‹ Stalky & cie: romanChapitre 16 sur 22 · UNE BONNE PETITE ÉTUDE · texte numérisé non relu

UNE BONNE PETITE ÉTUDE

Qui pracal Aine — dit la légende, Sa tombe est au loin, à la frontière !

Qui ante diem periit, Sed mil**, sed pro palria.

A peine un mois du trimestre de Pâques s'étaitil écoulé que l'externe Sletlson aîné prit la diphtérie, ce qui irrita fort le Principal. Comme on avait constaté que la contagion venait d'une ferme isolée, il décréta de nouvelles limites très étroites et engagea énergiquement les moniteurs à administrer une correction à quiconque les franchirait, tout en promettant des châtiments supplémentaires de sa propre main. Slettson, en quarantaine chez sa mère, avait fait baisser le niveau sanitaire du collège ; il n'y avait pas de mots assez forts pour le flétrir. C'est ce que dit le Principal au gymnase, après la prière. Puis il écrivit environ deux cents lettres à autant de parents et tuteurs anxieux et commanda que tout continuât comme à l'ordinaire. Le mal ne s'étendit pas, mais une nuit, une voiture s'arrêta à la porte du Principal, et au malinil était parti, lais-

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sant tout aux soins de M. King, le plus ancien des directeurs. Le Principal allait souvent à Londres : pour y corrompre des fonctionnaires, croyait-on fermement au collège, et leur acheter les épreuves des sujets de composition quidevaient être donnés aux examens d'entrée des écoles militaires. Cette fois cependant son absence se prolongea.

« Oh, le vieil oiseau malin! »dil Stalkyà ses alliés, comme ils se trouvaient dans leur étude un aprèsmidi qu'il pleuvait. « Il a sans doute lire unehordée, et s'est fait mettre au bloc sous un faux nom.»

n Pour quel motif? » demanda Beetle,s'associant avec joie à cette calomnie,

<i Quarante shellings d'amende, ou un mois de prison, pour avoir donné des coups de pied au chasseur qui le mettait à la porte du Pavillon. Bâtes tire toujours une bordée quand il va à Londres. Ma foi ! Je voudrais bien qu'ilsoit de retour. J'en ai assez des verges et scorpions de King, de ses sermons sur l'esprit qui doit régner dans les écoles publiques — croyez vous ! — et sur l'amour de l'étude. »

— «Le matérialisme brutal et grossier des classes bourgeoises qui ne travaillent que pour gagner des bons points. — Pas un seul intellectuel dans tout le collège, » cita M'Turk songeur, tout en faisant des trous dans la cheminée avec un tisonnier rougi au feu.

« Triste façon de passer son après-midi, et puis

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ça pue ici, » dit Stalky. « Sortons et allons fumer. Voici quelque chose de bon, » il montra un long cigare des Indes, a J'ai chipé ça à mon père aux dernières vacances. J'en ai un peu peur : c'est plus fort qu'une pipe. Nous allons fumer ça en palabre; le passer de main en main, hein? Nous nous mettrons derrière la vieille herse sur la route de la ferme du singe, »

« C'est en dehors des limites et on est très strict pour les limites en ce moment. Du reste cela va nous faire vomir. » Beetle flaira le cigare en connaisseur. « En voilà un cigare odoriférantl »

« Tu vomiras si tu veux, pas moi. Qu'en dis-tu, Turkey? »

« Autant y aller, moi je veux bien. »

« Mets ta casquette alors. Nous sommes deux contre un; Beetle, amène-toi. »

Les amis virent un groupe d'élèves dans le cor ridor devant ie cadre aux avis ; le petit Renardeau t le sergent du collège se trouvait parmi eux.

<( Encore des limites, sans doute, » dit Stalky. « Tiens, Renardeau, pour qui donc êtes-vous en deuil?» Le sergent avait une large bande de crêpe autour du bras.

« Il était de mon vieux régiment, » dit Renardeau, indiquant d'un mouvement de tête le tableau où l'on voyait une découpure de journal, fixée entre les listes d'appel.

« Bon Dieu I » dit Stalky, qui se découvrit en

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lisant. « C'est le vieux Duncan, — le gros Porcus, tué à l'ennemi à Kotal quelque chose, en ralliant ses hommes avec la plus grande braooure, — ça - on pouvait enêtre sûr. Le cadavre a été retrouvé. Tant mieux. On les charcute quelquefois, hein, Renardeau? »

« D'une façon abominable, «répondit brièvement le sergent.

« Pauvre vieux Porcus! Quand il est parti, j'étais encore fag. Combien cela nous en fait-il, Renardeau ? i>

« Ça fait neuf avec M. Duncan. Quand il est arrivé iln'étaitpas plus grandque le petit Grey.Et il était de mon ancien régiment! Oui, monsieur Corkran, ça nous en fait neuf, jusqu'à ce jour. »

Les trois amis sortirent et marchèrent rapidement sous la pluie.

«Je me demande ce qu'on ressent, — en rece- .' vant une balle et tout cela, a dit Slalky, comme ils cheminaient à travers les flaques d'eau d'un sentier. « Où*st-ce arrivé, Beetle? »

« Quelque part aux Indes, nous avons toujours des affaires par là. Mais, dis donc, Stalky, à quoi bon s'asseoir sous une haie pour vomir? Le temps est salement froid et salement humide etnous allons sûrement nous faire pincer, s

« Ferme ça. Votre oncle Stalky vous a-t-il jamais mis dans le pétrin? » Comme bien d'autres chefs, Slalky ne parlait guère de ses défaites passées. Ils

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franchirent une haie toute dégouttante, tombèrent sur des moites de terre gonflées d'eau et s'assirent sur une herse couverte de rouille. Le cigare lançait des étincelles de salpêtre, ils le fumaient avec précaution et se le passaient l'un à l'autre en le tenant entre le pouce et l'index.

« Heureusement que nous n'en avons pas un chacun, hein? » dit Stalky qui frissonnait, les dents serrées. A l'appui de son dire il rendit tout sans plus larder devant ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple.

« Je te le disais bien, » gémissait Beelle, le front couvert d'une sueur froide. « Ohl Stalky, quel imbécile lu fais ! »

« Je vomis, tu vomis, il vomil, nous vomissons, » récita M' Turk en y allant du sien. Il se coucha inerle sur la herse froide.

« Qu'est-ce qu'il y a donc dans ce sale cigare? Dis donc, Beetle, as-tu versé de l'encre dessus? » Mais Beetle était hors d élat de répondre. Rompus et épuisés, les amis étaient couchés de tout leur long sur la herse, la rouille se marquait en carrés rouges sur leurs ulsters et le bout de cigare abandonnéfumaitsousleursnezglacés. Ace moment, sans qu'ils eussent rien entendu, le Principal lui-même apparut.— Le PrincipalquiauraitdûêtreàLondres, en train de corrompre les examinateurs, — le Principal, revêtu d'un costume fanlastique, d'un vieux eomplet en écossais et d'une casquette de chasse.

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« Ah! » dit-il en tortillant sa moustache. « Très bien. J'aurais dû me douter que c'était voua. Rentrez au collège, présentez mes compliments à M. King et priez-le de vous administrer une correction soignée. Ensuite vous rae ferez cinq cents lignes pourdemain cinq heures. De plus vous serez consignés huit jours. Ce n'est pas précisément le momentde passer les limites. Une correction soignée, n'oubliez pas. »

Il disparut par-dessus la haie aussi légèrement qu'il était venu. On entendit un murmure de voix de femmes dans le chemin creux.

« Oh, le vieux Prussien ! » dit M'Turk, tandis que les voix s'éloignaient. « Stalky, c'est de (a faute, imbécile! »

« Démolissons-le, » soupira Beetle,

« Je ne peux pas. Je vais vomir encore une

fois Ça m'est égal, mais ce que King va

triompherl une correction soignée, aïe! »

Stalky ne trouva rien à répondre, pas même des mots aimables. Les amis rentrèrent au collège et reçurent la correction qu'on les avait envoyés chercher. King était enchanté, car, à moins d'ordre spécial, les trois amis étaient exempts de châtiments de sa main, à cause de leur âge. Heureusement il n'était pas expert dans le noble art.

« Etrange, comme le désir passe l'exécution, » dit Beetle, citant une pièce de Shakespeare dont

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on les bourrait ce triraestre-là. Ils revinrent à leur étude et se mirent à leur pensum.

« Tu as bien raison, » dit Slalky d'une voix veloutée et caressante. « Si le Prolo nous avait envoyés à un moniteur nous aurions reçu quelque chose. »

« Ecoute, Slalky, » commença M'Turk avec une rancune froide, « nous n'allons pas te faire une scène, l'affaire est bien trop mauvaise pour ça; mais il faut que tu saches que tu es mis à l'index pour de bon. Tu n'es tout bonnement qu'un âne. »

« Pouvais-je deviner que le Proto nous pincerait]? Que faisait-il donc de ce côté dans ce costume ignoble? »

« Pas d'échappatoires, w grogna Beetle d'un ton sévère.

« Après tout, c'est la faute du grand Stettson. S'il n'avait pas attrapé la diphtérie tout cela ne serait pas arrivé. Mais vous ne trouvez pas que c'est drôle, le Prolo qui nous tombe sur le dos comme ça?»

« Ferme ça.Tu es mort, » répondit Beetle. « Il n'y a plus d'éperons à tes sales talons et ton écusson est renversé, et puis à mon avis on devrait t'enlever pour un mois le droit de faire la popote. »

« Oh, tais-toi, je veux...»

« Tais-loi? mais — mais nous sommes consignés pour huit jours! » M'Turk hurlait presque, tant la situation lui paraissait affreuse. « Une volée de Kin# ■ — cinq cents lignes — et consignés par-dessus le

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marché I tu ne nous demandes pas de l'embrasser, sale animal? »

« Ferme (a botte une minute. Je voudrais savoir pourquoi le Protose trouvait là où nous l'avons vu.»

« Eh bient tu le sais, » dit M' Turk. « Tu l'as trouvé bien portant et fort allègre, en train de faire l'amour à la mère de Steltson. Elle était là dans le petit chemin, je l'ai entendue. Ainsi, nous avons été envoyés recevoir une voléedevantlamèred'un externe. C'est un squelette que cette vieille veuve, du reste; y a-t-il autre chose que tu veuilles savoir? »

« Je m'en moque, » grogna Stalky. « Je jure que je le lui revaudrai un jour. »

« Ça en a l'air, » répondit M'Turk. « Unecorrection soignée, consignés pour huit jours et cinq cents lignes — et puis voilà que lu te mets à faire du chambard! Tombons desssus, Beetle. » Stalky venait de leur jeter son Virgile à la tête.

Le Principal revint le lendemain sans donner d'explications. Il trouva le pensum qui l'attendait et le collège un peu relâché sous la vice-royauté de M. King. Celui-ci avait parlé aux élèves, en un style noble et vague, qui planait au-dessus d'eux, de l'esprit des écoles publiques et des traditions des anciens collèges, car il ne manquait jamais de profiter de l'occasion. Il parvint à éveillerdans deux cent cinquante jeunes âmes une haine féroce pour tous les autres collèges, mais, en dehors de cela, les résultats obtenus furent maigres — si maigres, en

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effet, que deux jours après le retour du Principal, M. King rencontra par hasard Stalky et C ie , consignés,mais toujours pleins de ressources, qui jouaient aux billes dans le corridor. Il leur dit que cela ne l'élonnait pas le moins du monde, on pouvait s'y attendre de la part de personnes de leur morale!

« Mais, Monsieur, il n'est pas défendu de jouer aux billes, c'est un jeu trèsinléressant,»dit Beetle, les genoux tout blancs de craie et de poussière. Immédiatement il reçut deux cents lignes pour impertinence et l'ordre de se rendre chez le moniteur le plus proche pour être jugé et exécuté.

Voici ce qui passa à huis clos, dans l'étude de Flint. Flint était chargé de la direction des jeux.

« Dis donc, Flint. King m'envoie chez toi pour avoir joué aux billes dans le corridor en criant, calez la bille 1 »

« Est-ce qu'il suppose que ça me regarde I » répondit l'autre.

« Je ne sais pas. Eh bien, » demanda Beelle avec un rire malicieux, « que faul-il lui dire, il est plutôt furieux. »

« Si le Principal veut afficher dans le corridor l'interdiction de jouer aux billes,je pourrai faire quelque chose, mais il m'est impossible d'intervenir sur la demande d'un directeur. King le sait aussi bien que mot. »

Beelle transmit cet oracle à King sans en adoucir les termes et King se précipilachez Flint. Or Flint

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était au collège depuis sept ans et demi, sauf six mois qu'il avait passés dans une botte à concours de Londres. Pris de nostalgie, il en était revenu pour se faire donner par le Principal le dernier poli avant les examens de l'école militaire. Quatre ou cinq autres parmi les grands avaient passé par le même engrenage, sans parler de ceux qui, rejetés par d'aulres collèges pour une certaine arrogance, avaient été assez bien formés par le Principal. Il ne fallait pas s'attaquer à cette sixième annéelà sans prendre de gants. King en fit l'expérience.

« Faut-il entendre par là, Flint, que vous avez l'intention de permettre des jeux d'école communale sous les fenêtres de votre étude ? S'il en est ainsi

je n'ai qu'une chose à dire » Il dit bien des

choses et Flint l'écouta poliment.

« Eh bien, Monsieur, si le Principal veut convoquer une réunion des moniteurs, nous serons forcés de nous occuper de cette affaire. Mais d'après es traditions de l'école, les moniteurs ne peuvent intervenir dans une affaire qui concerne tout le collège, à moins que le Principal lui-même ne leur en donne l'ordre. »

La discussion dura longtemps: de part et d'autre on perdit un peu patience. i

Après le thé, comme les moniteurs étaient réunis officieusement dans son élude, Flint raconta l'aventure.

« Voilà huit jours que Kingveut en venir là et ça

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y est maintenant. Vous savez aussi bien que moi que, sans les harangues de King,ce jeune démon de Réelle n'aurait jamais eu l'idée déjouer aux billes. »

o Ça, nous le savons, » répondit Pérowne, « mais la question n'est pas là. D'après ce que nous dit Flint, les injures de Ring a l'adresse des moniteurs rendraient légitime un chahut de premier ordre. C'est bien fruits secs et jeunes ours mai élevés qu'il a dit, n'est-ce pas ? Or il est impossible que des moniteurs.... »

« Quelles bêtises 1 » répondit Flint. « King est notre meilleur professeur de lettres et d'ailleurs il ne serait pas juste d'ennuyer le Proto par un chahut. 11 en a par-dessus la tête, avec tout le travail de préparation pourl'école militaire. Du reste, le collège n'est pas une école publique, je l'ai dit à King : c'est une société anonyme qui donne du 4 p- roo; mon père est actionnaire. *>

« Qu'est-ce que ça fait 1 » demanda Venner, un garçon de dix-neuf ans, aux cheveux roux.

« Ma foi, il me semble que ce serait nous faire du tort à nous-mêmes. Il nous faut entrer dans l'armée — ou bien sortir d'ici, pas vrai? King est payé par l'administration pour nous apprendre ce qu'il sait. Tout le reste n'est que sottise. Vous ne le voyez donc pas ? »

Le Principal sentait peut-être qu'il y avait de l'orage dans l'air. II alla fumer son cigare après le dîner dans l'étude de Flint, mais il lui arrivait si

souvent de commencer sa soirée chez l'un des moniteurs que l'on ne se douta de rien quand il entra poliment et comme par hasard, après avoir frappé, comme l'exigeait l'étiquette :

« Une réunion de moniteurs ? » demanda-t-il en fronçant un sourcil interrogateur.

a Pas précisément, Monsieur. Nous étions en train de causer un peu. Prenez donc un fauteuil. »

« Merci. Vous aimez le luxe, mes enfants. » Il se laissa choir sur le petit canapé de Flint et fuma pendant quelques instants en silence. « Enfin, puisque vous êtes tous là, autant avouer que je suis le muet qui apporte le lacet fatal. »

Les jeunes visages devinrent graves. La phrase du Principal signifiait, pour cerlains d'entre eux, qu'ils auraient du travail supplémentaire et ne pourraient dorénavant participer à aucun sport. C'était peut-être la réussite future à Sandhurst, mais, pour le moment, c'était la ruine de l'équipe première.

« Mais ouï! Je viens chercher ma livre de chair. J'aurais dû vous prendre avant le match d'Exeler, mais c'était notre devoir sacré de battre Exeter. » «Mais, Monsieur, le match avec les anciens élèves n'est-il pas sacré lui aussi? » demanda Perowne. Ce match était le grand événement du trimestre de Pâques.

« Il faut espérer qu'ils ne seront pas en forme. Voici ma liste. Il me faut Flint d'abord à cause de

sa géométrie. Nous aurons à faire des déductions ensemble. Perowne, dudessin linéaire supplémentaire. Dawson fera du latin avec M. King et Venner de l'allemand avec moi. Ai-je beaucoup dérangé votre équipe? » demanda-t-il avec un sourire charmant.

« Vous l'avez ruinée. Monsieur. J'en ai bien peur, » répondit Flint.«Vous ne pouvez pas nous laisser jusqu'à la fin du trimestre? »

« Impossible. Il y aura une foule de candidats à Sandhurst cette année, m

o El tout cela pour se faire charcuter par ces sales Afghans!» dit Dawson. « On ne croirait pas qu'il y aurait tant de concurrence que ça, pas vrai ? »

« Ah! cela me rappelle que Crandall aîné va venir avec les anciens élèves. J'en ai invité vingt, mais nous aurons à peine de quoi former une équipe. Je ne sais cependant si Crandall servira à grand'chose. Il a été abîmé pas mal en rapportant le cadavre de ce pauvre Duncan. »

« C'est le grand Crandall — l'artilleur? » demanda Perowne.

« Non, le petit Crandall, Jujube, officier d'infanterie indigène. Il était à peine de votre temps, Perowne. »

« Les journaux n'en ont pas parlé. Nous avons lu naturellement ce qu'ils ont dit de Porcus. Qu'at-il donc fait, Crandall? »

« J'ai apporté un journal des Indes que sa mère

m'a envoyé. Il a fait là quelque chose d'assez.... épatant, comme vous dites, je crois. Voulez-vous que je lise ? n

Le Principal lisait bien. Quand il eut fini le paragraphe imprimé en petits caractères, chacun s'empressa de le remercier.

ce Bravo I C'est bon pour le vieux collège, » dit Perowne. Quel dommage pourtant qu'il ne soit pas arrivé assez tôt pour sauver Porcus! En voilà neuf que nous perdons depuis trois ans, n'est-ce pas? »

« Oui, » répondit le Principal — a il ya cinq ans à celte époque, j'enlevai le vieux Duncan aux jeux pour lui donner des répétitions spéciales. A propos, à qui passerez-vous la direction des jeux, Flint?»

n Je n'y ai pas encore songé, Monsieur. Qui me recommande riez-vous? »

« Merci, j'ai entendu dire derrière mon dosque ce Prussien de Bâtes est un oiseau malin. Il n'a pas l'intention d'être responsable du nouveau chef des jeux. Arrangez cela vous-mêmes. Bonsoir. »

« Et voilà l'homme, » dit Flint, quand la porte se fut refermée, <i que vous voudriez ennuyer avec un chahut de salle d'asile I »

« Je voulais seulement voir ce que tu dirais, »se hâta de répondre Perowne. « 11 est si facile de le mettre dedans, Flint. »

« Enfin, peu importe ! Le Proto a mis en pièces

l'équipe première el il nous faut maintenant en ramasser les morceaux, sans quoi les anciens auront la partie belle. Donnons de l'avancement à l'équipe seconde, et que les grands jouent. Il y a quelque part des masses délaient que Ton pourrait mettre au point d'ici au jour du match. »

On représenta l'affaire au collège avec tant de force que même Stalky et M' Turk, qui affectaient de mépriser le football, jouèrent sérieusement une partie, côté des grands ; ils furent promus avant que leur ardeur se fût refroidie et alors la dignité de leurs casquettes exigea qu'ils montrassent un peu de zèle. L'équipe dut travailler au moins quatre jours sur sept, el le collège reprit espoir.

Les anciens élèves commencèrent À arriver pendant la dernière semaine du trimeslre el leur bienvenue fut en proportion exacte de leur valeur. Messieurs les élèves de Sandhurst et de Woolwich, partis depuis un an seulement, mais qui posaient énormément , étaient salués par des cris joyeux de « Tiens, te voilât » et « Commenlçamarche-l-il à la boîte? » par ceux qui avaient partagé leurs études. Les officiers subalternes de milice étaient accueillis avec plus de respect, mais on leur faisait comprendre qu'ils n'étaient pas d'un métal absolument pur. Les renégats qui, n'ayant pas réussi à Sandhurst, étaient entrés dans le commerce ou la banque claient acceptés en souvenir du tempspassé, mais on ne leur faisait pas grand honneur. Mais

quand apparurent les vrais officiers cl gentlemen, les subalternes en service, qui, après avoir été au bout du monde et en être revenus, ne posaient naturellement pas, le collège tout entier se mit à faire haie à droite et à gauche sur leur passage dans un silence admiralif pour les voir se promener avec le Principal. Quand l'un d'eux eut mis la main sur Flint, sur le chef des jeux lui-même, en s' écriant «Juste Ciel! Qu'est-ce qui te prend de grandir comme ça, tu n'étais qu'un sale petit fag quand je suis parti, » Flint se trouva entouré d'une auréole de gloire visible. Ces Messieurs se promenaient volontiers dans le corridor avec le petit sergent rougeaud, lui racontant les nouvelles des vieux régiments; ils envahissaient les études pour sentir l'odeur bien connue d'encre et de chaux, ils découvraient dans les petites classes des neveux et des cousins auxquels ils faisaient des largesses immenses; d'autres fois ils allaient au gymnase, se faire montrer par Renardeau ce que la nouvelle génération pouvait faire aux appareils.

Mais surtout ils aimaient causer avec le Principal, leur confesseur et homme d'affaires à tous. Ils avaient crié dans leur enfance irréfléchie que ce Prussiende Bâtes était un oiseau malin, et ilsle prouvaient dans leur folle jeunesse. Le jeune homme empêtré dans une liaison avec la fille d'un pâtissier de Plymoulh, — l'avisé qui venait de faire un petit héritage et qui se méfiait des hommes de loi, —

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l'ambitieux, hésitant entre deux routes dans son désir de prendre celle qui le mènerait plus loin, — le prodigue poursuivi par l'usurier, — l'arrogant brouillé avec ses camarades du régiment, — chacun venait avec ses ennuis au Principal et Chiron ui montrait, en termes qui n'étaient pas faits pour des enfants., un moyen tranquille et sur de tourner, de vaincre ou d'éviter la difficulté. Ils envahissaient sa maison, fumaient ses cigares et buvaient à sa santé, comme ils y avaient bu, dans tous les pays du monde, chaque fois que deux ou trois élèves du vieux collège s'étaient trouvés réunis,

« Fumez sans vous arrêter, » dit le Principal ; « moins vous serez en forme, mieux cela vaudra pour nous. J'ai désorganisé l'équipe première à coups de répétitions. »

« Oui, mais nous ne sommes qu'une équipe de hasard. I-eur avez-vous dit que nous aurons besoin d'un remplaçant, même si Crandall peut jouer? » demanda un lieutenant du génie, qui avait le D. S. 0. (i) à son actif.

« Il m'a écrit qu'il viendrait jouer ; donc il n'a pas été trop abîmé. Il arrivera demain matin.»

« Cest le petit Crandall d'autrefois; celui quia ramené le corps du pauvre Duncan ? »

Le Principal fit signe que oui. « OiVallez-vous le mettre? » demanda un chef d'escadrons de lanciers

je Order. Décoration militaire.

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du Bengale, venu en congé : « Nous avons déjà tout envahi chez vous, Principal Sahib. »

« II faudra qu'il aille coucher dans son ancien dortoir, je pense. Vous savez que les anciens élèves ont droit à ce privilège. Oui, je pense que le petit Crandall devra y dormir encore une fois. »

« Bâtes Sahib, » dit un artilleur, en jetant son bras pesant autour du cou du Principal,» vous nous cachez quelque chose. Avouezl je le vois à voire œil. »

« Tu ne devines donc rien, vieux coucou? «interrompit un officier du génie maritime. Crandall ira au dorloir, pour y servir de leçon de choses, pour produire un effet moral, etc., etc. N'est-ce pas, Principal Sahib? »

« C'est vrai, Purvis, vous êtes trop malin. Je vous ai fouetté pour cela en 79. »

« Mais oui, Monsieur, et je suis convaincu que vous aviez mis de la craie sur la canne. »

« Non, mais j'ai le coup d'ceil juste, cela vous a trompé peut-être. »

Les visiteurs donnèrent alors libre cours à de nouvelles réminiscences et racontèrent tous des histoires de collège.

Quand le lieutenant R. Crandall, appartenant à l'un des régiments de l'Inde, le petit Crandall d'autrefois, arriva d'Exctcrle jour du match, il fut acclamé d'un bout à l'autre du collège, car les moniteurs avaient raconté sommairement ce que le

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Principal leur avait lu dans l'étude de Flint. Lorsque les élèves de Prout apprirent que Crandall allait revendiquer son droit d'ancien élève et demander un lit pour une nuit, Beclle courut dans la maison de Kingà côté et exécuta en public une danse de victoire tout le long de la grande étude ennemie. Il disparut dans un tourbillon d'encriers. « Pourquoi t'occupes-lu de ces crétins? » lui demanda Stalky, qui allait jouer comme remplaçant avec les anciens élèves, superbe en jersey noir, culotte blanche et bas noirs, o J'ai causé avec lui làhaut dans le dortoir pendant qu'il se changeait, je l'ai aidé à mettre son tricot. Il a été tailladé partout, sur les bras ce sont d'horribles cicatrices pourpres. Il va nous raconter ça ce soir. Je le lui ai demandé pendant que je laçais ses bottines. »

« Eh bien l tu en as du toupet, » dit Beellc, jaloux.

« Ça m'est échappé, mais il ne s'est pas fâché le moins du monde. C'estun type épatant, ma parole. Je vais jouer comme un enragé, dis-le à Turkey. » Les règles d'après lesquellesfut conduit le match sont d'uneépoquedisparue. Lescorpsàcorps furent serrés et durèrent longtemps ; les coups bien dirigés portaient bien. Les élèves du collège se tenaient tout autour de la mêlée et criaient : « Baissez lalêlc et poussez. » Vers lafîn, toullemondeperditlesentiment des convenances et les mères d'externes qui se trouvaient trop près de la limite entendirent des

mots qui ne figuraient pas au programme. On n'eut à emporter personnesur un brancard, mais tout le monde fut content quand l'arbitre fil cesser le jeu. Beelle aida Stalkyet M' Turk à mettre leurs pardessus. Les deuxamis s'étaient rencontrés au cœur de la mêlée et, comme disait Stalky, « s'étaient arrangés de superbe façon ». Comme ils se traînaient tout raïdes derrière les équipes, car les remplaçants ne sont pas considérés comme les égaux d'hommes déjà barbus — ils passèrent devant une petite voiture rangée près du mur et une voix enrouée leur cria « Bien joué t » C'était Stetlson aîné, qui, les joues blêmes et les yeux creux, s'était frayé un chemin jusque-là sous l'escorte d'un cocher impatient.

« Te voilà, Steltson, » dit Stalky en s'arrêlant. « II n'yapasde danger à s'approche;- de loi? »

« Non, je vais bien. On ne m'a pas laissé sorti» avant, mais je voulais seulement venir au match. Ta bouche a plutôt l'air d'être en compote. »

« Turkeya marché dessus par hasard, en le faisant exprès. Enfin que je suis content que tu ailles mieux — car nous te devons quelque chose. Toi et tes membranes, vous nous avez mis dans un joli pétrin, jeune homme. »

« J'ai entendu parler de ça, » répondit l'autre en riant. « Le Prolo m'a raconté l'histoire. » v Ah vraiment? Quand ça ? »

« Viens donc au collège. J'aurai la cheville toute raide si nous restons ici à havarder. »

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<( Ferme ça, Turkcy. Je veux savoir ce qu'il en est. Eh bien ? »

« Il est resté chez nous tout le temps que j'ai été malade. «

a Pourquoi ça? négliger le collège à ce point ( Je le croyais à Londres. »

« J'avais le délire, tu sais, et îl parait que je l'appelais tout le temps. »

« Quel toupet 1 Tu n'es qu'un externe. »

« Il est venu tout de même et l'on peut dire que c'est lui qui m'a sauvé. Une nuit que j'avais le gosier bouché, — j'allais passer, a dit le médecin — ■ on m'a mis une sorte de tube dans la gorge et le Principal a aspiré tout ce qu'il y avait. »

« Oh I la 1 la ! Ce n'est pas moi qui ferais ça. » « Il pouvait attraper la diphtérie lui-même, disait le médecin, c'est pourquoi il est resté chcznous, au lieu de retourner au collège. Vingt minutes de plus et j'étais mort, a dit le docteur. »

A ce moment le cocher, qui avait reçu des ordres, fouetta le poney et faillit écraser les trois amis.

« Mazette ! » dit Beetle. « Ça, c'est plutôt héroïque 1 »

ci Plutôt héroïque ! » M' Turk, d'un coup de genou dans les reins, lança Deelle comme un boulet de canon à Stalky qui le lui renvoya aussitôt. « Tu mériterais d'être pendu t »

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«Et le Proto mériterait d'avoir la V. C. (i), » dit Stalky. « Pensez donc, il pourrait être enterré à l'heure qu'il est, — mais il n'est pas enterré! Ho! Hol II a passé à travers la haie comme un vieux merle robuste : une correction soignée, cinq cents lignes, consignés pour huit jours ! tout va bien! » « J'ai lu une histoire comme ça dans un livre, » dit Beelle. « Mon Dieu, quel type I Quand on y pense ! »

« J'y pense, » répondit M' Turk. Il poussa aussitôt un sauvage cri irlandais qui fit se retourner les équipiers.

« Ferme ta grosse bouche, » dit Stalky qui piétinait d'impalience, « laisse l'affaire à ton oncle Stalky, et il aura bientôt le Proto sur le gril. Si tu dis un mot, Beelle, sans que je te le permette, je (e lue ; ma parole ! Habeo Gapitem crinibus minimis. Je le tiens par les petits cheveux. Tâchez maintenant de paraître ne rien savoir de nouveau. »

Point n'était besoin de dissimulation, le collège était trop occupé à acclamer les joueurs qui avaient fait partie nulle. Ils se tenaient, sans souci de leurs souliers crottés, autour des lavabos, pendant que les équipiers se lavaient. Ils acclamaient le petit Crandall chaque fois qu'ils l'apercevaient. Après ia prière ils applaudirent avec plus de frénésie que jamais. Les anciens élèvesy avaient assisté en habit,

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Tortillant ouvertement leurs moustaches, ils s'alignèrent immédiatement devant les moniteurs le long du mur, au lieu de se placer à côté des maîtres. Le Principal fit l'appel — les aînés, les puînés et les cadets, en donnant à chacun son vieux nom si connu.

« Tout cela, c'est très joli, » diUil à ses hôtes après dîner, « mais les enfants deviennent un peu turbulents. II y aura plus tard du tumulte et de la tristesse,j'enaibien peur. Crandall, vous ferez bien de monter vous coucher, le dortoir doit vous attendre. J'ignore à quels sommets vertigineux vous parviendrez dans votre carrière, mais je sais que vous ne serez jamais l'objet d'un culte aussi entier que celui d'aujourd'hui. »

« Au diable leur culte! je veux finir mon cigare, Monsieur. »

« Leur culte est d'un or pur — va où la gloire t'attend, — petit Crandall. »

Un dortoir mansardé à dix lits, communiquant avec trois autres dortoirs par des ouvertures sans portes, allait servir de cadre à celle apothéose. Le gaz flambait au-dessus des simples tables de toilette en pin blanc. Les courants d'air sifflaient sans cesse, et dehors, sous les fenêtres sans volets, la mer battait sur la grève.

« Le même vieux lit, le même vieux matelas, je crois, » dit Crandall en baillant, « tout est resté le même. Aïel Je suis estropié. Je ne savais pas que

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vous pouviez jouer comme ça. » Il caressait sa cheville endolorie. « Vous nous avez laissé à tous un pelit souvenir. »

Il fallut quelques minutes pour les mettre à leur aise; sans qu'ils sussent pourquoi, ils se sentirent plus tranquilles quand Crandall se retourna et fit sa prière — cérémonie qu'il avait négligée pendant quelques années.

« Ah ! Je vous demande pardon, j'ai oublié d'éteindre le gaz. »

« Ne vous inquiétez pas, je vous prie, » dit le moniteur du dortoir. « C'est Worthinglon qui fait ça. »

Un gamin de douze ans, en chemise de nuit, qui avait' attendu le moment d'entrer en scène, sauta de son lit au bec de gaz et en revint, en passant par une table de toilette.

« Comment faites- vous quand il dort? «demanda Crandall en riant.

<i On lui fourre un chiffon humide dans le cou.»

« C'était une éponge mouillée quandj'étais le plus jeune du dortoir... Tiens! Qu'y a-l-il donc? »

L'obscurité s'était remplie de chuchotements, du bruit des tapis que l'on traînait et des pieds nus courant sur le plancher nu, de protestations, de petits rires, et de menaces :

« Veux-lu rester tranquille, espèce d'idiot !.... Assieds-toi par terre alors... je le donne ma pa-

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rôle que tu ne t'asseoiras pas sur mon lit.... attention au verre... », etc.

« Stal... Çorkran nous a dit, » commença le moniteur, d'un ton qui montrait combien il se rendait compte de l'insolence de Stalky, « que vous nous raconteriez l'affaire du cadavre de Duncan. »

Et les murmures ardents de courir... « Oui — • Oui — Oui — racontez-nous ça. »

« II n'y a rien à raconter. Pourquoi diable êtesvous là vous autres à vous démener par un froid pareil ? »

a Ne vous occupez pasde nous, » répondirent les voix. « Parlez-nous de Porcus. »

Alors Çrandall se retourna sur son oreiller et s'adressa à cette jeunesse qu'il ne pouvait voir.

« Eh bienl II y a à peu près trois mois, Duncan commandait l'escorte qui convoyait un trésor — ■ une voiture pleine de roupies pour la solde des troupes. Cinq mille roupies eu argent. Il approchait d'un endroit appelé le fort Pearson, près de Kalabagh... »

« C'est là que je suis né, » piailla un petit fag, « on a donné au fort le nom de mon oncle. »

« Tais-toi, toi et ton oncle ! Ne faites pas attention à lui, Çrandall. »

k Ça ne fait rien ; les Afridis apprirent que le trésor était en chemin et ils firent tomber tout le convoi dans une embuscade, à deux milles du fort. Ils mirent l'escorte en pièces. Duncan fut blessé et

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ses hommes se sauvèrent. II n'y avait pus-plus de vingt cipayesen tout elles Afridis élaieulfort nombreux. C'était moi par hasard qui commandais au fort Pearson. A vrai dire j'avais entendu la fusillade et je me disposais à aller voir ce qu'il y avait, quand les hommes de Duncan arrivèrent. Nous y allâmes donc tous ensemble. Ils me disaient bien qu'il y avait un officier, mais je ne me rendis compte de la situation qu'en voyant, dans les roues de la voiture laissée dans la plaine, un camarade, soulevé sur un coude, qui lirait rapidement des coups de revolver. L'escorte avait abandonné la voiture, voyez- vous, et les Afridis — gens extrêmement prudents, — avaienteru quecette retraite n'était qu'une feinte — une sorte de piège, vous savez, et que la voiture servait, d'appât. Ils avaient donc laissé ce pauvre Duncan là où il était. Mais dès qu'ils virent que nous étions si peu nombreux, ce ne fut plus qu'une course à qui arriverait le premier près de Duncan. Nous courûmes, ils coururent, et ce fut nous qui gagnâmes la course. Après quelques instants de lutte, ils décampèrent. Ce ne fut qu'eu arrivant sur le blessé queje le reconnus comme un des nôtres. 11 y a des las de Duncan dans l'armée et le nom ne me rappelait rien, bien sur. Duncan n'était pas changé du tout ; une balle lui avait traversé la poitrine, pauvre vieux, et il avait très soif. Je lui donnai à boire et je m'assis à côté de lui. Il me dit — c'est drôle, n'est-ce pas? — , « te voilà Jujube! »

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— moi je dis : « le voilà, Porcus, j'espère que tu n'as pas de mal? w ou quelque chose comme çà. Mais il mourut au boul de quelques minutes sans avoir soulevé la tête de dessus mes genoux... Dites donc vous autres là-bas, vous allez attraper quelque chose par le froid qu'il fait; il vaudrait mieux aller vous coucher. »

a Oui, oui ! dans un instant. Mais vos cicatrices. Comment avez-vous été blessé ? »

« En ramenant le cadavre au fort, les Afridis sont revenus à la charge, et la lutte a été un peu chaude. »

« En avez-vous tué un ? »

« Oui. Cela ne m'étonnerait pas. Bonsoir, »

« Bonsoir. Merci Crandall. Merci mille fois, Crandali. Bonsoir. »

La foule invisible se retira. Les habitants du dortoir s'enfoncèrent dans leurs lits avec un bruissement de draps, et se tinrent tranquilles un instant.

« Crandall, » dit Stalky d'une voix pénétrée d'un respect inaccoutumé.

« Eh bien ! Quoi donc f »

« Supposons qu'un type voie un autre type en train d'étouffer, le gosier tout bouché par la diphtérie. Si, àl'aide d'un tube placé dans le gosier du malade, il aspirait les matières qui s'y trouvaient, qu'en diriez-vous ? »

« Hum 1 a dit Crandall réfléchissant. « Je n'ai

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entendu parler que d'un cas. C'était un médecin qui l'a fait pour une femme. »

« Ce n'était pas une femme, c'était un garçon. »

« Alors c'est bien plus beau. C'est à peu près le plus grand acte de courage qu'un homme puisse accomplir. Pourquoi me demandes-tu cela? »

« J'ai entendu parler d'un type qui l'avait fait, voilà tout. »

« Eh bien. C'est un brave. »

« Vous n'auriez pas osé, vous ? »

« Ah ! non I Tout le monde aurait peur. Pensez donc ! mourir froidement de diphtérie comme ça ! )>

« Eh bien! — ah !... écoutez un peu!.... »

La phrase se termina par un grognement, car Stalky avait bondi de son lit et s'était assis avec M'Turk sur la tête de Beetle, qui aurait fait sauter la mine à l'instant même.

Le lendemain, le dernier jour du trimestre, consacré à quelques examens sans aucune importance, commença par des tumultes et des combats. M. King avait constaté que presque tous les élèves de sa maison avaient ouvert les portes condamnées entre les dortoirs, et étaient allés écouter une histoire, que racontait Crandall. — Dans la longue enfilade de bâtiments, la maison de King se trouvait, comme vous savez, à deux portes de celle de Prout. — King outragé se plaignit au Principal, en tempêtant et en suppliant. — ■ Il n'admettait pas qu'on permît à des jeunes gens is

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du monde, comme on les nommait, de corrompre les mœurs de l'adolescence.

« Très bien, » répondit le Principal. «J'aviserai. »

« Mon Dieu je regrette bien, » dit Çrandall d'un air honteux. « Je ne crois pas leur avoir rien dit qu'ils n'auraient pas dû entendre. Qu'on ne les ennuie pas à cause de moi 1 »

« Bah 1 Ce ne sont pas les élèves, » répondit le Principal, avec un clignement d'oeil imperceptible, « ce sont les maîtres qui font tout le mal.Enfin, Prout et King n'approuvent pas les réunions aussi nombreuses dans les dortoirs — et il faut soutenir les directeurs. Inutile aussi de songer à punir deux maisons seulement à la fin du trimestre. Il faut être juste et punir tout le monde. Voyons : ils ont un devoir pour les vacances de Pâques qu'ils ne regarderont même pas, naturellement. Tous les élèves, sauf les moniteurs et les grands, qui ont des études séparées, iront à l'étude ce soir comme à l'ordinaire. Bien entendu, un des maîtres devra se charger de les surveiller, il faut être juste envers tout le monde. »

« Une étude le dernier sou' du trimestre 1 Aïe! » s'écria Crandall, se rappelant sa propre jeunesse écervelée. « Ce sera mouvementé, j'imagine. »

Les élèves qui s'ébattaient au milieu des malles déjà faites, en poussant des cris de joie dans les corridors et en exécutant des danses guerrières dans les salles d'étude, reçurent la nouvelle avec

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élonncmcnt cl colère. Dans aucun collège au monde on n'allait à l'étude le dernier soir du trimestre. C'était une chose monstrueuse, tyrannique, contraire à toute légalité, à toute religion et à toute moralité. — Eh bien! Ils iraient dans les salles d'étude et y porteraient ce malheureux devoir de vacances, mais... ils se mettaient à sourire et à se demander de quelle étoffe serait l'homme que les maîtres allaient déléguer contre eux. Celte mission échut à Mason, homme crédule et enthousiaste, et qui aimait la jeunesse. Aucun autre maître n'avait tenu à se charger de cette étude-là, car il manquait au collège l'influence salutaire de la tradition, et ceux qui étaient accoutumés à la routine bien ordonnée des anciennes fondations trotivaientparfois que l'école était indisciplinée. Mason fut reçu avec un tonnerre d'applaudissements par les quatre salles où travaillaient ceux qui n'avaient pas atteint à la dignité d'une étude séparée. Avant qu'il eût toussé deux fois, on le gratifia d'un résumé en vers des lois régissant le mariage dans la Grande-Bretagne, rédigé par le grand-prêtre des Israélites, avec un commentaire fait par le chef de la troupe. Les petites classes lui rappelaient que c'était le dernierjour, et que tout ça c'était pourrire. Comme il s'élançait vers elles pour leur démontrer le contraire, la Quatrième préparatoire et la Troisième supérieure se mirent à vomir à grand bruit et de façon fort réaliste. M. Mason essava, tâche vaine

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entre toutes, de discuter avec elles; un esprit audacieux, au tond de la salle, lui donna cinquante lignes pour ne pas avoir levé sa main avant de parler. Comme Mason se piquait de la correction de son . langage, il fut blessé au vif et pendant qu'il cherchait à découvrir le coupable, les élèves de la Seconde supérieure installés dans la troisième salle, éteignirent le gaz et se mJrentà lancer des encriers; ce fut une étude mouvementée et pleine d'agréments. Les élèves dans les études séparées et les moniteurs entendaient de loin les échos du grabuge et les maîtres, au dessert, souriaient.

Stalkv attendit montre en main jusqu'à huit heures et demie,

« Si ça continue encore un peu, le Principal va monter, » dit-il. '« Allons raconler notre histoire, dans les éludes d'abord, dans les salles ensuite. Vivement. »

Slalky ne laissa guère le temps à Beetle de dramatiser ni à M'Turk de traînailler. Us envahirent les études l'une après l'autre et dirent ce qu'il y avait à dire sans écouter les réflexions. Ils ressortaient dès qu'ils voyaient qu'on les avait compris. Cependant le bruit de celte étude maudite allait en augmentant. Près de la porte du cabinet de Flint, les amis rencontrèrent Mason, qui fuyait vers le corridor.

« Il est parti chercher le Principal — allons-y, dépêchons-nous ! »

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Tous trois de front, ils envahirent la salle d'étude n" 12, i

« Le Proto ! le Proto I le Proto ! » Ce cri calma le tumulte pour un instant. Slalky sauta sur un pupitre et cria : « Pendant que nous le croyions à Londres, le Proto a sauvé le grand Stettson de la diphtérie en aspirant ce qu'ily avait dans sa gorge. Assez blagué, idiots que vous êtest Stettson serait mort si le Proto n'avait pas fait cela. Le Proto aurait pu en mourir. Crandall dit que c'est le plus grand acte de courage qu'un homme puisse faire cl... » — sa voix se brisa — « le Proto croit que nous n'en savons rien! »

M'Turk et Beetle, qui sautaient de pupitre en pupitre, firent pénétrer la nouvelle parmi les petites classes, 11 y eut un silence, et le Principal entra suivi de Mason. C'était dans l'ordre établi des choses qu'aucun élève ne devait parler ni bouger sous l'œil du Principal. Il s'attendait à un silence plein de respect. 11 fut reçu avec des hourrahs soutenus et sans fin. Comme c'était un homme avisé, il s'en alla, et les élèves restèrent silencieux et quelque peu apeurés.

« Ça ne fait rien, » dît Slalky. « Il ne peut pas faire grand'chose ! Ce n'est pas comme si nous avions démoli les pupitres comme nous l'avons fait un jour où le vieux Carlelon avait pris l'élude. Continuez donc I écoutez-les acclamer le Proto dans les études. » Il poussa un cri en fusée montante;

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et constata que Flint et les moniteurs poussaient des acclamations à ébranler les murs.

Quand un Principal, nommé par une société anonyme par actions qui donne 4 p. 100 de dividende, se voit acclamer pendant qu'il se rend sainlementàla prière, non seulement par quatre classes d'élèves qui s'attendent à être punis, mais aussi par les moniteurs investis de sa confiance, il peut ou bien demander des explications, ou bien continuer son chemin avec dignité, tandis que le plus ancien des directeurs roule des yeux furibonds, comme un chat enragé, en faisant remarquer à un professeur de mathématiques blême et tremblant que certaines méthodes — pas les siennes, Dieu merci ! produisent certains résultats. Par délicatesse, les anciens élèves n'assistèrent pas à l'appel et ce fut au collège seul réuni dans le gymnase que le Principal parla d'un ton glacial.

« Il est bien rare que je ne vous comprenne pas, mais j'avoue que c'est le cas, ce soir. Certains d'entre vous ont l'air de croire, après leurs exploits idiots pendant l'élude, que je suis une personne qu'il convient d'acclamer. Je veux vous montrer qu'il n'en est rien. »

Un-deux-trois I un triple hourrah vint donner un démenti au Principal. Son regard devint menaçant sous la lumière du gaz.

« En voilà assez. Cela ne vous serviraà rien. Les petits — (les élèves des classes élémentaires n'ai-

niaient guère cette façon de les désigner) — nie feront trois cents lignes chacun pendant les vacances. Je ne m'occuperai pas d'eux davantage. Les élèves du grand collège me feront mille lignes chacun pendant les vacances, à livrer le soir de la rentrée, et déplus... »

« Fichtre 1 en voilà un glouton 1 » chuchota Stalky.

« Pour leur conduite envers M. Mason, j'ai l'intention, en leur donnant leur argent de voyage, de fouetter tous les élèves du grand collège,y compris les trois qui ont une élude séparée et que j'ai trouvés dans la salle d'étude, en train de danser sur les pupitres quand je suis monté. Les moniteurs resteront après l'appel. »

Les élèves sortirent en silence, puis se réunirent en groupes, près de la porte du gymnase, pour savoir ce qui allait se passer.

« Eh bien, Flinl, » dit le Principal, a voulezvous être assez aimable pour m'expliquer votre conduite? »

« Ma foi, Monsieur, » dit Flinl poussé à bout, « si vous vous mettez, au risque de votre propre vie, à sauver celle d'un autre qui se meurl de diphtérie et si le collège apprend ce que vous avez fait... il faut bien vous attendre à ça 1 »

« Ah I je vois ; alors tout ce bruit, ce n'était pas par insolence? Je puis excuser l'immoralité, mais je ne puis tolérer l'impertinence. Mais cela ne justifie

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pas leur conduite envers M. Mason. Je leur ferai grâce des lignes, mais non pas de la correction. »

Quand la nouvelle fut publiée, les élèves, perdus d'élonnement et d'admiration, regardèrent bouche bée le Principal lorsqu'il rentra chez lui. Voilà un homme à révérer. Le Principal administrait rarement des coups de canne, mais quand il le faisait, c'était avec une grande science. L'exécution de cent élèves serait épique, sublime.

« Ça va bien, Principal Sahib. Nous sommes au courant, nous autres, » dit Crandall, pendant que le Principal enlevait sa robe avec un petit grognement au fumoir. «J'ai découvert çaen causant avec notre suppléant. Hier soir au dortoir il m'a demandé mon opinion sur votre exploit. Je ne savais pas alors que c'était de vous qu'il parlait. En voilà un jeune animal rusé. Des taches de rousseur et des yeux... C'est Corkran qu'il s'appelle,je crois? »

s Je le connais, merci, » répondit le Principal, et il ajouta, songeur : «oui, je les aurais punis avec les autres, même si je ne les avais pas vus. »

« Si les élèves du vieux collège n'étaient pas déjà un peu montés, nous vous porterions en triomphe le long du corridor, » dit l'officier du génie. « Mais Bâtes, comment avezvous pu faire cela? Vous auriez pu prendre la maladie vous-même, et que serions-nous devenus alors ? »

« J'ai toujours pensé que vous en valiez vingt î nous. J'en suis sûr maintenant, » dit le chef

d'escadrons, en cherchant des yeux un contradicleur.

« Tout de même on ne devrait pas le laisser à la tèted'uncollège, » dit l'artilleur. « Promettez-nous de ne jamais recommencer, Baies Sahib. Nous ne pourrons pas partir tranquilles si vous courez ces risques-là. »

u Bâtes Sahib, » dit Crandall, « vous n'allez pas fouetter tous les élèves du grand collège ? Ce n'est pas possible. »

« Je puis pardonner l'immoralité, je l'ai déjà dit, mais je ne puis tolérer l'impertinence. Le sort de Mason est assez dur, même quand je le soutiens. D'ailleurs on les a entendus chanter Aaron et Moïse au club de golf. Je recevrai des plaintes à ce sujet des parents des externes. Il faut que les convenances soient respectées. »

« Nous viendrons vous aider, » répondirent les hôtes.

Les élèves du grand collège rcçurentleur correction l'un après l'autre, leur pardessus sur le bras, leur argent de route sur la table, pendant que les chars-â-bancs qui devaient les conduire à la gare attendaient en bas. Le Principal commença par Slalky, M' Turk et Beclle; il les traita consciencieusement.

« Voilà votre argent de route. Au revoir et bonnes vacances, u

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« Au revoir. Merci, Monsieur. Au revoir. »

Ils se serrèrent la main.

« Ce matin, l'intention répond à peu près au désir, » dit Stalky. « Nous avons eu ce qu'il y a de mieux. Attendons que quelques types sortent et nous acclamerons le Proto pour de bon. »

« N'attendez pas à cause de nousjevous en prie, « dit Crandall au nom des anciens élèves. « Nous allons commencer tout de suite. »

Tout alla bien, tant que les hourrahs ne dépassèrent pas le corridor, mais quand ils s'étendirent jusqu'au gymnase, où les élèves qui attendaient leur tour se mirent à l'acclamer, le Principal quitta la partie de guerre lasse, et ceux qui restaient se jetèrent sur lui pour lui serrer la main.

Puis ils se mirent tous sérieusement à l'acclamer jusqu'à ce que, par signes, on eût fait partir les ebars-à -bancs.

« N'ai-je pas dit que je le revaudrai au Proto? » dit Slalky, assis à côté du cocher, comme ils s'engageaient dans la grande rue étroite de Northam. « Et maintenant : tous ensemble, en vous réglant sur votre oncle Stalky :

Dans l'armée nous faisons comme ça, Dans la floile nous faisons comme ça, Dans les écoles nous faisons comme ça.

Personne ne nous contredira ! »

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