LA MISSION ET SES DÉBUTS. LES BONS-E>'FA>'TS
SALNT-LAZARE.
Dans une de ses missions en Picardie, Vincent de Paul n'avait pu réussir à ramener un protestant qui lui opposait l'abandon où les paysans des campagnes étaient laissés au point de vue religieux, tandis que prêtres et religieux affluaient dans les villes. Pour triompher de cette résistance , il n'avait pas fallu moins que la vue du zèle et des fatigues de tout genre endurées par \incent et plusieurs autres prêtres, durant une nouvelle mission donnée dans le même endroit, avec l'intention secrète d'infliger un démenti aux reproches de l'obstiné protestant, qui finit par se rendre à la vue de tant de dévouement. Dès ce moment Vincent comprit qu'il était nécessaire de rendre régulières ces prédications , commencées d'abord sans autre but que de faire du bien, la où il se trouvait. Pour cela il fallait une société de prêtres libres de tout autre ministère, qui pussent consacrer tout leur temps, toute leur vie, h l'évangélisation des paysans, faisant partout des missions, utiles aussi pour le clergé des campagnes alors fort peu instruit et ne donnant pas toujours de bons exemples, enfin se
consacrant tout entiers, sans aucun intérêt personnel, à la tâche si ingrate en apparence de ranimer la foi qui s'éteignait après les guerres de religion et les ravages de l'hérésie. Voilà ce qu'il se disait; mais fidèle à son habitude de lenteur chrétienne , et ne croyant nullement être l'instrument providentiel pour une œuvre dont il se jugeait incapable, il attendait le moment choisi par Dieu, et ne cherchait pas à le devancer.
]^,jrae (jg Gondi, elle aussi, et plus tôt peut-être encore que son saint ami, avait eu la même inspiration. Avec l'ardeur qu'elle mettait atout ce qui semblait devoir procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, elle avait, aussitôt après la première mission prêchée par Vincent de Paul, mis de côté une somme de quinze mille livres, à peu près cinquante mille francs d'aujourd'hui, pour « l'offrir à une congrégation qui s'engagerait à donner de cinq ans en cinq ans une mission dans les villages qui lui appartenaient. »
Les Jésuites, puis les Oratoriens, ne purent prendre un pareil engagement. M°^° de Gondi ne se découragea pas et continua à garder la somme mise de côté, comptant bien trouver à l'employer suivant son intention première. Pendant sept années, elle mûrit son projet et se confirma dans sa résolution. Elle gagna son mari à ses plans et il promit d'ajouter trente mille livres aux quinze mille déjà réunies par sa femme. C'était assez pour commencer.
Vers ce temps un vieux bâtiment, qui avait servi de collège et portant pour cela le nom de collège des Bons-Enfants, vint à vaquer. M™*^ de Gondi, qui avait mis son beau-frère l'archevêque de Paris dans sa confidence et n'en avait reçu que des encouragements, lui demanda cette maison comme devant ser-
\'ir de berceau à la congrégation qu'elle rêvait. L'archevêque l'accorda volontiers et promit d'aider la fondation de tout son pouvoir. Restait à trouver un fondateur, ou plutôt à décider Vincent de Paul, auquel l'on avait songé dès le début, mais qui par humilité n'avait pas fait un pas en avant dans ce sens, à se charger de l'entreprise. Le général des galères, sa femme et l'archevêque de Gondi le firent venir pour le décider. Mais s'il était humble et défiant de lui-même, Vincent de Paul n'était ni hésitant, ni timide. La volonté de Dieu était manifeste, l'amour des pauvres ne permettait pas de reculer. Il accepta donc sans hésitation et mit tant d'ardeur à réaliser le projet, qu'il en conçut des scrupules, craignant de s'y attacher trop et d'y prendre une joie trop humaine.
Dans une retraite qu'il fit alors pour se préparer, il prit la résolution « de ne rien entreprendre tant qu'il serait dans les ardeurs d'espérance et dans ces vues de grands biens, qui le transportaient ».
Le 6 mars 1624, l'archevêque de Paris nommait Vincent principal du collège des Bons-Enfants, etl'année suivante, le ly avril lôaS, en l'hôtel de Gondi, rue Pavée, paroisse Saint-Sauveur, fut signé le contrat de fondation de ce qui devait s'appeler la Misslon. M. et M™*^ de Gondi y figurent en première ligne, Vincent de Paul y est à peine nommé, mais on devine sans peine qui est celui qui tient la plume et rédige les premières dispositions de l'œuvre à laquelle il va vouer sa vie entière. Ce document, célèbre dans l'histoire religieuse du dix-septième siècle, est trop long pour trouver place ici, il a du reste été imprimé à plusieurs reprises. Le but de l'association était de venir en aide « au pauvre peuple de la campagne,
qui demeure seul et comme abandonné » en, réunissant quelques bons prêtres, « de doctrine, piété et capacité connue », qui s'appliqueraient « entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village, aux dépens de la bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser les pauvres gens, les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution, en quelque sorte ou manière que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu'ils ont reçu gratuitement de la main libérale de Dieu. »
Pour arriver à ce résultat, M. et 'M'^° de Gondi donnaient une somme de quarante-cinq mille livres, dont le revenu devait être consacré h entretenir tel nombre de personnes ecclésiastiques qu'il pourra porter, « au choix du dit sieur de Paul, qui s'appliqueront entièrement au soin dudit pauvre peuple de la campagne... » Pendant neuf mois de l'année ils devaient remplir leur office de missionnaires et pendant les trois mois d'été faire « récollection et retraite spirituelle, puis se préparer pour leurs prochains travaux. » L'archevêque de Paris donnait le collège des Bons-Enfants pour abriter la naissante congrégation, mais comme par le passé Vincent devait demeurer à l'hôtel de Gondi pour continuer à ses habitants « l'assistance spirituelle qu'il leur a rendue depuis de longues années en çà ». Ces quelques règles, le contrat de fondation ne contient que six articles, furent les seules qu'eurent pendant longtemps ces nouveaux ouvriers de la bonne parole. Vincent de Paul, moitié par humilité et défiance de lui-même, moitié par suite de son admirable esprit pratique, se refusa pendant plus de trente ans à donner des constitutions
détaillées h l'ordre qu'il avait fondé pour ainsi dire malgré lui et sans le savoir.
Au lieu de bâtir l'édifice d'après un plan préconçu et tout d'une pièce, il laissa le temps faire son œuvre, montrer les nécessités, les points faibles, enfin les règ-les de la Mission se faire d'elles-mêmes, et ne les rédigea qu'après que l'expérience de longues années en eut montré l'efficacité. Nous le verrons agir de même pour les Filles de la Cbarité, mais le trait est à remarquer, car il révèle l'homme tout entier avec son singulier mélange de prudence pratique et de suite, on pourrait presque dire d'ardente ténacité dans les desseins. Peut-être aussi est-ce là le secret de l'étonnante souplesse des institutions qu'il a créées, le secret des merveilleux résultats obtenus avec de si faibles moyens. Jamais Vincent de Paul ne se crut capable de rien faire de grand, jamais il ne voulut volontairement rien faire de grand. Mais les œuvres qu'il a fondées ont toutes résisté aux changements sans nombre apportés par les années et les révolutions à l'état de la société. Établies non d'après un plan fait d'avance, mais d'après les leçons d'une longue expérience, et en quelque sorte à l'aide du temps, elles ont triomphé de ses atteintes, en se pliant aux besoins nouveaux, et demeurent, grâce à leur élasticité, aussi jeunes que le premier jour.
Il semble que M'"^ de Gondi, dont la santé toujours mauvaise allait déclinant, ait attendu la conclusion de cette affaire qui lui tenait tant au cœur, pour quitter ce monde. Deux mois à peine après la signature du contrat qui est comme l'acte de naissance de la Congrégation de la Mission, le 2 3 juin 162 5, cette noble femme, qui s'était épuisée à faire le bien et y avait à la lettre usé ses forces, mourait d'épui-
sèment. Comme elle l'avait désiré, elle eut Vincent de Paul auprès de son lit de mort et ses consolations lui aidèrent à franchir le terrible passage. Mourir soutenue et fortifiée par saint Vincent de Paul, c'était là une faveur sans prix, JNl'^^ de Gondi avait su s'en rendre digne par ses hautes et pures vertus. Son nom mérite d'être associé à celui de l'humble prêtre dont elle sut, l'une des premières, deviner et la sainteté et l'immense action : on n'en peut faire un plus grand éloge.
Le général des galères était hors de Paris au moment de la mort de sa femme, il s'était rendu à Marseille pour les soins de sa charge, \incent de Paul, après avoir rendu les derniers devoirs à M"^^'' de Gondi , se crut obligé d'aller lui-même annoncer à M. de Gondi la perte qu'il venait de faire. Malgré la distance qui séparait alors Paris de Marseille et les difficultés de la route, il fit le voyage, et s'acquitta de sa difficile mission avec une infinie délicatesse. Mais la douleur de M, de Gondi fut de celles qui ne se consolent pas : deux ans après, il quittait le monde, abandonnait titres, fortune, emplois, pour aller se cacher dans la congrégation de l'Oratoire, que M. de BéruUe venait de fonder. Il y devint prêtre et vécut encore de longues années, tout entier aux pratiques de la plus austère piété, sans jamais vouloir sortir de l'obscurité où il était allé s'ensevelir. Vincent de Paul n'avait pas attendu cette retraite, qui fit alors grand bruit à la cour comme à la ville, pour quitter l'hôtel de Gondi. Aussitôt après la mort de M™^ de Gondi, bien que dans son testament elle eût demandé que ce M. \incent restât auprès de son mari et de ses enfants )), Vincent de Paul, sentant que sa place était ailleurs et qu'il ne pourrait plus faire de bien
là ou il n'aurait plus été à sa place, s'était retiré au collège des Bons-Enfants, auprès des quelques rares disciples qui formaient la naissante famille religieuse, dont il était fondateur et le premier supérieur.
L'œuvre de la Mission commença très modestemant : elle était pauvre en hommes comme en argent ; car, lors de la fondation faite par M. et M^^^ de Gondi, Vincent de Paul n'avait encore qu'un confrère résolu à limiter et à se consacrer à l'évangélisation des pavsans dans les campagnes, M. Portail, qui fut jusqu'à la fin son compagnon et son aide, son bras droit dans toutes ses entreprises et, comme il le disait, un autre lui-même. C'était M. Portail qui avait pris possession du collège des Bons-Enfants, au nom de \incent encore retenu auprès de M™*^ de Gondi.
A peine arrivé et bien qu'ils ne fussent encore que deux, \ incent de Paul voulut commencer à accomplir sa tache des missions et à prêcher ; on s'adjoignit un pauvre prêtre, plein aussi dezèle, et l'on partit aussitôt portant sous son bras son petit paquet et avec quelques menues monnaies dans l'escarcelle, juste de quoi ne pas mourir de faim. Comme on n'était pas assez riche pour payer un gardien de la maison, la clef du collèo-e des Bons-Enfants était remise à un voisin et le bâtiment, où du reste il n'y avait rien à voler, confié à la garde du Bon Dieu.
Les terres appartenant à la maison de Gondi furent visitées, les premières, par nos humbles pèlerins. (( Nous allions, disait \incent, bien des années après, à ses confrères de la Mission, tout bonnement et simplement... évangéliser les pauvres ainsi que Notre- Seigneur avait fait. \oilà ce que nous faisions, et Dieu faisait de son côté ce qu'il avait prévu de toute
éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux, ce que voyant d'autres bons ecclésiastiques, ils se joignirent à nous et demandèrent d'être avec nous non pas tous à la fois, mais en divers temps ». Comme danstoutes ses autres œuvres, en effet, Vincent de Paul, la semence jetée en terre, laissait faire le temps, ne se pressant jamais, ne faisant pas de propagande, ne cherchant ni le bruit ni l'éclat. Si Dieu le voulait la petite semence deviendrait un grand arbre, sinon elle resterait un arbrisseau. En 1626, deux nouveaux compagnons vinrent se mettre sous les ordres de Vincent; en 162^7, il en vint quatre; dix ans après son établissement, la Congrégation ne comptait encore que trente-trois membres attitrés. Cette lenteur à se développer, bien loin d'attrister Vincent, charmait son humilité, mais ne lui inspirait nul découragement, nulle tentation d'abandonner l'entreprise : au contraire, peu à peu il l'organisait suivant les leçons de son expérience personnelle.
Il formait lui-même avec soin ses premiers coopérateurs, leur apprenant autant que cela se peut s'apprendre, cet art de gagner les coeurs par la simplicité et l'ouverture, qu'il possédait lui-même à un si haut degré. Ce qu'il voulait, c'étaient des prêtres sim- ])les, modestes, populaires, allant aux paysans non pas avec la science mais avec « la rusticité », la bonhomie qui pouvaient les toucher. Ce n'est pas qu'il méprisât la science, dans ses lettres il recommande sans cesse le travail et presque tous ses premiers disciples étaient bacheliers ou docteurs en théologie, mais le but de son œuvre n'était pas de créer des savants. Ce qu'il voulait, c'était faire des missionnaires pour les campagnes : « Oh ! Messieurs, répétait-il sans cesse, les pauvres, voilà notre partage.
Pauperibus evangelizare misit me. Quel bonheur, Messieurs, quel bonheur !...
(( Sioneût demandé à Notre Seigneur : Qu'êtes-vous venu faire en terre? — Assister les pauvres. — Autre chose? — Les pauvres. — Quoi encore? — Les pauvres... ; et si on interrogeait un missionnaire, ne lui serait-ce pas un grand honneur de pouvoir dire avec Notre-Seigneur : Eçcmgelizare pauperibus misit me. C'estpour catéchiser, instruire, confesser, assister les pauvres quejesuisici. )) Aussicomme c'était les pauvres que l'on allait prêcher, les missions devaient être gratuites, on ne demanderait rien auxpauvres desservants des campagnes, et si les seigneurs riches voulaient faire une offrande, on l'accepterait seulement à titre d'aumône ; les missionnaires apporteraient avec eux, autant que faire se pourrait, de quoi subsister. Ils n'iraient jamais seuls, mais deux ou trois ensemble, pour se soutenir mutuellement et exercer plus d'action. Leur méthode de prédication devait être également appropriée à leur auditoire, par sa simplicité, son absence d'ornements et ses conclusions pratiques.
C'est ce que Vincent appelait sa petite méthode, et là encore se révèle toute l'originalité de son œuvre et sa nouveauté toute moderne, pour ainsi parler.
(( Cette méthode, disait-il lui-même dans ses entretiens familiers qui ont été conservés , c'est que nous y allions tout bonnement dans nos discours, le plus simplement qu'il se peut, tout familièrement, de sorte que jusqu'au moindre de nos auditeurs puisse nous entendre, sans toutefois se servir de langage corrompu ni trop bas, mais de celui qui est d'un usage commun, simple, net. » Montrer les motifs qui doivent porter à la vertu et à détester le mal, en quoi consiste la vertu et comment on peut
l'acquérir, tels sont les trois points principaux qu'un missionnaire doit développer simplement avec tout son cœur dans ses sermons et ce qui l'aidera à remuer les consciences. C'est merveille de voir avec quelle spirituelle vivacité et parfois quelle mordante ironie, Vincent de Paul développe sa petite méthode et raille les prédicateurs emphatiques, encore si fort à la mode à cette époque, « qui avec leurs beaux sermons convertissent peut-être à peine un seul pécheur dans tout un avent ou un carême ». Car la langue de Vincent de Paul, bien que déjà du dix-septième siècle par la clarté, a gardé toute la vivacité, la souplesse, la naïveté de celle du moyen âge, et cette abondance d'expression, ces retours, cette richesse qu'elle allait perdre sans retour. L'étude de la correspondance et des instructions de Vincent de Paul, h un point de vue littéraire, serait extrêmement intéressante et mériterait d'attirer l'attention d'un critique; elle apprendrait certainement beaucoup pour l'histoire de la langue et rendrait à leur auteur une place méritée parmi les écrivains du début du dixseptième siècle.
Le cadre restreint de cette étude ne nous permet pas de faire les citations nécessaires pour appuyer notre dire, qu'on nous permette encore cependant de placer ici ce passage, où \incent, en parlant de la prédication, malmène avec une verve bien caractéristique ce qu'il appelle Isi méthode pompeuse, a Qu'est-ce, dit-il, que toute cette fanfare? Quelqu'un veut-il montrer qu'il est bon rhétoricien, bon théologien? chose étrange, il en prend mal le chemin : pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un homme éloquent, il faut savoir persuader l'auditoire et le détourner de ce qu'il doit éviter.
<( Or cela ne consiste pas à trier ses paroles, à bien agencer les périodes et à prononcer son discours d'un ton élevé, d'un ton de déclamateur qui passe bien haut par-dessus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils leur fin? persuadent-ils fortement l'amour de la piété et le peuple est-il touché et court-il après cela à la pénitence? Rien moins, rien moins. »
Sous un pareil maître, qui donnait lui-même l'exemple, les progrès des premiers missionnaires furent rapides et les fruits que portait leur prédication les rendirent bientôt très populaires; chacun voulait les avoir et ils ne pouvaient suffire aux demandes.
Mais si les missionnaires commençaient à se faire connaître, leur nombre, comme nousvenons de le dire, resta longtemps très restreint, et ceci à la satisfaction de leur fondateur qui ne songeait nullement à créer un ordre nouveau et se' refusait obstinément à faire des règles et à donner des constitutions. Sa nouvelle congrégation fut cependant approuvée par l'autorité royale dès 1627; une bulle d'Urbain YIII, en i632, l'érigea en congrégation régulière sous le nom de Prêtres de la Mission : le Parlement enregistra cette bulle quelques années plus tard, en i643. A ce moment la congrégation naissante n'était plus depuis quelques années dans le collège des Bons-Enfants. A la fin de 1682 elle avait été transférée, avec l'approbation de l'archevêque et du Parlement, à Saint-Lazare, un riche prieuré avec de grands bâtiments, un vaste enclos, et des revenus situés sur la route de Saint-Denis, dont les restes subsistent encore aujourd'hui au numéro ion de la rue Saint-Denis (i). C'était une ancienne
(i) C'est là que se trouve aujourd'hui la prison de Saint-Lazare.
y 4 SAINT VINCENT DE PAUL.
léproserie devenue, comme il n'y avait plus de lépreux, une prébende dont vivaient quelques chanoines qui avaient besoin d'être réformés. Leur supérieur, homme de piété et de zèle , était venu offrir son bénéfice à Vincent : celui-ci, fuyant tout ce qui de près ou de loin ressemblait à l'éclat ou la richesse, avait commencé par refuser l'offre malgré tous ses avantages. Il se fit prier pendant plus d'un an et ne céda que sur l'avis de M. Duval, l'un des prêtres les plus éminents de Paris, mais sous l'expresse condition que le changement de lieu ne changerait en rien les usages et les règles de ses disciples. Ce qui le décida, ce fut l'obligation que le contrat de fondation imposait à la mission d'accepter et de soigner les lépreux s'il s'en présentait, ainsi que d'ouvrir une fois par an la maison aux ordinands du diocèse de Paris pour y faire une retraite. Le 8 janvier i632, Vincent de Paul prit possession du prieuré de Saint-Lazare où la congrégation des Missions, qui devait si fort y grandir, demeura jusqu'à la Révolution. C'est de là qu'est venue l'habitude de donner aux missionnaires de Vincent de Paul le nom de prêtres de Saint-Lazare ou de Lazaristes, qui leur est demeuré. Il y avait au fond du jardin quelques petites cabanes, où étaient enfermés de pauvres fous. Leur vue avait excité la tendre compassion de Vincent et beaucoup contribué à le décider à accepter la fondation.
Il se mit aussitôt à les soigner lui-même et parvint, à force de bons traitements, de douceur et d'intelligente charité, à adoucir leur misère, même à en
On y montre encore des souvenirs de sainl Vincent de Paul ^ comme la dalle sur laquelle il priait et la place de la cellule où il est mort, pieusement conserve'e dans la chapelle des sœurs.
guérir quelques-uns. Il s'y attacha si fort, qu'au cours d'un procès auquel le transfert de Saint-Lazare aux missionnaires donna naissance, il avouait naïvement à une personne de confiance, que pendant qu'il priait lors du jugement, il s'examina pour savoir s'il ne regretterait pas trop cette maison s'il perdait son procès. Il reconnut, disait-il, qu'il n'y avait qu'une chose qui lui tenait à cœur et qu'il aurait de la peine a quitter : « c'étaient les pauvres fous qui étaient dans les cabanons du jardin. ))