‹ Stanislas Poniatowski et Maurice Glayre; correspondence relative aux partages de la PologneChapitre 44 sur 78 · I. Voir la note à la lettre du 9 septembre 177a · texte numérisé non relu

I. Voir la note à la lettre du 9 septembre 177a

44 STANISLAS PONIATOWSRI ET MAURICE GLATRE.

nationales et régulières, corrompues à la vérité par Targent étranger, mais non violemment opprimées par une force immédiate, la pluralité dans les délibérations publiques, faisaient partie de la Constitution, la succession au trône et, avec elle, ce degré de considération qui en est inséparable, le corps de l'État sain et rétabli de ses anciennes pertes. L'aristocratie despotique du Sénat présentait au roi l'objet déterminant où il fallait frapper, l'obstacle unique au delà duquel était le but à atteindre. L'obstacle franchi, il a touché ce but. Le gros de la nation qui conservait en apparence l'autorité dont il jouissait ci-devant devait, au fond, peu se soucier que le reste de la souveraineté fût entre les mains du Sénat ou du roi. Toutes les troupes étrangères et intéressées à mettre obstacle à la révolution ne se trouvaient point dans l'Etat. Le corps qui devait ployer sous les volontés de Gustave et légaliser son entreprise, était actuellement assemblé. Enfin, les conseils, les encouragements et les secours étrangers lui ont été prodigués.

Tournez maintenant la médaille : vous voyez dans le gouvernement polonais les vices bien supérieurs de la Constitution réunis à ceux des hommes. A peine existe-t-il dix mille hommes de troupes, mal ou point payées, prêtes à se débander à chaque instant pour chercher leur subsistance. Des Diètes dont les délibérations sont soumises à l'absurde loi d'unanimité et actuellement assujetties à l'influence des armées étran-

gères ; trois voisins formidables, attentifs et doublement attentifs aux démarches du roi, ce roi assis sur un trône électif et ébranlé par les derniers troubles; le corps de l'Etat déchiré et détruit par la guerre, les divisions domestiques et par cent vingt mille hommes de troupes étrangères qui y vivent à discrétion ; l'autorité du Sénat faible, incertaine, mal fixée, n'offre ni obstacle ni moyen à une révolution ; la multitude maîtresse des délibérations publiques et idolâtre des vices de la Constitution, de sorte que le roi, dans une entreprise quelconque, se voit seul contre tous et tous contre lui; les armées de trois puissances ennemies répandues dans toutes les parties de la Pologne; la capitale occupée par plus de troupes russes qu'elle n'en renferme de polonaises ; nulle assemblée nationale existante, la prudence ne permettant pas même de songer à en convoquer tant que les armées ennemies seront à portée de dicter les résolutions; enfin, moi, roi, entouré d'espions, de ministres des Cours qui conjurent la perte de mon Etat et m'ont, jusqu'à ce moment, abandonné à moi-même, à mes chagrins et au manque de nécessaire, sans conseils, sans amitié, sans encouragements et sans secours : voilà, mon cher Monet, l'état des choses dans leur point de comparaison. Il présente des difficultés, mais non, j'en conviens, l'impossibilité. La faible lueur d'encouragement que me donne votre lettre me portera à examiner la chose avec plus de soin. Au reste, soyez persuadé, et vous

pouvez en assurer M. le duc d'Aiguillon, que ce n'est ni le défaut de courage, ni un amour timide de la couronne et de la vie qui m'arrêteront. L'un et l'autre sont, en vérité, pour moi, un fardeau dont le poids m'est dès longtemps importun. Mais les moyens me manquent et le courage ne peut suppléer à leur défaut. Le premier de ces moyens (et je le pose pour base à tous les autres) serait la résidence d'un représentant français près de moi, pourvu d'instructions qui lui concilient ma confiance et de secours proportionnés à l'ouvrage à exécuter. Ses conseils, puisés dans la connaissance des lieux et des choses, me seraient utiles et agréables. Il apprécierait les moyens domestiques et indiquerait ce qui doit y être suppléé d'ailleurs. En un mot, je m'appesantis toujours sur cet article et ne me lasse de le demander. Il ne peut être difScile à la France de faire agréer cette mission en Russie si elle le juge nécessaire. Quant à moi, je la désire indépendamment de l'aveu de la Russie. Si on me demandait de prévenir et de commencer par envoyer moi-même un ministre, je dirais : Je ne le puis, et mon extrême misère est mon excuse. Elle est telle, en effet, que, ne pouvant plus fournir à. l'entretien de mes ministres, je donne ordre à celui qui est à Vienne de quitter cette résidence. Ma maison, mes pensions sont réduites à la moitié. J'ai cassé ma propre table et je mange absolument seul. Je vais congédier mes uhlans qui m'ont donné les plus grandes preuves d'attachement et qui

LA POLOGNE ET LA FRANGE EN I772. l\^

seraient, dans toute entreprise, des troupes sur lesquelles je pourrais compter. Je suis forcé d'abandonner aussi la forteresse de Kamînîec ; j'en avais réparé, à mes propres frais, les fortifications ; je l'avais pourvue de canonniers et de munitions de guerre ;*un homme brave et sûr y commandait ; je soutenais la garnison de mes propres deniers, à défaut du trésor public. J'avais refusé cette place aux menaces des Russes. Aujourd'hui, elle va se trouver sans défense et la proie du premier occupant, russe, autrichien ou turc, peutêtre. Les articles de Kaminiec et des uhlans me coûtent soixante-dix mille ducats et les revenus que m'ont laissés les usurpations de mes voisins montent à cent mille ducats. Jugez s'il est possible de les soutenir.

Quant à mes dispositions sur le courant des affaires, je suis à peu près décidé à assembler le conseil du Sénat, de l'avis duquel je protesterai solennellement contre toute démarche faite ou à faire en vue du démembrement de la Pologne. Celle démarche pourra amener de fâcheuses extrémités de la part de mes voisins. Je le sens. Ils semblent déjà résolus à me soumettre par la famine ; ils peuvent même me menacer du détrônement et ils ne trouveront que trop de malheureux en Pologne prêts à les seconder. Mais enfin je fais mon devoir et je remets avec confiance mon sort entre les mains du Tout-Puissant.

On vient de me dire que le roi de France a ordonné

de qualifier Wielhorski de ministre de Pologne à sa Cour. Cela me ferait beaucoup de peine ; dites-moi ce qui en est. Adieu, mon cher Monet, je suis fatigué par la dépêche et par le sujet. En voilà assez pour aujourd'hui,

Varsovie, le lo octobre 1772.

Je reconnais avec plaisir votre zèle dans l'ouverture que vous avez faite à M. le duc d'Aiguillon pour me ménager dans les États de son maître une retraite pour le cas où les violences et le ressentiment de mes voisins m'obligeraient à sortir en fugitifde mon royaume. Si mes infortunes atteignaient ce dernier période et que la générosité de Louis XV m'offrît un asile, il n'en est assurément point que je choisisse plus volontiers et avec plus de reconnaissance. Mais la Providence me réserve peut-être un meilleur sort. Elle promet son appui à la pureté du cœur et à l'amour du devoir. A ce titre, je crois avoir le droit de mieux espérer de l'avenir.

Je regarde le retour des Confédérés à moi par la médiation de la France comme d'autant plus nécessaire et plus pressant que le délai entraîne un inconvénient qui mérite l'attention même de la Cour de France. Tant que les Confédérés feront une espèce d'Etat dans le royaume, quelque irrégulier qu'il soit en lui-même, il peut d'un moment à l'autre devenir redoutable lorsqu'il sera appuyé par nos voisins, et ces

LA. POLOGNE ET LA FRANCE EN I772. l[Q

voisins ne manqueront pas de se tourner vers eux dès qu'ils trouveront en moi de la résistance. Il n'est pas à douter qu'une nombreuse partie de ces mêmes Confédérés ne s'attachent avidement à tout projet de me nuire et quiconque les flattera de ma perte sera regardé par eux comme ami. Supposant môme que ces puissances ne veuillent pas leur faire jouer un rôle sérieux, il est au moins sûr que leur intérêt est de laisser subsister l'esprit de révolte et de désunion dans le royaume et de me faire un épouvantail de la publication de l'interrègne. Il m'est même déjà revenu que quelquesuns des Confédérés étaient réellement flattés par le roi de Prusse. La Saxe et l'Allemagne fourniront aux trois puissances tant de candidats qu'elles en voudront, prêts à payer la couronne de toutes les complaisances qu'on exigera.

Le Sénat est assemblé depuis le G du courant. Vous serez instruit, dans son temps, du résultat de ses délibérations.

Varsovie, le 17 octobre 177a.

La manière dont vous vous exprimez dans votre dernière lettre, sur la situation de nos affaires, semble annoncer que la Cour de France désespère de pouvoir nous secourir désormais et m'abandonne h ma triste destinée. Cela m'afflige véritablement. Ce procédé franc et vrai est néanmoins bien digne de la probité de M. le duc d'Aiguillon, dont la politique vertueuse et

5o STANISLAS PONIATOWSEI ET MAURICE 6LAYRE.

exempte d'artifice ne cherche point à m'entraîner dans des démarches hasardeuses, sous des espérances trompeuses.

Si c'était par le moyen seul d'une Diète que les trois puissances pouvaient légaliser leurs usurpations, il dépendrait sans doute de moi d'apporter des délais à sa convocation. Mais ce moyen n'est point unique et l'absurdité de notre gouvernement en fournit un contre lequel ma résistance sera vaine. C'est une Confédération. La Confédération est une ressource violente et un crime d'État dans son origine, tant qu'elle est l'ouvrage du petit nombre ; mais, sitôt qu'elle devient générale et qu'elle réunit les trois ordres, elle substitue son pouvoir à la souveraineté des lois et de l'Etat. Les trois puissances pourront aisément assembler dans quelques palatinats un nombre quelconque de malheureux dévoués à la corruption et qui, aidés des forces qui les auront mis en jeu, subjugueront ensuite les autres ; et, de proche en proche, la Pologne se trouvera confédérée comme elle le fut en faveur des dissidents, en 1767. Lorsque les choses en seront à ce point, on me signifiera, au nom de la nation confédérée, ou d'accéder ou de descendre du trône. Je vous ai déjà parlé, dans ma dernière, de mes défiances sur les Confédérés de Bar, dont la plupart seront capables de toute entreprise dès qu'on leur offrira des moyens de me nuire. Il en coûtera peu à leur légèreté naturelle de reparaître sur la Scène

LA POLOGNE ET LA FRANGE EN I772. 5l

comme instruments des Russes, tels qu'ils le furent à Radom avant d'être leurs ennemis à Bar.

Ce qui n'était, il y a huit jours, qu'une probabilité de spéculation, est aujourd'hui une crainte fondée. Mes dernières nouvelles de Berlin portent expressément que, dans le cas où je refuserais la convocation d'une Diète, le roi de Prusse pense se prévaloir de la publication de l'interrègne non révoqué et à faire nonmier Radziwil chef d'une nouvelle Confédération. Ce Radziwil est assez connu comme un homme prêt à tout et de naturel féroce et indomptable, ne connaissant ni principe ni loi. On dit qu'il demeure à Francfort-sur-le-Mein. Oginski doit aussi (suivant les mêmes notions) être invité par le roi de Prusse à revenir coopérer à son plan. Il est possible et même probable que ces dernières circonstances seront hasardées. Il ne serait cependant point mal de faire observer l'un et l'autre, Radziwil surtout, dont les fureurs vindicatives l'attacheront à quiconque lui donnera le pouvoir de me nuire.

L'armistice entre les Russes et les Turcs est renoué pour quarante jours. Les premiers mettent la rupture du Congrès sur le compte du roi de Prusse et se louent de la sincérité de la Cour de Vienne.

Je suis entièrement rassuré sur le compte de Durand et je pense, en effet, qu'il peut n'avoir été qu'un organe actif de la politique malfaisante dont le duc de Choiseul a donné tant de preuves à mon égard et

5a STANISLAS PONIATOWSKI ET MALRICE GLAYUE.

à laquelle je dois sans doute et les malheurs publics et mille désagréments particuliers.

Le Conseil du Sénat donna jeudi i5 son résultat. Il porte ces quatre points :

1° Qu'on fasse une réponse avec protestation aux déclarations des trois Cours ;

2® Que le roi ait le pouvoir d'envoyer des ministres où il le jugera nécessaire ;

3** Que les instigateurs de la Couronne et de Lithuanie fassent des manifestes contre le serment extorqué aux yeux de la noblesse des provinces usurpées ;

4° Que le roi convoque un grand Conseil du Sénat où seront appelés tous les sénateurs du royaume.

Note de V ambassadeur de Russie du 7 novembre 1772.

« Les troubles de Pologne ayant éloigné plusieurs membres de la République qui y avaient pris part, et l'arrangement définitif avec les puissances qui y ont fait valoir leurs droits respectifs à la charge de ce royaume, ainsi que la pacification en général exigeant la présence des personnes qui doivent participer aux délibérations nationales, moi soussigné, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies, déclare par les présentes que, bien loin de m'opposer au retour des magnats et dignitaires qui, en déposant toute animosité et haine particulière, vou-

dront apporter dans le sein de leur patrie Tamour de la paix et le vrai patriotisme, je leur ferai, au contraire, délivrer des passeports dès qu'ils auront renoncé, avec les formalités usitées, à leurs erreurs passées et prouvé, par cette démarche, un désir sincère de terminer les malheurs qui ont affligé la Pologne.

» Fait et signé à Varsovie, le 7/18 novembre 177a.

Page 1