BéruUe fondait, en novembre 1611, la célèbre congrégation de l'Oratoire. Cette maison, appelée le Petit-Bourbon, était située rue du Faubourg Saint-Jacques, là où se trouve aujourd'hui le Val-de-Grâce. Elle abritait alors M. de Bérulle et ses premiers compagnons, Sénault, Bence, Condren, qui allaient former les premiers Oratoriens si justement connus par leurs vertus.
Vincent de Paul n'aurait pu mieux faire que d'aller puiser à cette source si abondante de la perfection chrétienne, et ce fut une inspiration divine qui le poussa à se mettre ainsi pour un temps sous la direction de M. de Bérulle. Jamais, en effet, il n'eut la pensée de s'adjoindre aux Oratoriens, il se croyait trop inférieur à eux en vertu comme en science pour seulement y songer et se jugeait tout au plus bon à faire un modeste curé de campagne. Mais Bérulle, dont la perspicacité était extrême, ne s'y trompa pas et après avoir vu de près pendant quelque temps celui qui était venu se mettre sous sa conduite, il prédit à quelques-uns de ses confrères, qui en témoignèrent plus tard dans le procès de canonisation, que ce prêtre si modeste <( rendrait h l'Eglise d'éminents services et fonderait une nouvelle congrégation qui serait d'un immense secours pour la
gloire de Dieu et l'extension de son règne. » Pendant les quelques mois qu'il passa retiré à l'Oratoire, tout entier aux exercices de piété et uniquement occupé à écouter les leçons de M. de Bérulle, Vincent put voir de près les principaux personnages de la société religieuse de l'époque, alors si pleine de vie et d'ardeur, au début de cet admirable mouvement de renaissance, qui suivit les guerres de religion. Ce fut là sans doute qu'il vit et apprit h connaître saint François de Sales. L'évêque de Genève, lui aussi, ne tarda pas à porter sur son humble confrère un jugement prophétique également vérifié par les faits, lorsqu'il dit en le regardant « qu'il serait le plus saint prêtre du temps. »
Vincent de Paul eut dès le début un attrait très particulier pour l'évêque de Genève, dont la sérénité douce le charmait si fort qu'il s'appliqua constamment h l'imiter, et plus tard il aimait à dire, quand il parlait de sa « rusticité », que c'était à la vue de M. de Genève qu'il devait de n'être pas resté toute sa vie (( un fagot d^ épines » . Nul doute aussi que durant son séjour à l'Oratoire il n'eût été mené à ce monastère des Carmélites de la rue Saint-Jacques, que Madame Acarie venait de fonder avec M. de Bérulle. Personne n'était mieux fait pour comprendre et admirer cette âme ardente que les plus doctes écoutaient avec ravissement et dont les chaudes exhortations remuaient les cœurs les plus endurcis. Vincent passa deux ans presque entiers dans le commerce de ce que Paris renfermait alors de plus distingué par la science comme par la vertu, et il acheva de s'y former aussi bien à la pratique de la perfection la plus élevée, qu'à cette connaissance du monde et des hommes, qui seule permet de faire des œuvres vraiment utiles.
Depuis longtemps François Bourgoing-, l'un des premiers disciples de M. de Bérulle, qui devait devenir célèbre comme prédicateur et comme écrivain, désirait entrer à l'Oratoire. L'obéissance l'avait jusque-là contraint de conserver une cure de campagne dans les environs de Paris, il reçut enfin à ce moriient de Bérulle la permission de résigner son bénéfice et de se retirer au Petit- Bourbon. En même temps. M, de Bérulle lui demanda de choisir pour son successeur, Vincent de Paul. Bourgoing obéit avec joie.
Le i3 octobre 1611, il résigna sa cure de Clichy à Vincent de Paul. Celui-ci, au contraire, se voyait contraint de quitter une retraite qui convenait si bien à ses goûts et à ses besoins ; il lui fallait prendre, comme on dit, charge d'âmes, et son humilité, sa défiance de lui-même augmentait encore sarépugnance. Néanmoins Bérulle, qui sans doute voulait lui faire avoir une première expérience du ministère actif, insista vivement, et après plus de six mois d'attente Vincent dut obéir.
Le 2 mai 161 2, le nouveau curé de Clichy fut installé suivant les formes si pittoresques dont la plupart sont encore en usage. Il baisa l'autel et le tabernacle, sonna les cloches et fut ensuite conduit au presbytère. Clichy n'était, il y a plus de deux siècles et demi, qu'une petite bourgade perdue dans les environs de Paris et habitée par des paysans, pauvres pour la plupart, encore simples de mœurs et très religieux. A peine arrivé, oubliant toutes ses appréhensions et ravi de se trouver pour la première fois en mesure de faire un bien plus étendu , le nouveau curé se mit à l'œuvre avec une joie qu'il ne pouvait dissimuler. Visitant lui-même les pauvres et les malades, il leur apportait des secours, de la nourriture,
des vêtements, les soignait de ses mains, faisant leur lit et rappropriant leur demeure. Car, s'il était pour lai-même d'une excessive simplicité, portant sans aucun embarras, même lorsqu'il vécut dans le grand monde et allait au Louvre, des soutanes rapiécées et des chapeaux tout usés, il était et demeura toute sa vie d'une extrême propreté sur sa personne, aimant à voir régner autour de lui celte « netteté », comme il disait, qui lui semblait un symbole de pureté intérieure. Sans bruit, sans se mettre jamais en scène, mais avec cette activité silencieuse, cette persévérance tenace, qui vient à bout de tous les obstacles, Vincent de Paul se donna tout entier h ses nouveaux travaux et obtint en peu de temps de très grands résultats. Sa petite paroisse, qui n'avait encore jamais vu un zèle aussi actif, se renouvela pour ainsi dire sous les chaudes exhortations de son nouveau curé. Ne pensant ""jamais à lui-même ni à ses intérêts, il était toujours la prêt à écouter chacun, à conseiller comme à consoler, remplissant en toute rigueur son rôle de pasteur. Aussi ne tarda-t-il pas à gagner le cœur de ses paroissiens, celui des pauvres comme celui des riches bourgeois de Paris dont les maisons de campagne étaient situées aux alentours de Clichy. L'église du village tombait en ruines, Vincent n'eut rien de plus pressé que de la reconstruire, et ce fut la première fois qu'il commença à quêter et à faire quêter : lui qui n'avait rien et dont la paroisse était presque entièrement composée de paysans, il n'hésita pas à tenter l'entreprise. Il fit faire des collectes dans Paris, intéressa h l'œuvre les protecteurs qu'il avait dans la ville, eut peut-être recours à la reine Marguerite dont la générosité était connue, enfin il fit si bien qu'en moins d'une année l'église de
Clicliy était rebâtie, que son mobilier intérieur était restauré et que le culte pouvait s'y célébrer avec décence. Cette église est celle qui subsiste encore aujourd'hui; tout a changé autour d'elle, le village est devenu un des quartiers les plus populeux de Paris, l'humble monnaient élevé grâce au zèle de Vincent est encore debout. La chaire où il prêchait est celle où l'on prêche la parole de Dieu aux habitants modernes de Clichy, qui, s'ils sont pour la plupart restés pauvres, n'ont pas su garder, hélas! la foi qui consolait et aidait leurs devanciers. En face de cette chaire si précieuse, on voit suspendu au mur le crucifix dont Vincent de Paul se servait, suivant l'usage du temps, durant ses sermons. Dans le jardin du presbytère de Clichy, on montre encore un arbre de Judée, qui fleurit chaque année et qui, suivant la tradition, a été planté de la main même de Vincent. Les quelques mois qu'il passa à Clichy furent certainement le temps le plus heureux de sa vie. Lui-même n'en parlait jamais qu'avec émotion, le souvenir de son cher Clichy et de ses bons habitants lui revenait à tout moment. Plus de vingt ans après, il se félicitait encore d'avoir été curé de Clichy. « Ah ! me disais-je, s'écriait-il un jour dans une de ses instructions familières, le Pape est moins heureux que moi. Un jour le premier cardinal de Retz me demanda : « Eh (( bien. Monsieur, comment vous trouvez- vous? — « Monseigneur, répondis-je, j'ai un contentement si (( grand, que je ne puis le dire. — Et pourquoi? — « C'est que j'ai un si bon peuple et si obéissant à « tout ce que je lui recommande, que je me dis à « moi-même que ni le Pape, ni vous. Monseigneur, « n'êtes point si heureux que moi. »
Ce fut aussi durant son séjour à Clichy qu'il fit,
comme on dirait aujourd'hui, sa première œuvre dans toute la force du terme. Il prit chez kii douze enfants pauvres, qui lui semblaient annoncer des dispositions pour l'état ecclésiastique, et se chargea de leur instruction comme de leur entretien. On voit avec quel zèle Vincent de Paul accomplissait, dès le début, sa charge paroissiale ; nul doute qu'il n'eût bien d'autres rêves pour l'avenir et qu'il ne se crût destiné à consumer sa vie dans les obscures mais très utiles fonctions de curé de Clichy, lorsqu'un avis ou plutôt un ordre de ^I. de Bérulle vint le faire changer de théâtre et monter sûr une autre scène.
L'un des plus grands seigneurs de la cour, Philippe Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, général des galères, fils du maréchal duc de Retz, cherchait un précepteur pour ses enfants. M. de Bérulle, à qui jNI. de Gondi s'adressa comme à celui qui pouvait le mieux lui trouver ce qu'il cherchait, songea aussitôt à Vincent de Paul : il le connaissait à fond depuis plus de deux ans qu'il le dirigeait, et mieux que personne il savait sa valeur. Mais il savait aussi que pour donner sa mesure et faire tout le bien qu'il était capable de faire, il fallait le mettre un peu plus en lumière et surtout il fallait lui donner les moyens d'agir qu'il n'avait pas et qu'il n'aurait vraisemblablement jamais s'il restait obscur et inconnu dans sa petite paroisse de Clichy. Avec sa perspicacité, que cette fois on est tenté de juger vraiment prophétique, Bérulle vit clairement que c'était là l'occasion qu'offrait la Providence pour permettre peu à peu à Vincent de développer tout ce qu'il y avait en lui. C'était lui fournir les moyens de mettre à exécution des desseins qu'il ne connaissait pas encore lui-même et lui donner l'aide à la fois persévérante et intelli-
g-ente de hauts et puissants protecteurs. BéruUe n'hésita pas, il fit venir ie curé de Clichy, lui dit qu'il avait besoin de lui pour remplir une tâche délicate, mais qui pourrait porter de grands fruits ; en un mot, il lui ordonna d'accepter les offres de M. de Gondi et en même temps, peut-être sans le savoir lui-même, il détermina la vocation future de Vincent de Paul qui est intimement liée, comme nous allons le voir, à son séjour dans la maison de Gondi. A la fois étonné et consterné, Vincent n'eut pas l'idée de résister, il se soumit sans hésiter, mit ordre à ses affaires, plaça son petit mobilier sur une charrette à bras, partit de Clichy pour n'y plus rentrer et vint se mettre aux ordres de M. de Bérulle. Mais ce ne fut pas sans peine ni sans laisser, malgré son court séjour, de touchants regrets : on l'aimait déjà dans sa paroisse comme s'il y eût passé de longues années et lui-même nous a dit en quelques mots touchants, le déchirement que causa son départ, à lui comme à ceux qu'ils s'était plu dès le premier jour à appeler ses enfants. « Je m'éloignai tristement de ma petite église de Clichy, écrivait-il àun de ses amis; mes yeux étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui venaient vers moi et que j'avais tant aimés ; mes pauvres y étaient aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J'arrivai à Paris avec mon petit mobilier, et je me rendis chez M; de Bérulle. ))