‹ Stances. Précédées d'une noticeChapitre 4 sur 19 · LES VANITEZ DE FLORIDE · texte numérisé non relu

LES VANITEZ DE FLORIDE

esprouvant sa puissance sur son miroir

C'loride ayant les yeux sur son miroir fidelle Admiroit les beautez qui la font si cruelle, Causant tant de trespas, Et voyant les attraits dont elle estoit pourveuc, Se vouloit prendre aux Dieux de ce que l'ayant veuë, Ils ne l'adoroient pas.

Alors comme l'on voit les plus sages gens-d'armes Avant qu'aller aux coups faire essay de leurs armes

Pour s'en asseurer mieux Geste belle orgueilleuse en dédaignant la terre Pour attaquer le ciel, esprouvoit sur ce verre

Les armes de ses yeux.

Ce trait là (disoit elle eslançant une œillade) Encor qu'il soit bien doux rend un cœur bien malade

Quand il en est atteint.

Le coup est sans remède, & quoy que Von essaye Il met en feu de tems le feu dedans la playe

Qui jamais ne s'esteint.

42 Stances de Jean de lingendes

Puis mignardant ses yeux & les faisant sousrire, Elle disoit : Ce trait cause un si doux martire

Qu'on n'en veut pas guérir, Et bien que dans un cœur jamais, après l'atteinte, Il ne laisse paroistre aucune marque emprainie

Si le fait il mourir.

Puis remplissant ses yeux de rayons & de fiâmes, Elle disoit: Ce trait force toutes les a7nes

De recevoir ma loy.

Et quiconque ne brusle aussi tost qu'il m' approche Il cache au lieu d'un cœur dedans un sein de roche

Un glaçon comme moy.

Puis mettant dans ses yeux mille pointes de foudre, Elle disoit : Ce trait mettra le monde en poudre,

Quand il sera poussé.

Et si jamais l'Amour en avoit un semblable Mon cœur quil a jugé toujours invulnérable

Seroit bien tost blessé.

Or pendant qu'en ce point ce miroir homicide Conseilloit ceste guerre aux beaux yeux de Floride

Qui l'approuvoit aussi, Amour trop irrité de la voir trop esprise Du résolu dessein d'une telle entreprise

Luy respondit ainsy :

Insensible beauté d'une roche animée^

Qui pour le seul plaisir d'un peu de renommée

Veux attaquer les Dieux, Ozes tu les troubler par ces vaines alarmes En leur premier repos, & les battre des armes

Qu'ils mirent dans tes yeux?

Tu sçais que ce sont eux qui t'ont mis en la face Tant de rares beautez, que ceste heureuse glace

Te va représentant.

Et qu'eux mesmes ravys d'un si parfait ouvrage Ont confessé depuis qu'ilz n'ont plus de courage

D^ en faire encore autant.

Que si Venus t'eust veue en la vieille querelle Qu autres fois en gagnant le prix de la plus belle

Elle vit terminer, Elle eust quitté pour toy sa plus belle espérance Et n'eust peu demander ce prix en ta présence,

Ny Paris luy donner.

Mais bien qu'en ce vieil âge elle eust peu faire gloire D'avoir eu d'un berger pour marque de victoire

La pomme à ce dessein.

Les Dieux qui jugent mieux des beautez que les hommes Pour un plus grand honneur t'ont donné les deux pommes

Que l'on voit en ton sein.

Tu dois donc te louer des attraits admirables Et de tant de vertus, dont les Dieux favorables

Ont voulu te douer, Sans te vanter aussi de ta froideur extresme, Indigne qualité dont une glace mesme

Craindrait de se louer.

Quitte donc le dessein d'une si folle guerre Sans prendre le conseil de ce morceau de verre

Qui te trompe aujourd'huy, Et sans que ta froideur te donne plus d'audace, Croy que ton cœur n'estant comme luy que de glace,

Estfoible comme luy.

Et s'il n'est point encor ouvert de mille bresches C'est d'autant que jamais je n'ay lasché de flesches

Exprès pour le toucher, Et que contre mes coups ta deffence estant vaine La pitié seulement que j'eusse eu de ta peine

A peu m'en empescher.

Mais puis qu'en te mocquant ainsy de mon empire Tu crois avec mespris que les traits que je tire

N'ont peu t' assujettir, Il faut donc par ton mal t'oster ceste créance, Et pour te mieux monstrer désormais ma puissance

Te la faire sentir.

Lors pour dompter le cœur d'une beauté si dure Et lui faire essayer de ses traits la pointure,

Contre elle il les poussa:

Mais retournant sur luy d'une force nouvelle De tous les mesmes traits qu'il tira dessus elle

Luy mesme il se blessa.

A la fin ne sçachant à quoy plus se résoudre Il s'eslança dans elle ainsy comme une foudre

Pour s'en rendre vainqueur, Mais entrant par les yeux il fut pris au passage, Sans avoir peu depuis sortir de ce servage

Pour voler dans son cœur.

*îm*

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