‹ Stanislas Poniatowski et Maurice Glayre; correspondence relative aux partages de la PologneChapitre 51 sur 78 · I. Ambassadeur d'Angleterre on France · texte numérisé non relu

I. Ambassadeur d'Angleterre on France

110 STANISLAS POMATOWSKl ET MAURICE GLAYRE.

Du roi au général de Monet,

Varsovie, le 17 mars 1773.

Le gciicral de Leutulus ^ est déjà ici. Les troupes de son maître viennent d'occuper, outre le palatinat de Cujavie presque entièrement, une nouvelle portion de la Grande Pologne. 11 m'est revenu que Ton répand sous main en Angleterre que î'ai fait insinuer aux Dantzikois de se soumettre et que désormais je sépare mes intérêts de ceux de ma nation. Conoune cette calomnie indigne est imaginée à dessein pour refroidir

I . Chef des troupes prussiennes chargées d'occuper les parties de la Pologne qui devaient appartenir à Frédéric-le-Grand en suite du traité de partage. Lentulus était suisse. Il commença sa carrière militaire à Tâge de quatorze ans au service de 1* Autriche. Il prit part aux guerres que fit ce pays aux Turcs et aux Prussiens en Silésic. Quand la garnison de Prague se rendit aux Prussiens en 1744» il refusa au nom de sa compagnie de mettre has les armes. Forcé de suivre le sort de la garnison, il brisa son épée pour ne pas la rendre. Le roi de Prusse l'invita à sa table, fut frappé par son air martial et sa grande taille — il avait, paraît-il, sept pieds de hauteur — et le pria de prendre du service dans ses troupes. On l'appelait alors le beau Lentulus, L'année suivante, il fit un voyage dans son pays et en 1746 il entra au service de Prusse. Il prit une part importante à la guerre de sept ans, fut comblé d'honneurs et de dignités. Après avoir été chef dos troupes prussiennes en Pologne, il rentra dans son pays en 1778. Il consacra les dernières années de sa vie à l'organisation des milices bernoises et mourut à Monrepos (Lausanne) en 1786. Robert Scipion de Lentulus avait épousé la comtesse de Schwerin, dame d'honneur de la reine de Prusse.

autant que possible l'intérêt que les puissances étrangères donnent au sort de la Pologne, il est probable que son auteur cherche à lui faire prendre crédit en France. Je vous charge d'arrêter cette odieuse imputation dans ses progrès et d'assurer cette Cour que j'ai mis tout en œuvre pour soutenir le courage des Daiitzikois et leur ménager de l'appui, que je n'ai pas songé jusqu'à ce moment à séparer mes intérêts de ceux de ma nation, que si j'avais fait ce marché infâme comme on le suppose, je serais ménagé par les troupes des trois Cours, tandis que j'en suis cruellement maltraité dans les restes chétifs de mes revenus. Les faits parlent pour ma défense et c'est par eux que je veux être justifié, non à la vérité dans l'opinion publique qui se règle sur les vains jugements des gens oisifs et mal intentionnés, mais dans celle des Cours qui peuvent me secourir.

Du comte Branicki au roi,

Paris, le 22 mars 1773.

J'ai reçu la dépêche du 20 février que Votre Majesté a daigné m'écrire et je suis parti aussitôt pour Versailles. J'attendais que M. le duc d'Aiguillon me dit quelque chose au sujet du Conseil du Sénat, mais il ne m'en a pas parlé. C'est moi qui ai été obhgé de rompre le silence. Je lui rendis compte historiquement.

lia STANISLAS POMATOWSkI ET MALUlCIi: GLAYRE.

et non en manière d'excuse, de tout ce qui a été fait et résolu par vous et le Sénat. Il a répondu qu'il en était informé et affecta un ton froid sur tout ce qui regarde la Pologne. Je me suis plaint à lui-même do l'indifférence avec laquelle il voyait les affaires de Pologne, tandis que le roi de Prusse faisait des projets et qu'il a proposé aux Cours intéressées le démembrement total de la Pologne, disant que la façon ne leur coûterait pas davantage en prenant le tout qu'en ne prenant qu'une partie. M. le duc s'échauffa un peu et me dit que le roi de Pologne n'avait jamais été l'allié du roi, qu'il avait d'autres connexions (sans nommer la Russie) et que c'était là et à ses alliés qu'il devait s'adresser. « J'ai répondu à cela que je voyais avec peine la défiance qu'on lui a inspirée sur Votre Majesté et que si Votre Majesté paraît avoir des déférences pour les Cours qui envahissent la Pologne, vous vous servez, Sire, des armes que vous pouvez avoir. Abandonné de toutes les Cours garantes, vous ne pouvez opposer aux Cours mêmes qui vous font du mal que des représentations. D'ailleurs, quelle vue pouvez-vous avoir pour vous, Sire, n'y étant intéressé par rien, perdant même tout ce qu'on peut y perdre ; comment peut-on imaginer que Votre Majesté puisse favoriser l'entreprise d'une Cour intéressée au démembrement de la Pologne ? »

Je lui aï fait sentir que mon envoi prouvait le contraire, que j'ai déjà eu l'honneur de lui dire que

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si Votre Majesté peut voir du moins la probabilité du succès, vous donnerez à la tête de votre nation là où la France et ses alliés le voudront. Que Votre Majesté peut se servir de la même Diète et cette Diète devenir Tinstrument de la résistance. La Pologne n'a point de moyens à offrir, mais elle acceptera ceux que vous voudrez lui proposer dès qu'ils auront une apparence de possibilité.

A tout cela on m'a répondu que le terme de la Diète fixé si prochain ne donne pas le temps de nous servir efiQcacement. « Comment peut-on se fier à vous autres .►^ Le roi de Pologne a promis et s'est arrangé sur l'article des Confédérés... »

J'ai répondu à M. le duc d'Aiguillon, que Votre Majesté attendait depuis huit mois la lettre du roi, que les Confédérés ont fait tout le contraire de ce qu'ils devaient faire, moyennant quoi Votre Majesté ne pouvait remplir l'engagement projeté, que même actuellement vous les protégez et que, sans vous, Sire, ils auraient été différemment traités. J'ai fait à mon tour une digression et j'ai dit h M. le duc que ce n'est pas cinq ou six ambitieux ou écervelés qui décideront du sort de la Pologne et que, dans l'état actuel des choses, il faut, pour aider la Pologne, des grands moyens et abandonner les bagatelles. Si la France peut, avec ses alliés, s'intéresser au sort de la Pologne et parler d'un ton hardi, les Confédérés viendront à la tête ou à la queue, comme on les voudra placer, et ils seront bien

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reçus et bien traités par Votre Majesté. M. le duc fut appelé par le roi et notre entretien finit.

En général, la décision du Conseil du Sénat et la fixation du terme de la Diète ont été critiquées ici. On dit que nombre de sénateurs étaient habitants de Varsovie et dépendants de Votre Majesté, que la fixation du terme de la Diète est contre les lois et que Votre Majesté, dans la position où elle est, doit dire non à tout. J*ai répondu à ceux à qui je croyais devoir le faire tout ce qu'on peut dire dans un cas pareil et tout ce qui m'a été prescrit par Votre Majesté. J'ai fini par dire : « De quoi est-ce qu'il s'agit? Si on ne peut pas défendre son pays, du moins il faut faire voir le moins de légalité possible dans tous les actes qui ont lieu. Le Conseil du Sénat a décidé la Diète et en a fixé le terme qui passe même, comme on le croit, pour une infraction à l'usage et à la loi. Plus il y aura de violence, moins il y aura de légalité et mieux toutes les Cours garantes verront que les puissances copartageantes n'ont ni fondement, ni forme, ni raison et que, si un jour la Pologne peut se relever, elle peut réclamer tout ce qu'elle perd, et les faits sur cela ne seront que mieux appuyés. »

Voilà ce que je dis. Sire, et voici ce que je pense. Que Votre Majesté daigne observer le local et la position de la Pologne. Tout ce qu'on nous laisse sera entouré par trois lions qui se réservent le reste du pays, comme un morceau de gâteau qu'ils peuvent prendre quand ils le voudront. Il est presque impos-

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sible qu'ils veuillent changer la forme de notre gouvernement et nous voir bientôt arrangés ; ils sentiront que la Pologne tôt ou tard réclamera ce qu'elle vient de perdre et comme cet accord entre trois Cours ne peut exister, la Pologne deviendra un prétexte et la pomme de discorde. On nous laisse, on nous conserve dans le môme désordre où on nous a trouvés. Si Votre Majesté n'a pas d'assurances positives, si ces trois Cours ne se sont pas expliquées avant, si elles ne vous ont pas présenté un plan d'arrangement pour la Pologne, dans lequel le traité de commerce pour la navigation et les salines doivent ôlre la base, ne vous fiez pas à leur bonne foi el k leur discrétion ; dites plutôt non sur tout à cette même Diète ; et en perdant le tout, vous y gagnerez du côté de la gloire. Il n'est pas naturel que tous les armements qui se font soient sans fondement et sans raison. On ne craint pas la Pologne; on se menace donc mutuellement. La guerre est plus prochaine qu'on ne le croit; si elle s'allume, la Pologne y entrera comme objet principal. Votre Majesté aura alors un rôle si elle veut éviter de se lier les mains. Tout ce que je dis n'a de valeur qu'autant que les trois Cours ne se sont pas expliquées avec Votre Majesté. Dans le cas contraire, vous choisirez ce qui sera le mieux i)our votre nation et pour vous ; mais (pardonnez. Sire, si je me répète), si elles ne se sont pas expliquées, ne risquez pas. Un non vaudra mieux qu'un oui. La France, après tout ce que je savais positivement, n'est occupée

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que de la Suède et certainement c'est le seul point qui lui tient au cœur, mais rien ne lui réussit. M. le duc avait imagine d'envoyer un renfort composé des régiments allemands et de beaucoup d'armes et il a échoué même au conseil du roi de France. L'Angleterre a dit que si la France envoie une flotte sur la Baltique, elle lui en opposera une plus forte d'après ses traités. On avait proposé au roi de Suède d'envoyer une flotte à Mersbourg (?) pour y prendre les troupes que la France lui destinait. Il a refusé, n'osant hasarder cette démarche à cause du Danemark et du roi de Prusse.

... On croit le Congrès de Bucharest rompu. Oginski et Wielhorski jouent ici un rôle fort triste et ils m'envient tout ce qui m'arrive d'agréable. Je leur ai cependant fait sentir par une voie tierce qu'ils prennent leurs mesures et je ne leur ai pas caché complètement que cet avertissement venait de vous. Sire, et qu'ils le doivent à la bonté et à la générosité de Votre Majesté.

Je vais pour quinze jours en Angleterre y voir Milord Stormont. Si je puis tirer quelque éclaircissement j'aurai l'honneur de vous le mander.

Du comte Branicki au roi,

Paris, le 7 avril 1778.

J'ai mandé à Votre Majesté que les négociations entre la France et l'Angleterre étaient au point d'être

conclues. Toutes les apparences y étaient. La France armait, TAngleterre armait; les négociants, qui sont le principal ressort de TAnglctcrrc, opinaient que c'était pour empêcher le roi de Prusse d être maître de la Baltique. Toutes ces probabilités ont hulé mon retour à Paris, persuadé que le moment élait inléressaut.

Tout ce que j*ai mandé à Votre Majesté était vrai alors, mais, h mon grand étonnement, j'ai trouvé tout le contraire. Un courrier, envoyé par M. Durand, a changé toutes les affaires. Il a apporté en substance ce que Panin a assuré avec un ton très alïîrmalif qu'on n'en voulait pas à la Suède, qu'on la maintiendra dans sa forme actuelle de gouvernement, pourvu que la France ne mette pas obstacle au démembrement de la Pologne, c'est-à-dire qu'elle n'agisse pas contre la flotte russe qui est dans l'archipel. La nomination du prince Baralynski pour la France a flatté cette Cour et, comme ces nouvelles étaient analogues aux désirs du roi de France et de son ministère, elles ont décidé Versailles. La flotte a désarmé, les bruits de guerre sont tombés et on se repose sur des promesses qui n'ont aucun fondement. On plaint la Pologne, on dit qu'on a protesté contre le démembrement, que l'éloignemcnt ne permet pas d'agir pour elle. J'ai pensé que le roi de Prusse, suivant toutes les apparences, souffle la guerre entre la Porte et la Russie, que le projet du roi de Prusse est de se

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rendre maître de la Baltique et de faire approche? r Au triche du golfe Adriatique, parce qu'on dit que l'Autriche voudrait avoir la Valachie et la Moldavie, que si les Russes sont aidés par l'Autriche ou heureux par eux-mêmes, ils peuvent aller jusqu'à Constanlinople, reléguer la puissance ottomane en Asie et se rendre alors maîtres du commerce du Levant qu'ils partageront avec l'Angleterre par la Méditerranée. Tout cela est \n ici sous ce même point de vue, mais on ne veut pas la guerre. L'Espagne la désire, mais il lui est impossible de la faire seule. — J'ai dit à M. le duc d'Aiguillon sur mes aflFaires tout ce que Votre Majesté m'a ordonné, sans lui demander ni appui ni secours, parce que la France ayant protesté contre le démembrement de la Pologne, il ne peut pas s'intéresser au sort des individus opprimes; je n'ai pas manqué de lui faire sentir que l'événement malheureux qui m'arrive * prouve que ni Votre Majesté ni moi ne sommes doubles et que nous n'avons aucune liaison avec les Cours intéressées à partager la Pologne.

Pendant mon séjour à Londres, on a fait imprimer dans la Gazette de France, k l'article Vienne, que l'empereur avait « daigné » écrire à Votre Majesté. Dans ma première entrevue avec M. le duc d'Ai-

I . La Cour de Vienne, mécontente du séjour du comte Branicki à Paris, venait de séquestrer les propriétés qu'il possédait en Galicie.

guillon, je lui aï dit mon étonnement sur l'expression du gazelier; je lui ai ajouté que mon intention n'était pas de lui faire une plainte en forme, que je ne pouvais que mépriser l'auteur et que j'espérais qu'il ne se mettrait plus dans ce cas. M. le duc d'Aiguillon me l'ayant assuré, je n'ai rien dit de plus; j'ai marqué du mécontentement là-dessus et sur un article de la même gazette, où on a affecté d'estropier mon nom. Le même jour, j'ai vu Wielhorski ; je lui ai dit qu'on l'accusait de faire des gazettes et que de pareilles choses se paient au comptant. Il a juré, et dit plus de sottises des gazetiers que je n'en pense.

On dit que Orlow s'est expatrié avec Panin. Si cela est, je reconnais l'habileté de M. de Saldern. Orlow, qui devait commander les troupes sur le Danube, n'y retournera plus ; il veut rester h Saint- Pétersbourg. Vous devez, Sire, savoir cela mieux que moi.

Le ministère d'Angleterre n'a pas été instruit sur le compte de Votre Majesté. Je ne sais pas ce que ceux qui m'ont précédé y ont fait. J'ai été oblige de détruire l'opinion qu'on s'était formée et de faire connaître Votre Majesté telle qu'elle est, c'est-à-dire bien différente de ce qu'on en pensait.

L'issue de la Diète intéresse et occupe tout le monde dans ce moment-ci et m'affecte à un tel point qu'il mine ma santé et mon existence.

Il faudrait que je sois mieux instruit de ce qui se

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passe. Le plus petit événement peut occasionner un très grand changement à Versailles. Le roi de France me témoigne beaucoup de bonté, bien qu'on Tanime contre Votre Majesté, à cause des Confédérés *.

I. Le roi insista de nouveau deux semaines plus tard pour que Branicki quittAt au plus tôt la France. Glayre lui écrivit dans le même sens, mais d*une manière plus sévère, u II n*est pas séant, lui écrivait-il le 26 avril, après ce que le roi a fait pour vous, de faire des voyages de plaisir et sans utilité pour son service tandis qu'il est dans la peine. Pardonnez-moi, mon cher comte, ces réilcxions. Je ne suis pas de vos amis à la manière du duc de Chartres; je le suis à la mienne. »

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