LE BARON DE STACKELBERG
Varsovie, le a a octobre 177a.
... Il me sera certainement très agréable d'apprendre que M. le duc d'Aiguillon est enfin désabusé et que les doutes offensants qu'il avait sur ma complicité relativement au démembrement de la Pologne sont détruits. Sur divers indices, j'ai lieu de penser qu'il a reçu ces impressions des Confédérés.
L'abbé Georgel *, secrétaire de l'ambassadeur de France à Vienne, pourrait bien être du nombre, si j'en dois juger d'après quelques-unes de mes notions. Je prie instamment M. le duc d'Aiguillon de se tenir
I. L'abbé Georgel, né en 1781, fit partie de Tordre des Jésuites et professa dans leurs établissements d'instruction. jQ s'attacha ensuite au prince Louis de Rohan comme secrétaire intime et le suivit dans son ambassade à Vienne. Il suivit plus tard la fortune du cardinal de Rohan et, après avoir passé les années de la révolution en Suisse çt en Russie, il se retira à Nancy, où il mourut en i8ï3.
54 STANISLAS PQNIATOWSKI ET MAURICE 6LAYRE.
plus en garde contre des imputations dont il aura regret quelque jour, d'avoir pris occasion de m'affliger et d'être injuste à mon égard.
Varsovie, le a8 octobre 177a.
... M. le duc d'Aiguillon vous a marqué de la surprise du ton d'indifférence qu'il a trouvé dans mes expressions sur la rupture du Congrès, d'où il infère qu'il existe quelque convention secrète et antérieure qui me lie aux intérêts de la Russie.
Toute ma conduite, mes mesures, mes démarches, et les périls évidents auxquels elles m'exposent sont les témoignages auxquels j'adresse quiconque pourra douter de la manière dont je pense sur les maux de mon royaume et sur les circonstances qui pourraient en éloigner la dernière catastrophe.
J'ai vu la rupture du Congrès sous un point de vue un peu différent de celui où vous paraissez l'envisager. Vous pensez qu'elle retardera au moins les formalités que les Cours s'apprêtent à donner à leurs usurpations. Quant à moi, je n'ose m'en flatter et suis très persuadé que les embarras de la Russie n'étant point ceux des deux autres Cours, celles-ci sont assez puissantes, par l'union de leurs intérêts, pour procéder sans elles à tout ce qu'elles jugeront propre à les favoriser. Cette rupture vous a paru définitive et sans retour ; plusieurs circonstances m'en
LA POLOGNE ET LA FRANGE EN 177a. 55
avaîent faît juger différemment et- revénement a justifié cette opinion. Il est, d'ailleurs, très apparent que la révolution de Suède, des réflexions plus mûres de la part de la Russie, la disgrâce d'Orlofif*, et l'intérêt plus réel de s'occuper de la Pologne, adouciront la hauteur du ton et des prétentions de cette Cour, à Fockshani, et amèneront, avec le sacrifice de l'indépendance des Tartares, les moyens du succès de la reprise des conférences.
J'ai lieu d'être surpris que M. le duc d'Aiguillon insiste encore sur ses soupçons, au sujet de quelque convention secrète et antérieure entre moi et la Russie, après la manière positive dont je me suis expliqué deux fois là-dessus, et principalement dans ma lettre du II juillet. Vous avez été si expressément autorisé à assurer M. le duc d'Aiguillon qu'aucune espèce quelconque de convention n'existe entre cette Cour et moi, que vous auriez pu et dû lever tous ses doutes à cet égard. Si vous lui aviez fait part de cette lettre, j'aurais lieu d'être blessé de ce qu'ayant assuré la chose sur ma religion et mon honneur, il a manqué
I. Grégoire Orloff avait été, de même que son frère Alexis, Fâme de la conspiration qui avait, en 1763, enlevé le pouvoir à Pierre III pour le donner à Catherine II, sa femme. Il fut le favori de cette souveraine, qui en fit un homme d*Etat. Il était à Fockshani lorsqu'il apprit qu'il était remplacé, comme favori de Catherine II, par Vassiltchikoff. Il partit, parcourut d'une traite les trois mille kilomètres qui le séparaient de Pétersbourg. C'était trop tard. Il mourut fou en 1788.
quelque chose à sa conviction. Il me serait également pénible de penser, ou que je suis mal connu de M. le duc d'Aiguillon, ou qu'il donne trop aisément accès à des impressions qui me sont injurieuses. La confiance entière que j'ai donnée à sa probité et la sagesse de sa politique devraient me mériter la sienne. Enfin, si je me devais une apologie, c'est (je le répète encore) à ma conduite actuelle et subséquente à la faire.
Suivant mes dernières nouvelles de Péter sbourg, les espérances de la paix paraissaient prendre de jour en jour un fondement plus solide. M. Romanzofif* doit être chargé seul de la négociation et traiter, même indépendamment des bons offices des Cours de Berlin et de Vienne.
Un nouvel incident augmente encore le désordre et l'anarchie en Pologne. Quelques sénateurs et dignitaires de la Grande-Pologne, ayant à leur tête Auguste Sulkowski^, viennent d'ériger entre eux une espèce
1. Le général Romanzoff avait eu une grande part aux victoires des armées russes en Turquie. Il avait eu la direction des troupes qui s'emparèrent de la Moldavie et de la Valachie et qui finirent par bloquer le grand vizic dans le camp de Schoumla, ce qui força la Turquie à négocier. Gréé feld-maréchal et gouverneur de l'Ukraine, il fut encore occupé dans la seconde guerre contre les Turcs en 1788, et mourut en 1796.
2. Auguste Sulkowski était un ancien favori d'Auguste III. Il avait pris part à la Confédération de Bar, dans laquelle il montra, au commencement, beaucoup d'activité. Plus tard, il fut moins empressé. Il avait un frère qui suivit en général son
de Conseil dont l'objet, annoncé d'abord, n'était que de régler la répartition des livraisons imposées par le roi de Prusse et de pourvoir en général aux intérêts de cette province, mais qui, depuis, a signifié aux conmiissaires des guerres et du grand trésor qu'il se dispensait d'obéir aux ordres de ces départements et que, désormais, la province s'exemptait de payer à l'État les contributions accoutumées, ajoutant, par manière d'avertissement, qu'on tenterait en vain de lui disputer l'autorité qu'il s'était arrogée, puisque, au besoin, il trouverait un appui étranger. Il est très apparent que le roi de Prusse favorise cette espèce de révolte, en tant qu'elle multiplie le désordre et le mène à ses fins. Je fais ce qui est possible et de droit pour remédier à ce surcroît d'embarras.
Mes lettres particulières aux souverains de l'Europe seront accompagnées encore par des secondes, plus solennellement écrites en latin, munies du grand sceau et autorisées par le Sénat. Je ne néglige rien ; rien n'est omis de tout ce qui est possible et praticable. Mes devoirs sont remplis. Le succès appartient à la Providence et aux secours des puissances amies.
Durand est arrivé à Pétersbourg. C'est tout ce que j'en sais jusqu'ici.
exemple. — Cet alinéa de la lettre du roi montre avec quelle facilité les Polonais recouraient à une puissance étrangère pour satisfaire leurs ambitions particulières et aussi combien il était facile à un pays voisin de se créer un parti au milieu d'eux.
Stackelberg commence à me presser pour la convocation de la Dicte et m'annonce de plus grands maux si je la diffère. Je ne puis pas trop bien débrouiller encore s'il parle sérieusement ou seulement pour paraître conséquent. Je tiendrai bon, toutefois.
La Cour de Vienne outrepasse de beaucoup les premières limites de ses usurpations. Les troupes ne sont plus qu'à deux lieues de Kaminiec. Elle a donné quatre semaines à la noblesse née dans sa conquête pour se rendre dans ses foyers, sous peine de séquestre en cas de désobéissance, à moins de raisons alléguées par écrit et dont elle appréciera la valeur. Cette Cour paraît se modeler en tout sur celle de Berlin.
Le roi de Prusse touche au moment de se rendre maître de Dantzig.
Pac est à Vienne, où il fait beaucoup de dépense. D'où pourraient venir ses moyens?
P.-S. — Les nouvelles que je vous aï données du Congrès doivent être corrigées par de plus récentes que le ministre de Russie vient de me communiquer dans ce moment. Le Congrès est transporté de Fockshani à Bukarest et est fixé à la fin d'octobre* Obreskow y traitera en qualité d'ambassadeur...