CHAPITRE II
Les lettres sî franches et si pleînes de bonne foî que Stanislas-Auguste avait envoyées au général de Monet n'avaient pas réussi à convaincre le duc d'Aiguillon. Il persista à espérer que, mieux renseigné, cet homme d'État se déciderait à intervenir d'une manière quelconque pour adoucir au moins les coups que les puissances copartageantes se préparaient à donner à la Pologne. C'est dans ce but qu'il envoya en France son ami le comte Branicki, grand maître de l'artillerie de Lithuanie.
Cet homme n'avait pas, malheureusement, toute la prudence ni l'habileté diplomatique nécessaire pour réussir dans une mission aussi délicate. Il fut accompagné par le général de Rieule, aide de camp du roi et homme de bon conseil, mais qui négocia de son
6o STANISLAS PONlATOWSKI ET MAUHIGE GLAYtlË.
côté et ne tarda pas à se brouiller avec son compagnon de route.
Varsovie, le ii novembre 1773.
Monsieur le général de Monet, (Après avoir annoncé le départ du comte Branicki pour Paris, le roi continue de la manière suivante.) ... Je dois vous dire avec franchise que cette mission est jusqu'à ce moment ignorée de tout le monde, et principalement du ministre russe. Je ne lui ai cependant point caché que je prétendais travailler par tous les moyens possibles à détacher sa Cour de ses liaisons avec l'injuste auteur de nos maux, et à lui en ménager de nouvelles dont l'équité et le respect pour les droits des nations seront la base. Je lui parlerai dans quelques jours de l'envoi de Branicki comme d'une démarche conséquente avec ce principe. La veille du départ de celui-ci, c'est-à-dire le 6 du courant, le ministre de Russie me demanda une audience pour le même jour. Elle fut longue et animée. Il me lut deux lettres de sa Cour dans lesquelles on lui prescrivait de me demander la convocation de la Diète, avec la menace des plus grands malheurs, tant personnels que publics, si je m'obstinais à la refuser, ajoutant que j'espérais en vain de voir porter quelques altérations à des mesures combinées par un concert immuable entre trois souverains dont la puissance suffirait à soumettre le globe entier.
MISSION DU COMTE BRANIGKI. 6l
Je répondis que, comme je n'avais point fait un secret de mes lettres aux Cours de TEurope, il devait en être informé, et qu'ainsi il sentait du reste que je ne pouvais ni ne voulais prendre de résolution avant l'arrivée de leurs réponses. Il insista en me disant que d'ici au terme fixé par la Diète, elles auraient le temps d'arriver. Je répliquai que le contenu de ces réponses étant cela même qui me déciderait à la convoquer ou à la refuser, je répétais encore que je les attendrais. Je cherchai encore à le faire expliquer sur l'espèce de malheurs qui m'étaient annoncés. Il le fit d'une manière vague, à la vérité, mais dont le sens était la possibilité de mon détrônement, suivi immédiatement de la dissolution totale de la République, et précédé de l'entrée des armées prussiennes dans le reste de ses domaines, la dévastation et le pillage du reste chétif de mes revenus et un dépouillement de tout, jusqu'à ma dernière cuiller (ce furent ses termes), tout cela dans le cas du refus obstiné d'une Diète. Dans le cas où je me contenterais de différer cette convocation, il m'annonça l'inimitié personnelle des trois Cours, et l'inconvénient de laisser le temps au roi de Prusse d'étendre de jour en jour ses acquisitions aux dépens de la Pologne. Effectivement, ce prince avance par une progression non interrompue bien au delà des termes fixés par les conventions.
Ma réponse ayant été constamment la même que ci-dessus, et lui, continuant à me presser, je passai
6a STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
à une seconde gradation en lui objectant qu'avant la Diète je ne pouvais me dispenser d'assembler un grand Conseil du Sénat, suivant la teneur du résultat du dernier. Il en convint et me pria d'en fixer Tépoque. Je m'y refusai et lui demandai du temps pour y songer.
Après de longs détails sur le passé, des reproches sur mes prétendus torts vis-à-vis de la Russie et des réponses formelles et tranquilles de ma part, il prit congé.
La question du moment est donc de désigner le temps do la convocation du Sénat. Mon dessein est de paraître d'abord disposé à satisfaire les trois Cours sur ce point en fixant le mois de février, ce qui est l'intervalle le plus long, et passé lequel tous les prétextes à mes délais seront épuisés. Mais au moment où il sera question de pubKer mes universaux, je ferai naître quelques difficultés qui, peut-être, n'auraient pas été prévues et qui exigeront de nouveaux ordres de leurs Cours et qui feront passer du temps.
Je reviens à M. Branicki; je voudrais que sa mission pût èïve terminée pour le mois de février, afin que son résultat pût guider les délibérations du Conseil du Sénat. Vers ce temps-là, on doit avoir pris un parti, et l'on pourra m'informer sur quel degré d'assistance je puis compter. Le temps presse. Priez M. le duc d'Aiguillon, au nom de son humanité, de ne pas laisser languir les négociations.
Varsovie, i4 novembre 177a.
Mon cher Branicki,
... Tout ce que je vous dirai ici, c'est que je vois nos vieux enchantés dans Tâme que nous ayons» vous et moi, pris sur nous les risques do votre mission dont ils sentent toute l'utilité, sans en ôtre responsables.
Stackelberg, en ministre prudent, parait attendre, pour condamner maintenant votre voyage, de recevoir là-dessus des ordres de sa Cour ; en attendant, il ne parle pour ainsi dire qu'en m'avertissant du mécontentement à ce sujet des Cours de Berlin et de Vienne. n m'a dit que cette dernière étendait journellement ses limites et faisait avancer ses troupes de nouveau dans le palatinat de Lublin et même vers Varsovie et qu'il, avait à ce sujet vivement représenté à Rewitzki * combien cela serait incommodant pour les troupes russes qui ont encore des postes à Cracovie et Czenstochowa. J'ignore ce que Rewitzki a répondu à Stackelberg làdessus, mais je sais qu'il a laissé échapper devant d'autres ces paroles :
« La Russie a pris son lot sur la Pologne comme
I. Représentant diplomatique de la Cour de Vienne auprès du roi do Pologne.
chacun de nous, mais en outre elle tient tout le reste de la Pologne où elle fait vivre son armée gratis. Ainsi elle profite plus que nous, et c'est ce que nous ne voulons pas. »
De mon côté, j'ai dit à Stackelberg :
« Vous convenez que Berlin et Vienne outrepassent votre propre traité de partage. Donc ils le rompent, et vous n'êtes plus tenus de l'observer. Les Bourbons et l'Angleterre sont prêts à s'unir à vous pour nous faire rendre justice. Veuillez seulement. Vous le pouvez d'autant plus que vous savez aussi que Vienne dit toujours qu'elle rendra tout, pourvu que vous vouliez rendre. C'est donc un embarras de moins, et pour les Turcs et les Suédois, la France vous en répondra*. »
Stackelberg m'a dit que les efforts qu'on voudrait faire en opposition aux trois Cours, ne feront que les unir. On fera sagement de les satisfaire aujourd'hui, sauf à rompre avec le temps le fil de leur union et à revenir sur le passé. Communiquez cela à Monet pour que vous puissiez en faire tous les deux usage.
On me mande de Vienne aujourd'hui qu'il n'est rien moins question que de me faire la guerre si je ne
I. L*alinca précédent se trouve dans la minute de la main du roi, mais non dans la lettre chiffrée reçue par Branicki. C'est le contraire pour le suivant. Les lettres à Branicki sont les seules dont les minutes soient de la main du roi. Les autres furent écrites par Glayre et soumises ensuite au souverain.
convoque pas au plus tôt la Diète, et que ma déclaration y a été vue de très mauvais œil.
L'orage grossit. Dieu sait quelle en sera Tissue, Adieu. J'embrasse Rieule.
Varsovie, le i4 novembre 1772.
Monsieur le général de Monet, ... J'ai fait appeler Stackelberg, et je lui ai dit qu'eu égard aux demandes que les trois Cours m'avaient adressées par lui, je lui annonçais que j'étais enfin décidé à assembler le grand Conseil du Sénat. J'évitai de lui en fixer encore l'époque certaine ; mais si ces Cours persistent dans le ton et les moyens employés jusqu'ici, il ne me sera pas possible de la reculer au delà du mois de février, ce qui suppose celle de la Diète au mois de juin.
Faites donc observer à M. le duc d'Aiguillon que l'état d'indécision où je tiens les affaires ne peut durer au delà de six mois ; que tout secours utile doit être porté avant l'expiration de ce terme et que, dans l'intervalle, je suis pour ma personne dans le cas d'une ville bloquée et exposée à chaque instant aux horreurs de la famine. Les ministres des trois Cours ne font pas mystère qu'elles connaissent ma situation, mais qu'elles n'y remédieront qu'à la Diète. Elles me refusent jusqu'à l'argent que leurs troupes ont trouvé dans les bureaux des provinces usurpées et qui m'appartenait,
ayant été rassemblé antérieurement à la prise de possession. Cette privation des trois quarts de mes revenus me met réellement dans un embarras inexprimable.
La disposition où l'attente et le désir du Conseil du Sénat met la Russie, m'a paru un moment favorable pour obtenir de son ambassadeur des facilités à la réunion de ma nation. J'ai dit à Stackelberg que préalablement à la publication de mes universaux pour le grand Conseil du Sénat, j'exigeais qu'il s'engageât à donner toutes les sûretés nécessaires aux sénateurs confédérés que j'étais résolu d'y appeler dès qu'ils auraient fait à mon égard les démarches qui leur mériteraient mon pardon. Il s'y est engagé solennellement. Cette circonstance aplanit tout sans aucune difficulté principale. Je désire que M. le duc d'Aiguillon hâte la marche convenue pour cette réunion, de peur que des délais ne la retardent jusqu'au grand Conseil du Sénat, temps auquel les trois Cours ne manqueront pas de prendre des mesures pour lever l'objection tirée de l'absence de plusieurs membres de l'État et de l'état incomplet du Corps représentatif, en les faisant déclarer solennellement rebelles au roi et à la patrie, et déchus de tous leurs droits de citoyens. L'intervention de la France en leur faveur, qui aujourd'hui sera vue favorablement, ne paraîtra peut-être alors qu'une tentative d'intrigues et de chicanes.
Il me reste maintenant à vous faire part de la manière dont j'ai communiqué à Stackelberg la nou-
velle du voyage de Branicki. Je le fis appeler le 1 1 au soir et lui dis : « Comme j*espère toujours que la Russie reconnaîtra tôt ou tard qu'il est de son intérêt presque autant que du nôtre de revenir sur le traité du démembrement de la Pologne, je conserve aussi pour elle des ménagements et des égards particuliers, et je vais vous en donner une preuve. Quoique je ne me tienne nullement comptable de mes démarches à aucune puissance, je vous fais part, et à vous seulement, que j'ai envoyé M. Branicki en France pour y apprendre s'il reste quelque secours humain à attendre pour la Pologne ; en cela je m'acquitte de mes devoirs envers ma patrie ; en même temps je vous déclare que, si je puis influer sur les événements, ce n'est pas des ennemis que je ferai à la Russie, mais de nouveaux amis, et je suis persuadé qu'il dépend d'elle d'en trouver dans plus d'une moitié de l'Europe, du moment qu'elle voudra protéger les droits de la Pologne. »
La réponse de Stackelberg a été assez modérée sur la manière dont il pensait que sa Cour verrait la mis- , sion de M. Branicki ; mais il m'a dit et fait dire qu'il craignait tout pour moi du côté de Vienne et de Berlin, laissant cependant entendre que sa Cour pourrait peut-être se laisser entraîner aux dispositions de mécontentement contre moi, des deux autres, et de celle du roi de Prusse surtout.
Varsovie, le i8 novembre 1772.
Mon cher Branicki.
Voici d'abord l'extrait d'une lettre que m'adresse de Vienne M. Oginski* à la date du 3 novembre :
« Les opinions sur la conduite du roi diflfèrent suivant les intérêts et les partis.
» Ceux qui sont contraires au démembrement en font les éloges et applaudissent à la protestation, mais sans donner des espérances de secours. La preuve en est dans une réponse de l'ambassadeur de France à Tyszkiewicz^. Celui-ci ayant dit au premier dans une conversation familière, qu'il faudrait que la France mît le roi en état de défense, l'ambassadeur répliqua : (( Nous avons tant de monde à aider maintenant ! »
1. Le comte Oginski qui avait été envoyé à Pétersbourg en 17C9 était en 1772 représentant du roi auprès de la Cour de Vienne.
2. La famille Tyszkiewicz qui était dévouée aux intérêts du roi de Pologne, se composait d*un certain nombre de personnages. Le comte Tyszkiewicz, dont il est question ici, était un agent du roi à Vienne. Il alla demeurer plus tard à Paris, où il mourut dans les premiers mois de Tannée 1775. Madame Geoffrin lui avait montré beaucoup d'intérêt. « J'aime Tyszkiew^icz, disait le roi, et il le mérite. » Le grand trésorier de Lithuanie, frère de celui dont il vient d'être question, épousa cette même année une nièce de Stanislas-Auguste, Constance Poniatowska. Un autre comte Tyszkiewicz épousa en 17781a jeune comtesse Lucie Lubomirska.
» Le prince de Kaunitz * a marqué du mécontentement de la protestation au comte de Canal. Celuici [ayant dit tout ce qui pouvait justifier le roi, Kaunitz répondit : « Il faut bien pardonner au roi » cette démarche en faveur de sa dignité, quoique son » devoir soit de mesurer ses démarches, de manière à » ne point augmenter la somme du mal dans FÉtat, )) car il en serait responsable. Je ne sais point les )) mesures que prendront les autres Cours, et nous ne » ferons que les suivre. Mais avertissez le roi qu'il ne » mette pas de l'aigreur ni dans ses propos, ni dans » ses démarches, car il en arrivera des suites fâcheuses » pour lui, pour la nation et pour ceux qui sont dans » son Conseil. » Il parla ensuite de la Diète, demanda pourquoi on ne l'avait pas déjà convoquée. — Canal répondit que dans une affaire si importante, il fallait convoquer soigneusement tous les sénateurs, et qu'on ne pourrait décider l'affaire sans les y appeler. — Le prince parut satisfait de ces raisons, mais il ajouta qu'il espérait qu'il n'y en avait pas d'autres cachées, qu'on expédierait bientôt les circulaires et qu'on
I . Le prince de Kaunitz, chancelier de l'Empire fut, on le sait un des plus célèbres diplomates du xviii® siècle. Négociateur du traité d' Aix-la-Chapelle en 1748, il fut ensuite ambassadeur de Marie-Thérèse auprès de Louis XV. Son chef-d'œuvre fut la négociation qui aboutit à la conclusion d'une alliance de l'Autriche et de la France contre la Prusse, qui amena la guerre de Sept ans. Après la mort de Marie-Thérèse (1780), il se retira de plus en plus des affaires et mourut en 1794.
assemblerait incessamment ui second Conseil du Sénat.
» Il doit y avoir trois projets sur le tapis pour finir les affaires de la Pologne :
)) I . En faisant porter tout le poids d'une guerre au reste de la Pologne;
» 2. En faisant organiser une Confédération;
» 3 . Chaque puissance devrait convoquer la noblesse de ses usurpations respectives, et elle lui dirait que la République* ne pouvant point la défendre et ne voulant rien stipuler pour elle, il rentrait dans le droit de stipuler pour elle. On ajoute cependant qu'avant d'en venir à une de ces extrémités, la Cour de Vienne était résolue de faire encore une tentative pour engager le roi à convoquer de bonne grâce la Diète. »
L'extrait de cette lettre, mon cher Branicki, mérite bien que nous analysions avec quelque soin les conséquences qui en résultent.
Je crois trouver dans la réponse du prince Louis de Rohan un indice non équivoque de la nature des dispositions de la France à notre égard. Elle est portée à susciter pour ses propres intérêts des obstacles au démembrement de la Pologne. Mais il me paraît très peu probable qu'elle veuille courir aucun risque pour l'empêcher. Elle ne m'a jamais proposé, pour décider
I. On sait que la Pologne était une république gouvernée par un monarque électif. Go pays portait dans les actes diplomatiques le titre de u sérénissime République ».
ma résistance, que des motifs tirés de ma propre gloire, sans les soutenir de Tespérance positive d'un succès ménagé par ses secours. Elle veut que je m'expose en enfant perdu, tandis qu'elle demeurera spectatrice tranquille de Teffet de cette résistance. Il est évident que tous ses projets, ses mesures et ses secours efficaces sont adressés à la Suède qui lui oflfre, avec les commencements heureux d'une révolution, des moyens déjà développés d'établir son influence dans le Nord. Je vous dis ceci non pour vous décourager mais pour vous mettre en garde contre toute proposition dont l'objet serait vague et indéterminé, et pour vous rappeler ce que vous devez particulièrement vous appliquer à démêler et à pénétrer. Je vous le répète, vous m'aurez rendu un service essentiel en vous assurant seulement qu'on ne peut ou ne veut rien faire pour nous*. Ne négligez pas, cependant, d'obtenir mieux s'il est possible, et à défaut d'autre secours, tâchez de faire naître la disposition de m'accorder quelques subsides. Commencez à négocier cet article par le tableau de ma situation; passez ensuite à la dépendance inévitable où elle m'assujettit vis-à-vis des trois Cours, si c'est d'elles seules que je puis espérer du soulagement. Dites que tout ce que je demande^ la seule chose peut-être que les puissances amies
I. On voit par ce passage que le roi devenait de plus en plus pessimiste et s'habituait à la pensée d'un abandon complet de la Pologne par le reste de l'Europe.
peuvent faire de mieux pour moi maintenant, c'est de me soustraire par des secours secrets d'argent à cette extrémité de misère que nos ennemis ont jugé avec quelque fondement être le point qui me mettrait à leur discrétion. Ajoutez, si votre demande est bien accueillie, qu'il importe que [le secret soit religieusement gardé, puisque les subsides de la France ne manqueraient pas d'aigrir les trois Cours et contre elle et contre moi. Je crois même qu'il sera indispensable, quel que soit l'événement, de répandre dans le public que vous n'avez rien obtenu. C'est au moins une des précautions qui assureront votre retour. Songez de bonne heure à ce point essentiel, et concertez avec M. le duc d'Aiguillon les moyens qui pourront tromper les desseins de nos ennemis sur votre personne. Hâtez le plus qu'il sera possible l'eflet de votre commission et publiez ensuite quelque temps avant votre départ que vous avez ordre de passer en Angleterre. Cela servira à vous donner le temps d'arriver avant qu'on ait fait des dispositions pour vous en empêcher.
Prenez ensuite des passeports sous un nom supposé ; ce sont des préalables qu'il ne faut point omettre, en attendant que nous décidions la route qu'il vous faudra tenir.
Je reviens à la lettre d'Oginski. L^entretien de Kaunitz avec Canal au sujet de ma réponse aux déclarations, m'est une preuve que la Cour de Vienne n'est
nullement la moins ardente des trois à prendre et à garder. Vous voyez par ce qu'il dit de la convocation de la Diète et par les mesures projetées en cas de refus, que la volonté de ces trois Cours est très sérieuse et qu'il n'y a nulle espérance de pouvoir lui résister. Faites pressentir ceci à M. le duc, mais avec certains ménagements, et seulement autant qu'il sera nécessaire pour lui faire comprendre le danger, sans l'amener à croire que les subsides et les secours sont inutiles, puisque le mal est inévitable.
Varsovie, le 25 novembre 1772.
Monsieur le général de Monet, On insiste de tous côtés et sans relâche sur la convocation du Sénat et de la Diète. L'impératrice-reine et l'empereur*, non contents d'avoir fait agir ici le baron Rewitzki, ont parlé en personne à mon ministre à Vienne. Ils lui ont expliqué avec beaucoup de détails le danger et l'inutilité de ma résistance ; ils lui ont dit que l'union des trois Cours étant pour le présent ferme et entière, je ne devais compter sur aucun secours efficace. Ils ont en même temps laissé entrevoir des espérances pour l'avenir et des propositions très analogues à celles qui sont connues en
I .Joseph II, fils de Marie-Thérèse et de François I*' de Lorraine.
France. Je commence à croire en eflfet que les trois puissances resteront unies jusqu'au moment où le but de leurs conventions sera rempli, et où les jalousies sur la valeur de leurs lots se feront jour.
Je reste cependant ferme dans mes premières résolutions. Le grand Conseil du Sénat n'aura lieu qu'au mois de février et la Diète trois mois après. En attendant, pour prévenir l'inondation des troupes dont les Cours de Vienne et de Berlin menacent le reste de la Pologne, je publierai mes universaux pour le Conseil du Sénat au commencement de décembre.
... Quant aux Confédérés qui sont en Bavière, j'attends le succès de la négociation de Wielhorski. Stackelberg a remis à mon chancelier la déclaration par laquelle il s'engage à accorder sûreté et indemnité à ceux des Confédérés qui reviendront dans leur patrie après avoir satisfait auprès de Leurs Majestés Impériales et il m'a été positivement annoncé que l'intention décisive des trois Cours était de faire procéder à la proscription et à la confiscation des biens de ceux qui ne reviendraient pas aux conditions et au temps indiqués dans leur patrie.
Dans la lettre circulaire qui in>'ite tous les sénateurs au Conseil, j'annonce un pardon à tout Confédéré dont le retour à son devoir m'aura été suflisamment manifesté. Si, après toutes les précautions que j'ai prises et la démarche que je fais en leur faveur, ils résistent, leur malheur sera leur ouvrage, et ma con-
science me rendra le témoîgnage que j'ai voulu être un bon père et que j'ai agi comme tel.
Varsovie, le 28 novembre 1772.
Mon cher Branicki, ... Dans le cas où vous n'auriez pas eu le temps d'apprendre d'Oginski des détails suffisants sur les dispositions actuelles de la Cour de Vienne en notre faveur, je vous dirai ici en supplément, que l'empereur et l'impératrice s'expriment toujours sur le démembrement de la Pologne comme y ayant pris part avec la dernière répugnance. Ils sont entrés là-dessus dans d'assez longs raisonnements justificatifs. Ils ont chargé Oginski de me déterminer par les motifs les plus pressants de danger et de nécessité, à la convocation de la Diète. Ils ont paru même l'annoncer comme l'époque d'une révolution qui nous sera avantageuse. Ils ont laissé entrevoir des vues d'amélioration pour notre gouvernement, et dans lesquelles l'impératrice de Russie entre à l'insu de Panin* qu'ils m'avertissent
I. Nikita Ivanovitch, comte de Paiiin, premier ministre de Catherine II. Soldat dans les gardes de l'impératrice Elisabeth, il devint chambellan, puis ambassadeur à Copenhague et à Stockholm. Il fut gouverneur du grand-duc Paul depuis 1760. Il coopéra activement au complot de 1762 contre Pierre III. Il contribua à l'élection de Stanislas-Auguste. D'abord peu favorable au partage de la Pologne, il finit par conduire les négociations du premier démembrement. Il mourut en 1788.
ôtre absolument prussien. Ils exigent là- dessus le secret le plus scrupuleux et s'excusent de ne pas s'expliquer davantage sur un ton à faire comprendre qu'ils comptent agir sans la participation ou peut-être en dépit de la Prusse. Ils déclarent cependant que pour le présent, les trois Cours ne se sépareront point. Ce pour le présent est à remarquer. Oginski mande encore, d'après plusieurs avis, que l'on touche peut-être au moment de voir la France, l'Autriche et la Russie s'unir étroitement.
L'usage à faire de ce qui est dit ci-dessus est :
1° De penser que tout cela peut fort bien n'être qu'un artifice autrichien pour refroidir les mouvements que je pourrais me donner ailleurs, en me leurrant d'espérances flatteuses, mais vagues, si je me laissais induire à me confier aux deux Cours hnpériales et à négliger les Bourbons et l'Angleterre.
2® Que vous ne parlerez en France que de ce qui est positif, c'est-à-dire que l'Autriche, tout aussi bien que la Russie, me menace expressément de la dévastation aussi complète de la Pologne que celle que les Prussiens pratiquent déjà en Cujavie et puis même de partage final du reste de la Pologne, si je me refuse à donner bientôt le grand Conseil du Sénat, puis la Diète.
3® Vous direz que ce n'est que sur ces menaces très énergiquement répétées ici par Rewitzki et Stackelberg que, par amour pour mon pays, je me suis
déterminé à ordonner les circulaires pour le Conseil du Sénat dont je vous envoie une copie afin que vous ayez le mérite d'ôtrc le premier à en faire confidence à la Cour de France ^
4° Vous y ferez remarquer que, malgré toutes les menaces susdites et qui demandaient un terme bien plus court, je n'ai indiqué le Conseil du Sénat qu'au premier du mois de mars et qu'ainsi on a tout le temps de me convaincre d'ici là si l'on veut réellement nous aider. Si l'on nous donne du réel, mais du réel clair et palpable, ce futur Conseil du Sénat sera tout aussi bon, ferme et patriotique que le dernier, et la Diète n'aura lieu qu'au mois de juin.
5^ Vous y ferez remarquer la manière dont j'y ouvre la porte de grâce, non seulement aux sénateurs confédérés, mais à tout Confédéré. Il faut qu'ils se guérissent une fois pourtant de la chimère de représenter un corps. Il faut qu'ils se dissolvent et se soumettent à moi.
6® Le nommé Saint-PoP, le même au sujet duquel Choiscul a pensé me brouiller avec la Russie, continue toujours de vouloir être employé pour mes affaires en France. Il vient de me mander ce dont W^iclhorski^