DES GALÉRIENS
(^i Vincent de Paul avait fini par consentir h rentrer chez M. de Gondi, ce n'était certes pas pour prendre un repos qu'il eût cependant bien gagné après les fatigues qu'il s'était imposées pendant son séjour à Châtillon. Au contraire, ce qu'il venait chercher h l'hôtel de Gondi, c'était un champ d'activité pins vaste et plus de moyens de faire le bien. Il faut rendre justice à M. et M'"° de Gondi, ils ne le comprirent pas autrement, et bien loin de croire pouvoir disposer de Vincent, ils se mirent en quelque sorte à sa disposition pour l'aider et, lui prêter l'appui de leur fortune comme de leur crédit. M""® de Gondi, qui, toute heureuse d'avoir retrouvé son directeur, lui avait fait promettre de ne pas l'abandonner avant sa mort, était plus ardente que jamais dans le désir de faire le bien autour d'elle^.
Le général des galères secondait sa femme de tout son pouvoir, bien loin de l'entraver, et luttait avec elle de zèle et de bonne volonté. Enfin M. Vincent allait trouver la plus active collaboratrice dans la
sœur de M. de Gondi, dans M"^° de Maignelais, dont le nom est célèbre parmi ceux de ces grandes dames chrétiennes qui contribuèrent si efficacement, par leurs œuvres et par leurs exemples, à l'admirable renaissance de l'Eglise au dix-septième siècle.
Marguerite de Gondi avait été mariée très jeune au marquis de Maignelais, qu'elle adorait. D'un courage héroïque, ce jeune et brillant seigneur s'était donné à la cause royale lors de la fin de la Ligue. Mayenne le fit assassiner, et M™° de Maignelais resta veuve a vingt ans avec un fils unique, qu'elle perdit peu après. Ainsi frappée dans ses plus chères affections, libre de tout lien et à la tête d'une immense fortune, M""*^ de Maignelais se dévoua tout entière et sans retour à la piété et aux bonnes œuvres. On trouve son nom à la tête de toutes les grandes entreprises religieuses de l'époque. Liée intimement avec la mère Marguerite du Saint- Sacrement, cette fille de M^'^ Acarie dont les vertus récompensées de faveurs spirituelles extraordinaires faisaient l'entretien de Paris, elle voulut même s'enfermer au Carmel ainsi que son amie. On la retint de force dans le monde, où sa place était marquée et où elle pouvait faire plus de bien que dans le cloître : mais il ne fallut rien moins qu'un bref du Pape, qui le lui ordonnait, pour l'y décider.
Ayant quitté les somptueux habillements pour une robe de laine de couleur sombre, vendu sa vaisselle d'argent pour manger dans des plats de faïence, n'ayant même gardé qu'un carrosse très simple afin de pouvoir circuler dans Paris, M"'° de Maignelais passait sa vie chez les pauvres, les visitant et les soignant elle-même de ses mains, et tous ses revenus, 35o.ooo livres, plus d'un miUion aujourd'hui,
étaient employés en aumônes et en bonnes œuvres.
Vincent de Paul ne pouvait trouver une coopératrice plus zélée. On comprend maintenant pourquoi la Providence l'avait ramené dans la maison de Gondi. Il se mit immédiatement à l'œuvre, et bien qu'il conservât la direction de l'éducation des enfants de M. de Gondi, il se donna tout entier à ce ministère d'aumônier au sens propre du mot, dont rien ne pouvait le lasser. Dans les différentes terres appartenant aux Gondi, des Confréries de Charité à l'imitation de celle de Châtillon-les-Dombes, furent successivement fondées.
\incent de Paul commençait par prêcher une mission. Sa prédication si simple mais si ardente réveillait la foi, le zèle endormi, et les fondations nouvelles se faisaient sans peine. Déjà plusieurs prêtres de mérite, entraînés par son exemple, imitaient M.Vincent et allaient prêcher des missions dans les campagnes.
C'est ainsi qu'en 16 18, quelques mois a peine après son retour à Paris, une mission fut prêchée à Villepreux, domaine des Gondi, après quoi une Confrérie de dames de la Charité y fut établie et approuvée par le premier cardinal de Retz, oncle de M. de Gondi. A la fin de la même année, une autre confrérie fut établie à Joig-ny et le procès- verbal de l'établissement, qui fut fait avec la plus grande solennité, a été retrouvé de nos jours. Deux mois après, une nouvelle association de charité fut établie à Montmirail. Trente confréries furent ainsi fondées en peu de temps. Partout M"'° de Gondi était aux côtés de M. Vincent, prodiguant son temps, sa peine et son argent. Rien ne l'arrêtait, ni la faiblesse, chaque jour plus grande, d'une santé défaillante, ni les
ebuts, ni la saleté dégoûtante des pauvres. Elle Hait s'installer elle-même au clievet des malades, es soignait, les faisait manger et retournait ensuite )résider h la table de M. de Gondi, dont sa grâce, a beauté et la vivacité piquante d'un esprit que es mémoires de son fils, le fameux cardinal de Retz, )euvent faire deviner, faisaient tout l'ornement.
L'année suivante, se trouvant avec les Gondi à ^olleville, dans le diocèse d'Amiens, Yincent institua a première Confrérie de Charité pour les hommes. ^1. de Gondi donna son nom et entraîna tout le nonde par son exemple.
Le 23 octobre 1620, le règlement de cette première ]!harité des hommes fut approuvé par l'évèque d'Aniens. Dès l'année suivante, une autre confrérie l'hommes fut fondée h Joigny. Les règlements de ;es associations charitables sont à peu de chose près ;emblables aux Confréries de Dames de la Charité, le ;oin des malades étant cependant réservé aux femnes, « qui y sont plus propres que les hommes. » 3n y voit aussi indiqué, plus nettement peut-être ?ncore, le désir avoué de Vincent de lutter par tous es moyens contre la mendicité. « La compagnie de a Charité sera instituée, dit-il, pour assister cor- 3orellement et spirituellement les pauvres, de la âlle et des villages dépendant d'icelle. Spirituellenent en leur faisant enseigner la doctrine et la piété chrétiennes, et corporellement en faisant gagner leur ne à ceux qui pourront travailler et donnant moyen le vivre aux autres. Accomplissant ainsi le commaniement que Dieu nous fait au quinzième chapitre' lu Deutéronome de faire en sorte que nous n'ayons point de pauvres qui mendient parmi nous. » Une fois les pauvres dignes d'être secourus, reconnus et
soutenus, il devait être interdit « aux pauvres de mendier, sons peine de retrait d'aumônes, et aux habitants de rien leur donner » ; un asile devait êt^e aussi ouvert pour les passants, où on leur donnerait à souper et à coucher et le lendemain matin deux sous « avec ordre de continuer leur route ». C'est déjà l'hospitalité de nuit. Pour soutenir ces diverses œuvres de charité et afin d'en perpétuer la durée, les confréries de campagne s'efforceraient d'avoir un troupeau de brebis, de vaches et de veaux, que l'on mènerait paître h la vaine pâture avec les troupeaux du pays, comme c'était alors la coutume.
« Les brebis seront marquées de la marque de l'association et renouvelées tous les cinq ans. » Dans les villes, où l'on ne pourrait pas avoir de semblables ressources, on créerait, pour y suppléer, des ateliers où les enfants, les (convalescents et même les hommes valides trouvei^ient du travail et gag-neraient leur vie. C'est l'hospitalité par le travail inventée plus de deux siècles avant nous par cet humble M. Vincent, dont le nom et comme l'ombre se trouve à l'origine de toutes les œuvres charitables des temps modernes. Si la place le permettait, il faudrait citer tous les passages des règlements des confréries regardant les ateliers, tant on y voit à découvert le mélange d'ardente charité et d'esprit pratique jusque dans les moindres détails, qui forment comme la marque propre de toutes les œuvres de saint Vincent de Paul. Les apprentis doivent être instruits gratuitement, à condition qu'ils prennent l'engagement d'instruire à leur tour gratuitement les enfants pauvres qui les remplaceront. Tout est réglé avec un soin minutieux aussi bien pour l'instruction matérielle qui sera donnée par un maître ouvrier, que pour l'instruction
morale et religieuse qui le sera par un prêtre chargé aussi de conduire les apprentis ainsi que les autres enfants pauvres aux offices religieux. « Par ce moyen les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie, assistés en leurs nécessités, et les villes sont délivrées d'une foule de fainéants tous vicieux. » Ces associations d'hommes étaient choses encore plus originales que celles de femmes; elles se répandirent un peu partout dans les provinces centrales où le bruit des « formes nouvelles » introduites par M. Vincent put arriver, mais leur nombre fut beaucoup moins grand que celui des asssociations de femmes.
En Bourgogne, où depuis les guerres de religion les pauvres s'étaient augmentés dans des proportions effrayantes, on a cependant retrouvé la trace de plusieurs fondations de ce genre, notamment à Bourg, à Trévoux, à Châlons, et dans d'autres villes de la même région.
En 1846, à Mâcon, on découvrit dans les archives de la préfecture un document authentique intitulé : « Extrait du livre sécrétarial pour l'année 1623 )) qui contenait le procès-verbal d'une assemblée tenue h l'occasion du passage d'un « religieux prestre de M. le Général des Galères, qui, rempli de dévotion et de piété, a communiqué des formes nouvelles par le moven desquelles on a pourvu au soulagement et nourriture desdits pauvres tant à Trévoux que dans les autres villes circonvoisines et que pour le bien de la ville il faut profiter de l'occasion. »
L'assemblée où les principaux bourgeois et les officiers rovaux, ce que nous appelons aujourd'hui les fonctionnaires, sont tous présents, décide l'établissement d'une Charité dans la ville, et, pour aviser aux
moyens d'y arriver, a il a été résolu que chacun des ordres de la Société nommera des délégués et que ainsi sera formée une commission pour chercher les voies et moyens de mettre à exécution ce qui a été décidé. Ce qui fut fait dès le lendemain. » On nommait donc déjà des commissions pour étudier les questions; décidément le dix-neuvième siècle n'a rien inventé. Ce qui fut sans doute plus efficace qu'une commission, ce fut la présence de M. Vincent à Mâcon, bien qu'avec son humilité ordinaire, il ne paraisse pas dans le procès-verbal de l'assemblée, h laquelle il semble même n'avoir pas assisté. Il se mit cependant aussitôt après à l'œuvre , malgré les menaces des mendiants vagabonds, qui ne se souciaient ni de travailler ni de renoncer à leur habituelle mendicité, et malgré l'incrédulité des bourgeois de la ville. « Chacun, écrivait-il plus tard, me montrait au doigt par les rues, croyant que je ne pourrais jamais en venir à bout. » Mais il n'y avait rien là qui pût arrêter Vincent. En moins de trois semaines, il avait établi deux Charités, l'une d'hommes, l'autre de femmes, en suivant les règles dont nous avons parlé plus haut et en séparant avec soin les pauvres valides qui pouvaient travailler, des infirmes qui en étaient incapables. L'ardeur de sa charité était communicative et tout ce que la ville renfermait de plus distingué et de plus riche se fit un honnevir d'entrer dans les Charités, qui secoururent bientôt plus de trois cents familles pauvres. L'œuvre faite et la fondation, qui devait durer longtemps après son passage, achevée, l'humble « prêtre de M. le général des galères )) se déroba à la reconnaissance publique et partit brusquement. « Chacun, dit-il lui-même dans une de ses lettres, fondait en larmes de joie, et
les échevins de la ville me faisaient tant d'honneur au départ, que ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette pour éviter ces applaudissements. » Tels furent les débuts de ces associations libres de charité, composées de laïques pieux, vivant dans le monde, qui sont peut-être l'une des œuvres les plus originales et les plus neuves de saint Vincent de Paul.
Les confréries de femmes se multiplièrent à l'infini, les associations d'hommes furent moins nombreuses, mais subsistèrent cependant jusqu'à la Révolution. Elles furent de plus l'origine et le modèle de ces conférences de charité, qui sous le nom de Société de Saint-Vincent de Paul et sous l'admirable impulsion des grands chrétiens du début de notre siècle, les Lacordaire et les Ozanam, ont pris un si merveilleux développement et resteront l'une des plus pures gloires de notre temps.
Tout cela n'était cependant encore qu'un début, et le champ de travail que Dieu ouvrait devant son fidèle serviteur allait s'agrandissant chaque jour sans que sa foi ni son zèle eussent un moment de défaillance.
^1. de Gondi était général des galères, nous dirions aujourd'hui amiral des escadres, de la Méditerranée, dont les galères n^ sortaient guère. Ce n'était là pour lui ni un vain titre ni une sinécure bien payée : loin de là, il fallait constamment sortir des ports pour faire la chasse aux pirates barbaresques, qui infestaient la mer et dont l'audace était extrême. M. de Gondi déploya en plusieurs occasions une rare habileté et une valeur si brillante qu'elle fit beaucoup parler de lui. Il se distingua surtout en 1620 et 1621 dans ses courses heureuses contre les
pirates, en 1628 au siège de La Rochelle, on, commandant avec autant d'adresse que de courage ses galères légères, il réduisit à l'impuissance les lourds vaisseaux des La Rochellois et contribua beaucoup h la réduction de la place qui mit fin à la guerre que soutenait encore contre le roi le duc de Rolian à la tête des huguenots révoltés.
^lais s'il était un vaillant marin, ^l. de Gondi était aussi un vrai chrétien et la vue de la misère des forçais enchaînés, des tourments affreux , le mot n'est pas trop fort, qu'ils enduraient, émut son cœur de pitié. « Il en parlait souvent avec émotion et cherchait les moyens de les soulager. )) Vincent de Paul l'entendit-il parler de ces malheureux galériens qu'on menait à coups de fouet sur les épaules nues, qui mouraient sans secours d'aucune sorte sur leur banc de torture et qu'une fois morts on jetait sans autre façon à la mer? Ou bien eut-il l'occasion dans ses visites dans les hôpitaux d'entrer dans le lieu où on enfermait les forçats destinés aux galères? toujours est-il qu'il arriva un jour dans un état d'émotion violente et tout en larmes chez M. de Gondi, qui était h Paris auprès de sa femme, entre deux campagnes. Il venait de visiter les cachots où l'on enfermait les malheureux condamnés aux «-alères avant de les envover ramer sur les vaisseaux de la flotte, ce qu'il y avait vu le pénétrait d'épouvante et d'horreur. Entassés les uns sur les autres dans d'affreux cachots humides, n'ayant pour toute nourriture que du pain noir et de l'eau, couverts de vermine, d'ulcères et parfois de plaies gangreneuses, horribles a voir, ces misérables demeuraient là des semaines, parfois des mois sans que personne s'occupât d'eux, et leur état moral était plus affreux encore que leur misère phvsique.
Les blasphèmes, les querelles, les injures, les obscénités, faisaient de ces cachots une vive peinture de l'enfer.
La vue de ces misères avait si fort bouleversé l'àme compatissante de A incent qu'il finit ainsi, d'après Abelly, la vive peinture qu'il en fit au général des galères : « jNlonseigneur, ces pauvres gens vous appartiennent et vous en répondrez devant Dieu. En attendant qu'ils soient conduits au lieu de leur supplice, il est de votre charité de ne pas souffrir qu'ils demeurent sans secours et sans consolation. » Emu et troublé par cette vive apostrophe, M. de Gondi, n'eut pas de peine à se rendre aux exhortations de Vincent de Paul et, en sa qualité de chef des galères rovales, il Tautorisa à prendre toutes les mesures qui lui sembleraient efficaces pour le soulagement de ces malheureux. ^L \incent, qui connaissait bien celui à qui il avait affaire, avait déjà combiné tout un plan qu'il se hâta de mettre à exécution. Aidé de !^L Portail, qui devait être son premier disciple dans Fœuvre des missions, et de l'aumônier des Gondi dans leur terre de Viilepreux, il commença par visiter les forçais à la Conciero^erie et dans les divers cachots où on les enfermait. Avec un dévouement que rien n'efTravait, il enlevait la vermine qui les couvrait, leur apportait des aliments et une fois la voie ouverte, il leur prodii^uait, ainsi que ses deux aides, les consolations et les exhortations, leur parlant, au nom de celui qui s'est soumis pour nous à la mort, et à la mort de la croix, avec tant de chaleur de compassion etde tendre charité, qu'il rouvrait dans ces cœurs endurcis des sources inconnues de repentir et de tendresse. Jamais ces pauvres prisonniers n'avaient rien vu, ni entendu de semblable, jamais non plus \incent de
SECOND SÉJOUR DANS LA xMAISON DE GOXDI. 73
Paul n'avait été plus rempli de cet esprit de persuasion que Dieu donne quand il lui plaît à ses fidèles serviteurs.
L'effet de cette mission dans les prisons des galériens fut prodigieux et le changement opéré chez les condamnés rappela celui qu'opérait la voix des apôtres dans les premiers siècles. Ces hommes qui avaient commis tous les crimes pleuraient en écoutant parler leur visiteur et plus d'un revenaient sincèrement au Dieu de leur enfance. Le bruit de ces miraculeuses conversions fut tel qu'on en parla dans tout Paris et jusqu'à la cour. Ce fut même un moment la mode d'aller visiter les prisons et d'y constater les merveilleux effets de la charité de M. Vincent. Celui-ci profita de ce bruit, qui ne lui plaisait guère, pour réunir les ressources nécessaires à l'achat d'une maison rueSaint-Honoré, àcôtédeSaint-Roch, où il établit un hôpital : on y transporta les forçats pour les soigner et les guérir avant de les envoyer remplir leur peine. M. de Gondi, M"^° de Maignelais aidèrent puissamment F entreprise, etl'évêquede Paris, Henri de Gondi, frère du général des galères, qui venait de succéder à son oncle le premier cardinal de Retz, fit un mandement pour recommander l'œuvre nouvelle à la charité des Parisiens. Enfin le roi Louis XIII, atteint, lui aussi, par l'admiration générale que causait une œuvre si nouvelle, voulut la consacrer et l'étendre, il conféra par brevet authentique de sa main le 8 février 1619 « la charge d'aumônier réal (sic) à M. Vincent de Paul pour venir et exercer ladite charge aux gages de six cents livres par an et aux mêmes honneurs et ^ droits dont jouissent les autres officiers de la marine du Levant, voulant Sa Majesté que ledit de Paul en ladite qualité de réal ait dorénavant égard et supé-
riorité sur tous les autres aumôniers desdites galères. »
C'était faire de l'humble prêtre presque un personnage officiel et lui donner en quelque sorte la mission de visiter les autres bagnes de France, qui n'étaient pas dans un meilleur état que les cachots de Paris. Vincent, heureux, non pas d'être ainsi hoiiorc et mis hors pair par le roi, mais de pouvoir continuer son entreprise en l'étendant, le comprit à merveille et prit aussitôt le parti de faire la visite de tous les bagnes du royaume. Ce n'était pas alors une petite entreprise qu'un pareil voyage dans les différents ports de France, et l'on ne sait s'il put l'accomplir en entier. Mais il est certain qu'il accompagna M. de Gondi à Marseille, probablement en 1622, tous les historiens ne sont pas d'accord sur la date. Là le mal était le même qu'à Paris, peut-être plus grandencore, et Vincent déploya le même zèle intrépide. Rien ne l'ax-rêta, ni l'horreur des plaies dont les forçats étaient couverts, ni leurs blasphèmes et leur impiété. La charité de M. Vincent y accomplit les mêmes miracles qu'à Paris et il conçut le projet d'établir à Marseille, où la présence des galères royales, alors uniquement desservies par des forçats, le rendait plus nécessaire que partout ailleurs, un vaste hôpital pour y faire donner des soins moraux et matériels à ces misérables créatures avant ou après leur dure navigation. Le projet ne put être exécuté que dix ans après, avec l'aide du cardinal de Richelieu et de la duchesse d'Aiguillon, comme nous le verrons plus loin, mais il remonte, dans l'esprit de Vincent, à son premier séjour à Marseille.
C'est dans le même voyage que la plupart des biographes de Vincent de Paul, placent un fait qui
a été rejeté comme contronvé , ou impossible, par des auteurs même pieux et ardents admirateurs de leur héros. On raconte qu'un jour, au cours de ses visites aux forçats, Vincent, touché des larmes et du désespoir d'un jeune homme qu'on arrachait aux bras de sa femme, eut une de ces inspirations subites comme seuls les saints peuvent et sont dignes d'en avoir. N'écoutant que sa charité, il prend résolument la place du galérien, s'asseoit sur le banc où il devait prendre la rame, se laisse mettre les fers aux jambes et, pendant que le jeune galérien disparaît en bénissant son sauveur inconnu, se met à ramer en silence, heureux d'une joie divine d'avoir été jugé digne de souffrir un tel supplice pour l'amour de celui qui est monté sur la croix pour racheter les hommes.
Mais la substitution fut vite reconnue et Vincent de Paul dut quitter précipitamment la ville pour éviter le triomphe qu'une telle action lui eut valu au milieu de ces populations méridionales, si promptes à s'enflammer.
Tel est le récit de cet exemple vivant de la saiiile folie de la croix, dont la vie de ses vrais disciples donnent tant d'exemples. Le cadre restreint de celle étude ne nous permet pas d'en discuter à fond l'authenticité, discussion qui a du reste été faite avec autant de mesure que de compétence dans les derniers et récents ouvrages sur saint Vincent de Paul. Qu'on nous permette seulement de dire en deux mois que l'impossibilité matérielle, alléguée par la plupart des contradicteurs, nous parait sans fondement. 11 suffit, pour être désabusé sur ce point, de lire dajis la correspondance de Colbert, si bien analysée par M. Pierre Clément, les dépêches relatives aux galères du roi et aux galériens qui les montent. On y verra
que trente ans après l'époque qui nous occupe, après Richelieu, Maznrin, en pleine gloire et grandeur de Louis XIV jeune, puissant, sous l'administration vigilante et réparatrice de Colbert, il est constaté par les documents officiels qu'on ne se faisait nul scrupule de garder sur le banc des galériens des condamnés ayant fini leur peine, un an, deux ans et même plus, jusqu'à vingt ans au delà de leur condamnation, suivant les besoins du service. Après cela, et nous le répétons, les pièces officielles en font foi avec une naïveté qui étonne, on avouera qu'à ce moment de confusion qui suivit la régence de Marie de Médicis, pendant la guerre de Trente ans d'une part et les derniers restes de la guerre civile de l'autre, il n'y a rien de surprenant à ce que le fait dont nous venons de parler ait été possible, d'autant plus que la substitution fut un acte brusque, tout d'impulsion subite, suivie d'effet sur-le-champ, mais de peu de durée. A ce moment même on armait en hâte pour le siège de La Rochelle des galères , que ]NL de Gondi devait passer en revue; pourvu que le nombre des rameurs fût au complet et que les vaisseaux pussent manœuvrer devant l'amiral, qui eût été passer l'inspection des galériens assis sur les bancs de l'entrepont et que les officiers châtiaient à coups de fouets longs de six mètres, sans seulement les regarder?
Bien des années après, un des membres de la Mission, voulant savoir la vérité sur le sublime dévouement de Vincent, eut l'audace de lui demander en face si les plaies aux jambes dont il souffrait depuis plus de quarante ans ne venaient pas des fers qu'il avait du supporter pour avoir pris la place d'un forçat. Le bon M. Vincent se contenta de sourire et,
au lieu de répondre, détourna la conversation, ce qui équivalait de sa part à un aveu tacite.
La mission prèchée dans les prisons de Marseille par Vincent de Paul avait eu un tel succès et si bien réveillé la charité chrétienne envers les pauvres forçats, qu'il partit résolu à poursuivre son œuvre, et la suite de ce récit montrera qu'au milieu de ses innombrables travaux il n'oublia jamais ses chers ^•alériens.
C'est ainsi que, deux ans plus tard, la flotte commandée par M. de Gondi devant hiverner dans les ports de l'Océan, après le siège de la Rochelle, Vincent partit pour Bordeaux afin d'y faire une visite spirituelle et charitable des galères. Il obtint du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, vingt religieux pour l'aider dans son entreprise et les distribua deux par deux sur chaque galère, pendant que lui-même allant de l'une à l'autre , prêchant successivement sur chaque vaisseau avec cette éloquence naturelle dont il trouvait le secret dans l'ardeur de sa charité, tenait chacun en haleine et se multipliait pour ainsi dire, se faisant vraiment, au milieu de ces malheureux coupables, mais si rudement châtiés, tout à tous afin de les gagner tous. Les résultats de cette mission sur mer furent tels que le bruit s'en répandit partout et que le crédit de M. Vincent, déjà grand, en reçut un notable accroissement; petit à petit Dieu lui donnait les moyens d'accomplir seul les desseins auxquels il était destiné. Un matelot turc, jusque-là obstiné musulman, fut si touché de la parole et des actes du a bon M. Vincent », qu'il abjura le mahométisme et s'attacha à celui qui l'avait converti jusqu'à se vouer pour toujours à son service. Cette mission de Bor-
deaux, ou plutôt des galères royales échelonuées sur toute la côte, fut une des plus fructueuses parmi celles que Mnceiit de Paul dirigea lui-même. Elle lui fit voir avec évidence l'utilité de cette œuvre, mais en même temps la nécessité pour la bien faire d'avoir des collaborateurs zélés et avant en outre l'expérience des pauvres. Son humilité, qui jusque-là l'avait empêché de croire qu'il fut appelé à former des disciples, dut s'avouer vaincue, il revint chez M"'" de Gondi plus disposé a l'écouter et à suivre ses conseils-
^£me ^g Gondi, l'exhortait en effet depuis longtemps h donner une forme définitive à cette œuvre des missions qu'elle avait vue pour ainsi dire naître et dont elle devait assurer la durée. Cette femme admirable n'avait plus que peu de temps a vivre, elle le sentait et voulait avant de mourir satisfaire au besoin pressant qui la dévorait , de voir fonder une institution uniquement établie pour travailler à l'instruction et au salut des pauvres dans les campagnes, par des missions régulièrement données à l'aide de prêtres formés à ce genre de travail.
Il y avait maintenant dix années que le pauvre et modeste prêtre était entré dans la puissante maison de Gondi; il n'allait pas tarder h en sortir, mais jusqu'au bout de sa vie il resta fidèle à ceux qu'il se plaisait à appeler ses bienfaiteurs, leur rendant tous les services possibles, car le moment n'était pas loin où les rôles changeraient et où ce serait lui, le petit aumônier d'une grande famille, qui serait en mesure de la protéger et de la défendre. Avant les disgrâces politiques qui allaient venir, les malheurs domestiques étendaient déjà leur ombre sur
cette maison jusque-là si brillante et si fortunée.
En 1J722 M'"® de Gondi reçut un coup dont elle ne se releva pas. Son second fils, Henri de Gondi, adolescent d'une figure charmante, vif, intelligent, plein d'ardeurs ambitieuses, fut tué encore presque enfant d'un coup de pied de cheval. Il suivait une chasse à courre dans les bois aux environs de Folleville; désarçonné par un faux pas de sa monture, le jeune cavalier tomba et reçut, en voulant se dégager de son étrier, un coup de pied qui lui brisa la tête et le tua net. On le rapporta mort à sa mère, dont la douleur fut de celles qui ne se décrivent pas !
Vincent de Paul était là, pour la soutenir, mais le cœur de M^^^ de Gondi, déjà plus que détaché de ce monde, fut brisé et ne put se guérir. Deux mois après, son fils aîné, qui avait suivi le général des galères au siège de La Rochelle et y témoignait d'une précoce valeur, reçut un coup de mousquet qui lui brisa l'épaule. Mais cette fois la pauvre mère en fut quitte pour l'émotion, M. de Gondi lui ramena son fils guéri. C'est à ce moment que la famille de Gondi résolut de faire entrer dans les ordres le plus jeune des fils de M. de Gondi, François-Paul, qui devait être si fameux sous le nom de cardinal de Retz. Il était né en 161 3, l'année qui suivit l'entrée de Vincent dans la maison de Gondi. Chevalier de jNIalte dès sa naissance parce qu'il était né pendant un chapitre de l'ordre, François-Paul de Gondi avait d'abord été destiné aux armes. Lorsque son frère aine qui devait être ce d'église » fut tué par accident en 1622, on changea subitement de dessein à l'égard du cadet et il fut décidé qu'il serait prêtre pour recueillir la succession, le mot est peut-être un peu rude, mais nous n'en trouvons pas d'autre, de son grand-oncle.
puis de ses deux oncles successivement évêques et archevêque de Paris.
C'est ainsi qu'on décidait autrefois de la vocation des enfants sans seulement les consulter. « Je ne crois pas, écrivait, près de cinquante ans plus tard, le cardinal de Retz dans ses célèbres Mémoires , qu'il y eut au monde un meilleur cœur que celui de mon père, et je puis dire que sa trempe était celle de la vertu ; cependant et mes duels et mes galanteries ne l'empêchèrent pas de faire tous ses efforts pour attacher à l'Eglise l'âme peut-être la moins ecclésiastique qui fut dans l'univers ; la prédilection pour son aîné et la vue de l'archevêché de Paris qui était dans sa maison produisirent cet effet. Il ne le crut pas et ne le sentit pas lui-même; je jurerais qu'il eût lui-même juré, dans le plus intérieur de son cœur, qu'il n'avait en cela d'autre mouvement que celui qui lui était inspiré par l'appréhension des périls auxquels la profession contraire exposerait mon âme. »
Ces décisions nous semblent bien étranges de la part de parents chrétiens, et la force des habitudes, la puissance des idées reçues peuvent seules les faire excuser. On ne peut cependant en aucune façon en faire supporter la responsabilité à Vincent, qui, bien qu'aimé et respecté par les Gondi, resta toujours dans leur maison comme un subordonné. On ne lui demanda pas de conseil et s'il en eût donné, c'eût été en vain.
Les mœurs du temps étaient si puissantes que des parents aussi pieux que l'étaient M. et M°^'^ de Gondi n'hésitèrent pas, pour conserver le siège de Paris dans leur famille, à faire entrer dans les ordres, sans consulter ni son goût ni ses aptitudes, un de leurs
fils au lieu d'un autre. Le second cardinal de Gondi, évêque de Paris, premier ministre de Louis XTII, venait de mourir à Béziers, où il avait accompagné le roi ; son frère, qui devait être le premier archevêque de Paris, lui succéda. Il fallait à tout prix ne pas laisser sortir de la maison de Gondi cette haute dignité, et la décision de faire entrer le plus jeune des fils du général des galères dans l'état ecclésiastique fut prise, sans que les parents, qui disposaient ainsi de l'avenir de leur fils dans l'espoir de lui voir recueillir un grand bénéfice, aient eu le moindre doute sur la légitimité de leur action.
Avant de condamner sévèrement M. de Gondi, qui allait bientôt tout quitter, nom, fortune, charges pour se faire prêtre et mourir inconnu, ni sa femme qui usait le peu de forces qui lui restaient à visiter les pauvres, h soigner les malades de ses mains, ne faut-il pas faire un retour sur soi-même et se demander si plus d'une des idées modernes ne paraîtront pas plus tard sur bien des points aussi étranges et aussi peu explicables que celles qui régnaient il y a près de trois siècles et que nous ne pouvons comprendre ?
Si Vincent de Paul ne put rien pour dissuader ses illustres protecteurs de leur résolution, qui était trop .conforme aux usages du temps pour l'étonner, nous verrons par la suite qu'il fit toujours tous ses efforts pour l'empêcher de porter ses fruits. S'il ne parvint pas par ses conseils à réformer et à assouplir l'indomptable caractère du futur cardinal de Retz, il ne lui ménagea, même après sa sortie de la maison de Gondi, ni les bons avis, ni les réprimandes pleines de hardiesse.
Cette sortie de la maison de Gondi, qui avait
abrité les débuts de Vincent était prochaine. Il était mûr en effet pour ses grandes œuvres, il allait avoir cinquante ans, et avait appris a connaître toutes les classes de la société. Il avait été pauvre comme l'étaient alors les paysans, esclave des Turcs, puis il avait connu la cour, le fort et le faible des plus grandes existences seigneuriales. Pendant de longues années de silence, d'humilité, de prière et de bonnes œuvres, il s'était déjà avancé très loin dans cette voie de la vertu où il devait encore faire tant et de si inimitables progrès. Après de si longues épreuves, il était prêt : désormais son activité va prendre un si grand et si fécond essor qu'on aura de la peine h le suivre. Cette longue préparation, cette formation lente, graduelle, si différente de ces brusques changements dont les vies de saints sont pleines, est un des traits particuliers de la vie de Vincent de Paul. Tout y est simple et suit la marche de la nature ; il semblerait que Dieu ait voulu montrer en lui jusqu'où peut mener sans secousse et sans interruption la bonne volonté d'un cœur qui s'est donné à lui sans retour et tout entier.