‹ St. Vincent de Paul, 1576-1660 [microform]Chapitre 6 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Si Vincent de Paul cherchait un champ d'activité où il pût déployer plus a l'aise le zèle apostolique dont il était rempli, il ne pouvait mieux tomber. La petite ville de Châlillon-les-Dombes , où il arriva dans les premiers mois de 161 ^7, était pauvre, située dans une province reculée qui avait été ruinée par les p-uerres de relig^ion.

Les protestants y étaient très nombreux et trouvaient dans le voisinage de Genève un appui et un encouragement. Le clergé, mal recruté, mal formé, ne s'occupait guère d'instruire ou d'édifier ses ouailles. La noblesse des environs, turbulente et adonnée aux plaisirs parfois les moins nobles, ne donnait pas de meilleurs exemples à ses tenanciers. Il y avait donc tout à faire, mais l'on pouvait faire beaucoup, car sous ces tristes dehors demeurait une foi vivace, qui ne demandait qu'à produire des fruits. Le nouveau curé se mit à l'œuvre sans perdre un jour, et dès le premier moment il déploya dans ce travail ce mélange de grandeur dans les vues et d'esprit pratique dans l'exécution qui, lorsqu'il est porté à un haut degré, fait les grands hommes. Il fit venir

de Lyon un auxiliaire dont le zèle et le dévouement lui étaient assurés et commença par faire nettoyer de fond en comble l'église, dont la malpropreté et la négligence étaient un scandale et éloignaient le peuple.

Puis, lorsqu'il eut rendu au service de Dieu toute sa pompe, il s'en prit aux ministres du culte et essaya de leur persuader de renoncer à leur vie molle et plus que dissipée, en vivant ensemble dans une sorte de communauté.

Après quelque résistance, touchés par les exhortations du saint prêtre, plus encore peut-être par la vue de sa vie pénitente et de ses vertus, ces prêtres jusque-là tout mondains suivirent ses avis. Cette décision changea leur existence, qui dès lors devint digne du sacerdoce. La puissance de persuasion, dont on rencontre à chaque pas les traces dans la vie de Vincent de Paul, éclata plus vivement encore dans la conversion qu'il opéra d'un des notables de la ville chez qui il logeait, parce qu'il n'y avait pas de presbytère. C'était un jeune homme protestant d'origine, nommé Beynier, riche et tout adonné au plaisir. Il fut si touché des remontrances de son hôte imprévu, que non seulement il abjura l'hérésie et rentra dans le sein de l'Eglise, mais que même il donna la plus grande partie de ses biens aux pauvres et devint l'un des modèles de la ville. Plusieurs membres de sa famille, malgré la résistance et les menaces de ceux qui voulaient les retenir, suivirent son exemple.

On pense bien que les œuvres paroissiales, sermons, catéchismes, visites des pauvres et des malades n'étaient pas négligées par le nouveau curé, dont le zèle et l'ardeur frappaient si vivement les habitants

de Châlilloii , qui n'avaient jamais rien vu de semblable, que la ville en fut toute remuée et qu'on n'y parlait plus d'autre chose. On admirait son amour des pauvres et cet oubli de lui-mème qui le faisait se donner tout entier à son ministère sans avoir seulement l'air de s'en douter. Mais ce qui frappait surtout, c'était cette éloquence simple, naturelle, sans aucun apprêt, qui venait, et cette fois dans toute la réalité du terme, de l'abondance du cœur. Cette voix, qui devait, quelques années plus tard, avoir tant d'empire sur la cour et la société de Paris, avait un charme irrésistible sur ces paysans encore naïfs, et ils subissaient sans s'en douter l'ascendant de l'éloquence la plus haute, celle qui vient de la profondeur des convictions et de l'ardeur de la charité chrétienne.

Aussi les conversions se multiplièrent-elles rapidement dans la petite ville de Châtillon et dans toute la contrée environnante, car on venait de loin pour entendre le prédicateur qui faisait tant de bruit. L'une d'entre elles fut si éclatante et fit tant de rumeur dans le pays que le souvenir en a été conservé. 11 y avait auprès de Châtillon un comte de Rougemont, querelleur et débauché, dont la violence était légendaire dans le pays et dont les duels, où généralement, grâce à son adresse, il tuait raide son adversaire, ne se comptaient plus. Curieux d'entendre celui dont on vantait partout l'éloquence et les vertus, il entra un jour à l'église pendant un sermon de Vincent de Paul .

Or, ce jour-là, Vincent sut si bien toucher le cœur de ses auditeurs, ou plutôt la grâce de Dieu qui parlait par ses lèvres fut si efficace, que le comte de Rougemont sortit de l'église bouleversé et remué jusqu'au fond de l'âme. Mais gardant jusque dans

son émotion quelque chose de la violence de sa nature, il se précipite tout en larmes aux pieds du prédicateur, se déclare un misérable digne de tous les châtiments et prêt à toutes les expiations. Ce changement si subit fut durable, mais il fallut aussitôt modérer dans la bonne voie celui qui jusque-là courait éperdument dans la mauvaise. Il vend son château de Rougemont, en distribue le prix aux pauvres et en emploie une partie h fonder des couvents ; si Vincent ne lui eût interdit, il eut vendu toutes ses terres, pour en faire le même usage, afin, disait-il, de ressembler au Sauveur et de ne plus avoir où reposer sa tête. « Je coupe, je romps, je brise tout, disait-il encore, et je vais droit au ciel. » Il sacrifia même dans son ardeur son épée, sa chère épée, compagne de toute sa vie et qui lui avait si souvent servi dans ses duels. Le sacrifice lui coûta et il hésitait à l'accomplir, mais un jour il descend de cheval, brise la lame de son épée sur une roche, puis remontant sur sa monture, il s'écrie à haute voix : « Maintenant je suis libre. »

Le lecteur nous pardonnera ces détails bien caractéristiques du temps et qui peignent à merveille l'influence exercée dès ses débuts dans la carrière sacerdotale, par ce fils de paysan, ce mauvais élève de quatrième comme il s'appelait lui-même, qui commençait à devenir célèbre sous le nom de M. Vincent.

Deux autres conversions, qui firent alors aussi tant de bruit dans cette province reculée que l'écho en arriva jusqu'à Paris, méritent également d'être signalées, parce qu'elles furent peut-être l'origine indirecte des « Filles de Charité )). Ce furentcelles de deux dames nobles de la contrée, riches, belles et

fort légères, nommées mesdames de La Chassaigne et de Brie.

Touchées de ce qu'elles entendaient dire de Vincent de Paul, elles désirèrent le voir. Il les reçut avec bonté, devinant sans doute les desseins de Dieu sur ces personnes du monde qui semblaient si loin de tout ce qui pouvait ressembler à l'exercice actif des vertus chrétiennes, et les exhorta vivement à revenir à Dieu et à changer de vie. Les deux nobles dames sortirent si émues de cette visite, qui n'avait été d'abord qu'une visite de curiosité, qu'elles prirent sans tarder la résolution de se consacrer aux bonnes œuvres et elles tinrent parole. Quittant la toilette, les divertissements, elles se mirent à parcourir le pays répandant partout d'abondantes aumônes, allant voir les malheureux dans leurs plus dégoûtants réduits, soignant les malades. Leur dévouement fut à l'épreuve de ce terrible fléau qui se promenait encore par toute la France, jetant partout la terreur, la peste, dont le nom seul faisait trembler même les plus intrépides. Durant une épidémie de cet horrible mal, qui désola Châtillon, les deux dames qu'on serait tenté, si l'expression n'était pas un peu légère, d'appeler des Sœurs de Charité avant la lettre, se prodiguèrent, veillant jour et nuit les pestiférés, sans témoigner la plus légère crainte de contagion. Elles méritèrent ainsi l'honneur de suggérer à Vincent de Paul la première idée des confréries de Charité d'où devait sortir l'institution des Filles de la Charité.

Un jour, en effet, au moment, où M. Vincent s'apprêtait à monter à l'autel, M™® de la Chassaigne le pria de recommander à la charité publique une pauvre famille dont tous les membres étaient

malades et dans la plus affreuse misère. Il accéda h ce désir et réussit si bien à émouvoir son auditoire presque uniquement composé cependant de paysans, qui d'ordinaire ne sont pas faciles h émouvoir, qu'étant allé voir lui-même les pauvresrecommandés, il trouva la chaumière remplie de provisions de toutes sortes et pourvue jusqu'à déborder.

Tout le long du chemin il avait rencontré, sans savoir d'où elle venait, une foule de gens qui le saluaient d'un air ému, mais sans lui parler. Tout heureux de cette charité, qui lui allait au cœur, Vincent ne put s'empêcher de dire : « Voilà une grande charité, mais qui est mal réglée. Ces pauvres malades, pourvus de trop de provisions à la fois, en laisseront une partie se gâter et se perdre, et ils retomberont ensuite dans leur première nécessité. » Et aussitôt passant de la vue du mal au remède pour le corriger, il fit venir M°^® de la Chassaigne et M"^"" de Brie, leur exposa avec sa netteté ordinaire les inconvénients de ces aumônes si mal réparties et leur demanda de réunir quelques honnes personnes qui seraient disposées à l'aider à remédier au mal.

a Je leur proposai, disait-il lui-même plus tard dans une de ses conférences, de se cotiser pour faire le pot chacune sa journée, non seulement pour lesdits malades, mais encore pour ceux qui le seraient à l'avenir; voilà, ajoutait-il, où la Charité fut établie. » Les deux collaboratrices de Vincent eurent bientôt trouvé des émules, et pendant trois mois les dames de la paroisse, les premières dames de Charité, travaillèrent sous les yeux de leur curé au soulagement des pauvres. Quand il eut vu qu'il pouvait compter sur leur dévouement, M. Vincent voulut assurer leur persévérance et il rédigea le premier règlement

des confréries de Charité, celui qui, reproduit et modifié suivant les besoins, contient déjà toutes ses idées sur la manière de soulager et de soigner les malheureux, idées si neuves et qui devaient produire des fruits si merveilleux qu'elles font involontairement penser h ce grain mystérieux jeté dans la bonne terre et rapportant cent pour un. Ce morceau, aussi remarquable par la nouveauté des vues que par la grâce piquante et originale du style, est malheureusement beaucoup trop long pour être cité ici. Jl a du reste été maintes fois imprimé, surtout depuis que le manuscrit authentique a été retrouvé, le ao février 1889, dans les archives de la mairie de Châtillon. Le lecteur qui serait curieux de le connaître en entier, le trouvera sans peine dans une des grandes Yies détaillées de saint Vincent de Paul, aussi bien dans l'ouvrage d'Abelly que dans les biographies modernes. On y voit exprimée, pour la première fois, l'idée de faire de l'exercice permanent et réglé de la charité non plus seulement l'apanage des religieux, mais des laïques de toute condition ; on peut aussi y relever cette autre vue profonde sur laquelle Vincent de Paul reviendra constamment, de la distinction entre le pauvre et le mendiant de profession, l'un digne de tous les secours et de toutes les pitiés, l'autre, au contraire, devant être combattu le plus possible comme nuisible par sa paresse volontaire aussi bien à l'Eglise qu'à la société. Ces deux idées toutes modernes, dont l'une le mènera insensiblement à la fondation de l'ordre des Sœurs de Charité, qui seront les premières religieuses non cloîtrées, et l'autre à multiplier de tout son pouvoir les occasions de fournir un travail libre et rémunérateur à l'indigent, ce qui n'était pas chose facile dans un

temps où l'industrie était si peu développée, sont en effet comme le fond de toutes les entreprises charitables de Vincent de Paul. On dirait qu'il eût eu l'intuition du rôle de plus en plus grand qu'allait jouer ce qu'on a appelé depuis le paupérisme et de la nécessité de lutter contre ce mal toujours grandissant des sociétés modernes, par l'action collective des bonnes volontés et la diffusion du travail. On voit également dans le premier règlement sorti de la plume de M. Vincent se montrer déjà dans tout leur éclat ce bon sens pratique, cette modération, cet équilibre parfait qui, joint à la plus ardente charité, sont la marque caractéristique de toutes ses œuvres.

Il n'oublie pas un moment que l'association qu'il veut former n'est nullement un ordre religieux et doit être uniquement composé de personnes laïques qui vivent dans le monde, a La dicte confrérie, dit-il , s'appellera /« confrérie de la charité et les personnes dont elle sera composée, servantes de pauvres ou dames de charité. Leur patron sera notre Seigneur Jésus, qui a tant aimé les pauvres. ))

^ Toute femme chrétienne pieuse et de vertu, « tant veuve que mariée ou fille, » pourra en faire partie, « pourvu néanmoins que les mariées ou filles aient permission de leurs maris, pères ou mères et non autrement )). Puis l'organisation de la confrérie, les différents offices, les charges, « les officières », tout est réglé minutieusement. Un pieux bourgeois ou un prêtre devra être « procureur delà confrérie )>, parce qu'il n'est pas le « propre des femmes d'avoir seules le maniement des fonds ».

Le curé delà paroisse aura « le gouvernement», afin d'éviter tout conflit et que la société soit le soutien et non l'embarras de la paroisse.

Puis suivent une série de recommandations sur la manière de visiter les pauvres et de soig^ner les malades, exprimées avec une naïveté et une grâce qui rappelle saint François de Sales. La dame de Charité devra « saluer g-aiement et charitablement les malades, apprêter le dîner, accommoder la table sur le lit, mettre une serviette dessus, une gondole, une cuiller et du pain, faire laver les mains aux malades le tout avec amour comme si elle avait affaire

à son fils ».

Toutes ces recommandations, et bien d'autres que nous omettons faute d'espace, respirent un parfum de charité chrétienne vraiment admirable, de cette charité chrétienne, fille du Christ à laquelle il faut toujours revenir quand on veut trouver la vraie égalité, celle qui faisait dire à Vincent de Paul, exhortant ses premières dames de Charité, à ensevelir elles-mêmes leurs malades s'ils venaient à mourir et à assister à leurs funérailles, a si elles le peuvent commodément, tenant en cela place de mères, qui accompagnent leurs enfants au tombeau ». N'est-ce pas aussi une délicatesse incomparable que celle qui lui dictait encore cet avis h propos du temps à donner à la visite des malades? « La servante des pauvres commencera toujours par celui qui n'est pas seul, afin de de finir par ceux qui sont seuls, pour pouvoir être plus longtemps avec eux. » Tout le morceau est rédigé avec ce mélange d'exactitude pratique et de douce compassion chrétienne.

Après avoir constaté, en le voyant fonctionner sous ses yeux, que le règlement des Dames de Charité répondait bien à ce qu'on attendait de lui, Vincent de Paul le fit approuver par l'archevêque de Lyon, puis le promulgua lui-même à Châtillon dans

une réunion solennelle le, 8 décembre, i6ïy, date mémorable dans l'histoire de la charité. On rédigea un procès-verbal, qui subsiste encore, de cette séance, au bas duquel on peut lire les noms des premières dames de Charité.

Telle fut la première œuvre de Vincent de Paul; on y distingue déjà toute l'originalité de ses vues et cette ardeur de charité qui triomphe de tous les obstacles.

Le petit germe devait prospérer et couvrir le monde : aujourd'hui les confréries de Dames de la Charité sont innombrables et on en trouve partout, dans tous les pays. Du vivant même de M. Vincent, l'œuvre prit un développement rapide : peu de temps après l'établissement de la première société, on en comptait plus de trente dans la contrée, et leur nombre ne cessa de s'accroître. Vincent de Paul l'établit lui-même à l'autre extrémité de la France, en Picardie et en Champagne, puis enfin a Paris, quand il fut retourné auprès de la famille de Gondi. Car si, afin de ne pas interrompre le récit, nous n'en avons encore rien dit, il ne faudrait pas croire que M. et M°^^ de Gondi se fussent résignés à perdre définitivement un tel conseil, un tel appui, et, on peut le dire à leur honneur, un tel ami. Lorsqu'il avait reçu la lettre où Vincent de Paul lui annonçait sa retraite et les raisons qui la lui imposaient, M. de Gondi n'avait pu maîtriser son chagrin et il avait écrit à sa femme les lignes suivantes vraiment remarquables par leur tour noble et plus encore par l'élévation des sentiments qui s'y montrent :

(( Je suis au désespoir d'une lettre que m'a écrite M. Vincent, et que je vous envoie pour voir s'il n'y aurait point encore quelque remède au malheur que

ce nous serait de le perdre. Je suis extrêmement étonné de ce qu'il ne nous ait rien dit de sa résolulion, et que vous n'en ayez point eu d'avis. Je vous prie de faire en sorte, par tous moyens, que nous ne le perdions point. Car, quand le sujet qu'il prend (son incapacité prétendue) serait véritable, il ne me serait de nulle considération, n'en ayant point de plus forte que celle de mon salut et de mes enfants, à quoi je sais qu'il pourra un jour beaucoup aider. )) ■^jme ^g Gondi ne fut pas moins désolée que son mari de ce qu'elle appelait l'abandon de M. Vincent.

(( Je ne l'aurais jamais pensé, disait-elle à une de ses amies. M. Vincent s'était montré si charitable envers mon ame, que je ne pouvais soupçonner qu'il dût m'abandonner de la sorte. Mais, Dieu soit loué, je ne l'accuse de rien, tant s'en faut; je crois qu'il n'a rien fait que par une spéciale providence de Dieu, et touché de son saint amour; mais, en vérité, son éloignement est bien étrange, et je confesse n'y voir goutte. Il sait le besoin que j'ai de sa conduite, et les affaires que j'ai à lui communiquer; les peines d'esprit et de corps que j'ai souffertes, faute d'assistance; le bien que je désire faire en mes villages, et qu'il m'est impossible d'entreprendre sans son conseil. Bref, je vois mon âme en un pitoyable état. Vous voyez avec quel ressentiment M. le général m'en a écrit. Je vois moi-même que mes enfants dépérissent tous les jours ; que le bien qu'il faisait en ma maison, et à sept ou huit milles âmes qui sont en mes terres, ne se fera plus. Quoi! ces âmes ne sont-elles pas aussi bien rachetées du sang précieux de Notre- Seigneur que celles de Bresse? Ne lui sont-elles pas aussi chères? De vrai, je ne sais comment M. Vincent l'entend; mais je sais bien qu'il me semble que je ne

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dois rien négliger pour le ravoir. » ^["^^ de Gondi alla aussitôt voir M. de Bérulle pour demander aide et conseil. Elle craignait, dans la délicatesse de sa conscience, de trop s'abandonner à son chagrin et de n'être pas assez soumise à la volonté de Dieu. M. de Bérulle la rassura et lui conseilla d'écrire elle-même à Vincent de Paul ; M"^" de Gondi suivit le conseil et écrivit la lettre suivante, qui a été conservée et était vraiment digne de l'être : « L'angoisse où je suis m'est insupportable sans une grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n'était que pour un temps, je n'aurais pas tant de peine ; mais quand je regarde toutes les occasions où j'aurai besoin d'être assistée, par direction et par conseil, soit en la mort soit en la vie^ mes douleurs se renouvellent.

(( Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir assistance d'ailleurs , parce que vous savez bien que je n'ai pas la liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.

« M. de Bérulle m'a promis de vous écrire, et j'invoque Dieu et la sainte Vierge de vous redonner a notre maison pour le salut de toute notre famille et de beaucoup d'autres, vers qui vous pourrez exercer votre charité.

«Je vous supplie encore une fois, pratiquez-la envers nous pour l'amour que vous portez h ]Sotre- Seigneur, à la volonté duquel je me remets en celle occasion, bien qu'avec grande crainte de ne pas pouvoir persévérer.

« Si après cela vous me refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera, et de tout le bien que je manquerai à faire faute d'être aidée. »

Vincent reçut ces touchantes lignes peu de temps après son arrivée à Châtillon. Emu et troublé, il ne crut cependant pas devoir céder à cet appel, ni interrompre l'œuvre à peine commencée qu'il accomplissait à Chàlillon. Il écrivit à M°"^ de Gondi pour la consoler, mais ne bougea pas. Celle-ci, loin de se décourager, n'en continua que plus activement ses démarches; elle fit écrire son mari, son beau-frère, l'évêque de Paris, le Père de Bérulle et confia ses missives à un ami de Vincent, M. Du Fresne, celui qui r avait autrefois fait entrer dans la maison de la reine Marguerite.

Du Fresne était un homme d'esprit et un habile homme : lorsqu'il fut arrivé auprès de M. Vincent, il lui parla peu des Gondi et de leurs enfants, mais il lui représenta que le bien qu'il pourrait faire à Châtillon serait nécessairement restreint, et qu'un autre bon prêtre pourrait continuer le bien accompli et le faire grandir.

Que ne pourrait-il pas faire au contraire s'il consentait a rentrer chez les Gondi, aidé par leur crédit et leur fortune, non seulement sur leurs terres où cependant ils comptaient sept à huit mille « sujets », mais à Paris, à la cour et dans toute la France? C'étaient là des arguments propres à ébranler Vincent, auxquels son esprit pratique n'avait rien à répondre. L'idée de faire le bien sur une plus grande échelle fit impression sur lui, mais ne pouvant se résigner d'un coup à abandonner son rêve de vie cachée, ni le petit troupeau qu'il aimait déjà avec toute la tendresse de son cœur, il répondit à Du Fresne qu'il allait aller à Lyon consulter le Père Bence, l'un des premiers disciples et l'un des émules en sainteté de M. de Bérulle.

Celui-ci lui conseilla de retourner à Paris où, s'il en était besoin, les lumières de M. de Bérulle achèveraient de l'éclairer. Devant cet avis si net et qu'au fond de l'âme il était obligé d'approuver, Vincent de Paul s'inclina et remit à son ami deux lettres pour M. et M^^ de Gondi, où il annonçait son prochain retour à Paris, tout en remettant cependant la décision finale à M. de Bérulle.

Quand la nouvelle du prochain départ de leur curé se fut répandue parmi les habitants de Châlillon, ce fut un désespoir universel, a Nous perdons tout, nous perdons notre Père )>, répétait-on partout chez les bourgeois comme chez les pauvres.

Avant de partir, Vincent distribua lui-même tout son modeste mobilier, meubles et provisions, aux pauvres, qui étaient partout ses premiers et plus chers amis. Les gens riches ne se firentpas faute de racheter les plus petits objets qui lui avaient appartenu. Un vieux chapeau fut disputé avec acharnement. Lorsqu'il partit, le 10 décembre 1617, toute la paroisse se mit à genoux, lui demandant sa bénédiction, il la donna en pleurant. Cinquante ans après, les survivants déclaraient sous serment « qu'il serait impossible de marquer tout ce qui avait été opéré en si peu de temps par M. Vincent et qu'ils auraient même de la peine à le croire, s'ils ne l'avaient vu et entendu... Ils croient, ajoute la déposition, que ce qu'il a fait à Châtillon serait suffisant pour le faire canoniser et ils ne doutent point qu'il ne le soit un jour. »

Vincent de Paul ne demeura en effet que cinq mois à Châtillon, mais son zèle pouvant pour la première fois se donner pleinement carrière, il avait commencé à accomplir cette série de miracles de charité dont la

grâce de Dieu lui donnait le secret et qu'il va désormais renouveler partout sur son passage.

1 Arrivé à Paris le aS décembre i6i^, Vincent de Paul vit immédiatement M. de Bérulle. On n'a pas de détails bien précis sur cette entrevue, qui décidait de la carrière de Vincent. Mais le lendemain 24 décembre, la veille de Noël, il rentre à l'hôtel de Gondi, pour n'en sortir que huit ans après, lorsqu'il aura jeté les fondements de presque toutes ses grandes œuvres, avec l'aide de ses puissants protecteurs, et qu'il aura conquis lui-même une assez grande situation pour pouvoir les soutenir et les faire grandir h lui seul, sans autre protection que l'éclat de ses vertus, sans autre appui que l'autorité de sa sainteté.

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