I. Successeur du duc d* Aiguillon
l34 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
France, à diflférenles époques depuis dix ans, et leur peu de succès. Il ne pourra pas disconvenir que la manière, si peu favorable, dont elles y ont été accueillies, n'ait été en très grande partie la cause des désastres actuels de la Pologne.
D'après tout ce que j'apprends sur les principes politiques de M. de Yergennes, j*ai tout lieu de croire que, s'il avait été depuis longtemps à*la place qu'il occupe, les relations politiques de la France et de la Pologne seraient bien différentes et notre démembrement ne serait pas arrivé. Mais le mal est fait. On ne peut raisonner ni agir que d'après les (circonstances) actuelles.
Toutes vos dépêches, depuis deux ans, m'ont fait connaître le désir constant qu'on a en France de voir désunir l'accord de nos trois voisins, et que l'un des trois puisse se porter à redevenir tellement ami de la Pologne qu'il veuille l'aider à recouvrer les pertes que la convention de la Cour de Pétersbourg lui a fait essuyer et à empêclier, du moins en attendant, qu'elles ne soient augmentées, La Russie, seule des trois, n'usurpe pas sur nous au delà de la convention. Elle continue à témoigner aux deux autres sa désapprobation sur les nouveaux torts qu'elles nous font depuis le dernier traité. Cette même Russie, après avoir été, il est vrai, l'instrument le plus actif de la diminution de ma prérogative, devient actuellement l'agent le plus efficace de l'établissement des impôts destinés à me
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donner de nouveau un revenu et à produire une armée de trente mille hommes, nombre qui doit sans doute paraître bien petit au dehors, mais auquel même la Pologne ne parviendra jamais si la Russie ne continue pas d'empêcher que le roi de Prusse nous mette dans r impossibilité d'en avoir autant. D'ailleurs, la Russie ayant maintenant la paix avec la Turquie et Pougatcheff * étant pris, d'après les dernières nouvelles, pourra bientôt se dispenser, si elle veut, des déférences excessives qu'elle marquait jusqu'ici aux Cours de Vienne et de Berlin. Je devrais croire qu'elle le voudra en effet, d'après bien des paroles et des indices que la dernière mission du comte Branicki en Russie, a occasionnés. De tout cela il résulte que je suis convaincu de la bonté des conseils que l'on m'a donnés en France par votre intermédiaire, relativement à la désunion désirée de mes trois voisins, et que pour y parvenir je ne puis employer des moyens plus probablement efficaces qu'en cherchant de plus en plus, par une conduite très suivie, de regagner la confiance et la bonne volonté de la Russie. Je n'ai omis aucune représentation ni aucune insinuation possible par le comte
I . Pougatcheff est ce fameux Cosaque qui se mit à la tôto d'une vaste révolte des tribus du sud-est de la Russie contre Catherine II. Il prétendait être le tsar Pierre III. Après avoir causé de sérieux dangers au gouvernement, il fut pris en suite de la trahison de quelques-uns des siens et conduit dans une cage de fer à Moscou où il fut exécuté.
l36 STANISLAS POMATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
Branicki, et par d'autres voies, pour faciliter un rapprochement entre la France et la Russie. Je ne crois pas me tromper en présageant le développement prochain des dispositions de la Russie à cet égard.
Lorsque vous parlerez ?i M. le comte de Vergenncs des notions ci-dessus, vous lui réitérerez ce que vous avez été chargé de dire à son prédécesseur, savoir que je désire invariablement de voir la France former et étendre de nouvelles liaisons avec la Pologne; que j'y ai voulu concourir sincèrement et que je le veux encore autant qu'il est et sera en mon pouvoir.
Du roi au comte de Monet.
Varsovie, le 6 mai 1775.
Je juge à propos de vous informer que vers la fin de la Diète, le grand général Branicki ayant fait aux États un discours plein d'énergie et de patriotisme, je profitai de la sensation vive qu'il causa parmi les membres de cette assemblée pour proposer une note ministérielle qui fut approuvée et remise aux ministres des trois Cours. Vous verrez que cette note équivaut à la protestation la plus formelle et la plus authentique contre les usurpations ultérieures de nos voisins, et que, dans la situation critique de nos affaires, c'était tout ce dont je pouvais me flatter, que de donner force de loi à une réclamation aussi publique et à laquelle des circonstances plus heureuses peuvent donner de la valeur.
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Du roi au comte de Morte t.
Varsovie, i5 novembre 1775.
Les nouvelles qui se répandent, d'une maladie dangereuse du roi de Prusse*, vont fixer l'attention de tout le monde sur les suites que sa mort aura dans les affaires politiques de l'Europe. Elles peuvent être d'une grande conséquence pour la Pologne et méritent par là d'être observées de plus près par moi. Tâchez de pénétrer quels sont les intérêts et les dispositions de la France sur le prochain événement, jusqu'à quel point elle s'est concilié le successeur au trône. Son crédit, près de lui, irait-il jusqu'à pouvoir nous flatter que la Pologne trouverait dans la France une amie utile dans ses démêlés avec la Prusse? Pourrait-on de là concevoir quelque espérance sur le retour de quelque province à la Pologne? Serait-il, du moins, possible de porter le ministère français à faire auprès de ce futur roi, des tentatives à ce sujet ? L'Autriche et la Russie disaient : (( Nous rendrons à la Pologne si le roi de Prusse lui rend. » C'est donc auprès de ce dernier qu'il faut agir avec le plus d'énergie et la circonstance d'un nouveau règne semble en offrir l'à-propos.
L'effet le plus sûr de la mort du roi de Prusse régnant sera, j'espère, le rapprochement de la France
î. Frédéric II ; il mourut en 1786.
l38 STANISLAS PONIATOW8KI ET MAURICE 6LATRE.
et de la Russie, car il n'est pas à présumer que son successeur subjugue le ministère russe au même point où il se l'était assujetti. De là naîtraient des facilités au projet qui me tient si fort au cœur d'avoir un ministre polonais en France et un Français ici*. Priez de ma part M. de Vergennes de me donner ses avis sur ma position actuelle, dont il aura été instruit par M. Durand,
Du roi au comte de Mortel.
Var80\'ie, le 1776.
Le roi annonce qu'un traité assez favorable venait d'être conclu avec l'Autriche, concernant la délimitation des frontières. Voici la suite de sa lettre :
(( Il est des gens qui prétendent que l'on a eu, de la part de la Pologne, trop de complaisance pour l'Autriche dans cette négociation. » Mais je savais avec certitude que les ordres de Rewitzki portaient, au cas que nous ne nous contentassions point de ce que l'Autriche nous offrait, de nous donner une déclaration écrite par laquelle il nous aurait été dit que l'Autriche se réservait de nous faire des restitutions lorsque le roi de Prusse lui en donnerait l'exemple. Or le roi de Prusse nous a déclaré, peu de temps avant la négo-
I. Le duc de Vergennes répondit qu'il enverrait volontiers un agent diplomatique à Varsovie, mais à la condition que celle décision eût Tagrément de la Russie.
ciation avec rAutriche, qu'il ferait des restitutions lorscpie r Au triche lui en donnerait l'exemple. Il était donc clair qu'il fallait saisir le moment de la bonne volonté de l'Autriche, sans quoi nous risquions de perdre jusqu'à l'apparence d'aucune restitution et de plus nous avons gagné à cela la certitude que l'Autriche, pour son propre intérêt, concourra avec la Russie à obliger le roi de Prusse à nous fah'e justice au moins en partie.
Maurice Glayre * au roi de Pologne,
Paris, le a3 juin 1777.
... M. le comte de Vergennes a répondu aux choses obligeantes que je lui ai dites de la part de Votre Majesté avec une politesse pleine d'énergie. Il s'est expliqué ensuite sur le système de la France relativement à la Pologne d'une manière très naturelle et très plausible. « Le vrai intérêt de la France, dit-il, aurait été de conserver à la Pologne ses provinces, et ses fautes l'ont rendue timide spectatrice de sa dépouille, mais il n'en demeure pas moins vrai que
I . J*ai parlé dans rintroduction relative à Maurice Glayre et Stanislas Poniatowski, de la mission dont cette personne avait été chargée. Cette lettre est la seule qui soit relative aux affaires politiques de la Pologne. Les autres sont relatives à la situation générale du continent et surtout à la aociété française en 1777.
l4o STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLATRE.
la prospérité actuelle de la Pologne doit faire encore une partie essentielle de nos vœux politiques et que nous applaudirons à tous les pas que le roi fera pour mettre hors de pair son influence dans le gouvernement. Pour acheminer cette révolution, il faut au roi une grande force de conduite et divers traits des derniers temps montrent qu'il en est capable. »
M. de Vergennes veut laisser tomber toutes les liaisons d'intrigues que la France a eues si longtemps avec la Pologne. Il veut éteindre peu à peu les pensions qui y sont payées. « Il vaut mieux, dit-il, y jeter à propos quelques millions à la fois que de les dépenser annuellement sans aucune utilité réelle. Voyez en Suède un exemple de l'inutilité de ces pensionnaires. La Russie y versait des trésors. A la révolution, qu'ont fait les siens pour elle.^ tes Cours, dupes, disent : Nous avons un tel parti dans tel ou tel État de l'Europe. Au lieu de cela, renversez la phrase et vous aurez la proposition vraie. C'est tel ou tel parti qui a telle ou telle Cour au service de ses intérêts et de ses passions particulières. »
Il fut question de l'envoi d'un ministre français à Varsovie. (( Non, dit-il, il n'en est pas temps encore; pour votre propre bien, vous ne devez pas le désirer. Si on voyait arriver un ministre français à Varsovie, les têtes polonaises ne manqueraient pas de s'échaufler. Il aurait beau prêcher la paix. Malgré nous, il se formerait un parti français de tout ce qu'il y aurait d'in-
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quiets en Pologne. Or c'est de Tharmonie qu'il vous faut, et rien n'est indifférent de tout ce qui peut l'altérer.
)) — Mais, repris-je, pouvons-nous du moins compter sur votre disposition à nous aider dans tous les cas où il dépendra de vous de le faire?
» — Oui, dit-il, en tout temps et en tout lieu, et vous pouvez en assurer le roi.
Au sujet de la Russie, il me dit : « Tant que cette impératrice vivra, il n'y a rien à faire pour nous en Russie. Nous devons en prendre notre parti. Mais cette Russie commence-t-elle à sentir la faute impardonnable qu'elle a faite en laissant démembrer la Pologne, sa plus sûre barrière, la porte de son influence dans l'Europe? J'ai cru un moment qu'elle allait entrer dans les véritables intérêts de sa politique, c'està-dire donner de la consistance au gouvernement polonais, mais je me suis trompé; elle n'a rien fait qu'à moitié. »
J'allais lui faire valoir les avantages des opérations combinées avec la Russie à la dernière Diète, mais il m'interrompit en appuyant sur ces mots : « Ouvrage ébauché que tout cela ; il n'y a rien de fait en comparaison de ce qui reste à faire. » Enfin, Sire, il est clair que M. de Vergennes aimerait à voir répéter en Pologne la révolution qu'il a si heureusement conduite en Suède. Il a supprimé le mot, mais il a suffisaniment désigné la chose,
JF
1^2 STANISLAS P05IAT0WSKI ET MAURICE 6LATRE.
Au reste, l'air du bureau paraît absolument décidé en faveur de M. de Vergennes. U est très bien avec M. le comte de Maurepas, qui le consulte sur tout, n n'y a personne qui lui refuse des talents, un esprit systématique et beaucoup de constance. Mîlord Stormont le regarde comme parfaitement instruit des intérêts des Cours de l'Europe. « Il les connaît toutes, dit-il, mais la sienne est celle qu'il connaît le moins. »
On parle encore à Paris des sottises que le grand général * y a faites et dites. Milord Stormont ne tarit pas là-dessus. Le grand général lui dit un jour : « Je n'ai rien appris; malgré cela, je ne sais comment cela se fait, mais je connais aussi bien que vous toutes les affaires des Cours de l'Europe. » Je vois avec étonnement qu'une des circonstances qui vous ont fait ici. Sire, le plus d'honneur a été votre fermeté à son égard.
Il fut ensuite question du roi de Prusse. « Finissez avec lui, me dit-il, à quelque prix que ce soit. Point de queue de compte; il faut solder une bonne fois. » C'est, suivant lui, le plus grand homme de l'Europe.
Quant à l'Empereur ^, le peuple de tous les ordres en parle avec enthousiasme. Les gens sensés sont très
1. Branicki, un des principaux membres de la Confédération de Bar.
2. Joseph IT. On sait que Louis XVI avait épousé sa sœur, Marie-Antoinette.
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fâchés qu'il ait vu de si près la Cour de France. Quelqu'un m'a dit à Versailles, en me montrant le portrait de l'Empereur : « Voilà notre plus grand ennemi, parce qu'il nous connaît, qu'il nous méprise et qu'il a une intelligence dans la place. »
Du roi à Maurice Glayre.
Varsovie, le 27 septembre 1777.
...Lorsque les propos de Maisonneuve S à son retour, m'ont fait voir à quel point on s'était occupé à Paris de l'idée de mon mariage (quoique sans le moindre ordre de ma part), j'ai jugé que, pour prévenir tout rapport mal fondé, il convenait d'en informer Stackelberg, en ajoutant que jamais je n'avais pensé me marier sans l'aveu de l'impératrice de Russie et qu'aujourd'hui je me trouvais presque trop vieux pour cela, surtout vis-à-vis de la jeune princesse de Bourbon; mais que si l'impératrice agréait mon idée de Courlande pour mon neveu, cela pourrait devenir un mariage sortable. La réponse de l'impératrice est qu'elle nie lient grand compte de ma confiance, mais que le duc de Courlande n'est pas mort et que, quant à la France, je dois me souvenir que tous mes mallieurs sont provenus d'elle.
Après cette réponse, je n'ai d'autre parti à prendre
I Maisonncuve, d'origine française, était chargé des affaires de Tordre de Malte en Pologne.
l44 STANISLAS PÔMATOWSkl ET MALUICE GLAYUë.
que de vous prescrire de couper court à tout discours ultérieur sur cette matière, en laissant cependant comprendre clairement à la France que c'est uniquement les entraves de ma position qui m'empêchent de profiter des dispositions qu'on veut bien me témoigner et qu'il est impossible de priser plus que je ne le fais tous les avantages du sang et du mérite personnel réunis dans la personne de mademoiselle de Bourbon.
Divers indices m'ayant fait connaître qu'il s'élevait des nuages dans l'esprit de Stackelberg, je lui ai fait demander, pendant mon absence, par le maréchal Rzewuski, de me dire sans détour si votre séjour à Paris l'offusquait. Rzewuski m'a répondu que Stackelberg par lui-même ne trouvait point à redire à la prolongation de votre séjour à Paris, mais qu'il était cependant d'avis de l'abréger, puisque vos entretiens avec Vergennes et d'autres ministres ont donné de l'inquiétude au prince Baratynski.
Sur cela, des le jour de mon arrivée, j'ai dit à Slackelberg que j'allais vous donner ordre de quitter Paris. 11 m'a répondu ces propres mots : Rzewuski m'a mal compris. C'est au sujet de l'envoyé turc que j'ai des inquiétudes, mais point du tout au sujet de Glayre. Il peut rester à Paris autant qu'il voudra; cela ne me fait rien du tout, ni politiquement, ni même à aucun égard de société. »
Ce sont là ses propres paroles. Je me les suis fait
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répéter trois fois et je lui ai même montré un passage de votre dernière lettre relatif au prince Baratynski, à Monet et aux relations delà France et de la Pologne.
Slackelberg n'y a rien trouvé à redire, m'a confirmé que vous pouviez rester à Paris. Il m'a seulement fait entendre que, tout pesé, il vaudrait mieux ne point donner encore l'appareil d'une autorisation publique à Monet.
Ainsi vous voilà instruit comme je le suis moi-même à cet égard. Ma conclusion est que vous pouvez rester à Paris encore quelque temps, à moins que vous n'aperceviez des symptômes de défiance chez Baratynski. Dans ce cas, partez sans attendre davantage. Si ce cas arrivait bientôt et que vous vous trouviez en fonds, il pourrait devenir utile que vous fissiez le tour par Turin, Florence, Rome, Venise et Vienne. Ce serait autant de Cours de plus que vous connaîtriez, et, par conséquent, vous en vaudriez encore mieux, quoique je sois bien aise de vous dire encore dans cette occasion, que vous valez beaucoup à mes yeux, tel que vous êtes.
... Le roi de Prusse ne se prête à rien pour notre commerce. Les vexations s'aggravent, au contraire. Il a cependant donné l'ordre qu'on laisse passer mes ballots de Rouen *.
I. Il s'agit des ballots contenant les meubles appartenant au roi et que Glayre avait rassemblés à Paris et expédiés par la Seine et la mer à Dantzig.
l46 STANISLAS P0NIAT0W8KI ET MAURICE GLAYRE.
Da roi à Maurice Glayre,
Varsovie, le i5 octobre 1777.
Le comte de Stackelberg m'a écrit hier un billet des plus piquants pour me dire qu'il venait d'apprendre par la poste de samedi « que vous faisiez le petit négociateur à Paris, que vous aviez des recommandations de moi en forme de pleins pouvoirs et que ce machiavélisme n'est pas conforme à ma position ni à l'honnêteté de mon caractère ».
Je vous épargne le reste.
J'ai répondu à ce billet « que je ne vous avais donné aucune lettre d'aucune espèce pour aucun ministre de la Cour de France, que vous n'y avez travaillé à rien qu'à ce qui concerne la sortie de mes meubles qui vieillissaient depuis dix ans dans un magasin de Paris ; que je priais l'ambassadeur de se souvenir que, dès le 27 septembre, je lui ai ofiFert de vous rappeler et que c'est lui qui m'a dit trois fois ce jour-là qu'il ne le voulait pas, mais qu'aujourd'hui je vous donnais l'ordre de quitter Paris et la France » .
Je vous en donne l'ordre en effet. Partez, le plus tôt sera le mieux et revenez par où vous voudrez. Je vous ai dit ma pensée là-dessus dans ma dernière. J'ai déjà vu tant de variations que je ne jurerais point que dans quelques jours l'ambassadeur me dise qu'il
n'a point demandé votre rappel et que vous n'avez qu'à rester à Paris.
Ce n'est là qu'un répit de plus, car je vois qu'on est dans ce moment, de la part de la Russie, dans un paroxysme de jalousie et de défiance extrême en général sur tous les objets et particulièrement à mon égard depuis que la Russie ne doute plus qu'elle va avoir une guerre contre les Turcs.
J'éprouve presque les mêmes mortifications et les mêmes changements par rapport à BoscampsS comme à votre égard, et tout aussi peu mérités.
Il faut donc des choses tranchantes de ma part pour détruire jusqu'aux prétextes de mécontentement contre moi. Ainsi, quittez Paris sans tarder. Il est probable que j'ordonnerai bientôt la même chose à Boscamps.
Vous ferez sentir à Le Cocq* combien ma situation est critique et combien eUe exige que je m'observe jusque sur les plus petites choses et que cela va même être cause souvent d'une grande retenue de ma part dans mes correspondances. Par tout ce que vous et Le Cocq m'avez écrit, je juge que M. de
1. Boscamps était chargé à cette époque-là d'une mission du roi auprès de la Porte ottomane.
2, Le Cocq était un faux nom sous lequel on expédiait de Varsovie à Paris, les lettres destinées au général comte de Monet. J'ai déjà dit que le pli adressé à Le Cocq était contenu dans un autre portant l'adresse d'une maison de banque en relation d'affaires avec le roi.
l48 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAYRE.
Vergennes lui-même sentira que je ne puis faire autrement puisque lui-même m'a fait dire que je n'avais rien de mieux à faire que de me tenir étroitement lié à la Russie, chose que je n'ai pas laissé ignorer à Stackelberg.
Du roi au comte de Monet.
Varsovie, le i5 novembre 1777.
... Depuis le moment où j'ai su la paix des Russes avec les Turcs faite en 1774, je ne cessais de représenter à la Cour de Russie que par justice et par politique elle devait aider la Pologne à obtenir de la Porte ottomane un renouvellement authentique pour nous de la paix de Carlowitz enfreint si injustement de la part des Turcs par l'irruption hostile dans laquelle ils ont, en 1768, brûlé trois villes et une centaine de villages sur nos confins, en emmenant les habitants en esclavage, et par le manifeste injurieux qu'ils ont publié contre la Pologne en 1769. Après beaucoup de délais, la Russie s'est enfin prêtée à notre demande, et son ministre à Constantinople a obtenu dans le courant de l'année dernière le firman pour admettre l'envoyé de Pologne que la Diète dernière a chargé du renouvellement de l'amitié entre les deux Etats. L'ancien traité de 1621 entre la Pologne et la Turquie ayant stipulé, par une clause qui n'a jamais été révoquée depuis, que la Pologne aurait le droit
d'entretenir un ministre permanent à Constantinople, M. de Boscamps a fait quelque pas auprès de la Porte ottomane pour obtenir son agrément à TefiFet de cette permanence pour sa personne. Cette démarche était faite au su de la Cour de Russie, laquelle cependant a changé d'avis depuis et m'a demandé d'une manière très pressante de rappeler M. de Boscamps, duquel elle croit avoir quelques raisons de se plaindre. Une autre raison très forte se joint à la précédente, c'est que la présence de Numan-Bey à Varsovie et celle de Boscamps à Constantinople sont une dépense extrêmement onéreuse pour la Pologne dans l'état d'épuisement où se trouvent ses finances. Ces causes réunies ont déterminé le Conseil permanent (aux avis duquel les dernières lois m'obligent de déférer) à rappeler M. de Boscamps. L'ordre en est donné.
Je ne doute pas que M. le comte de Vergennes, qui m'a fait conseiller à plusieurs reprises de m'assurer autant que possible l'amitié de la Russie, ne sente de reste que, dans la position critique des affaires qui rend une guerre prochaine entre la Russie et la Porte ottomane si vraisemblable, les défiances de la dernière pourraient devenir très dommageables à moi et à la Pologne. C'est pour les éviter que Boscamps est rappelé.
n me reste à vous instruire d'une particularité. J'ai fondé depuis onze ans une école d'enfants à Constantinople, destinée à y former une pépinière d'interprète»
l5o STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE 6LATRB.
polonais, établissement dont personne ne connaît mieux l'utilité que la Cour de France qui en a donné l'exemple. Cette école polonaise s'est maintenue à Gonstantinople malgré tout ce qui s'est passé entre la Turquie et la Pologne pendant toute la dernière guerre russe, et cela à force d'adresse et de circonspection, à l'aide des ambassadeurs d'Angleterre qui se sont comme approprié cette école et de cette manière lui ont procuré la protection du droit des gens. Aujourd'hui, je mets tant de confiance dans les bonnes dispositions du ministère de France pour moi que je pourrais confier ce dépôt avec une égale sûreté à son ambassadeur en Turquie, mais comme j'ai lieu de croire que cette nouveauté donnerait à penser à la Russie, je m'en abstiens pour cette raison, et je compte laisser encore cette fois-ci cet établissement entre les mains de l'ambassadeur d'Angleterre.
Da roi au comte de Monet.
Varsovie, le 3i décembre 1777.
L'acte signé de la main de Sa Majesté Très Chrétienne par lequel la réciprocité de l'abolition du droit d'aubaine est assurée aux Polonais en France m'est parvenu*. J'y ai reconnu l'effet des soins de M. le comte
I . C'était le droit de s'approprier la succession des étrangers décédés dans le pays, à Texclusion de tous les héritiers testamentaires et conventionnels, ainsi <|ue des héritiers étrangers.
DE 1778 A 1787. r5i
de Vergennes. Je vous charge de lui en faire mon remerciement le plus cordial. D m'est si naturel de sentir la douceur de la reconnaissance et si doux de le témoigner, que je me serais fait un plaisir d'assurer M. le comte de Vergennes par une lettre de ma main, combien je me plais à remarquer la suite qu'il paraît mettre dans ses démarches obligeantes à mon égard. Mais vous savez par les États de qui ma lettre doit nécessairement passer. J'ai malheureusement l'expérience du soin infatigable avec lequel ce bon voisin, le roi de Prusse, épie la moindre circonstance qui peut lui servir à me nuire. Une lettre de moi à un ministre de France, communiquée et assaisonnée par le roi de Prusse, en Russie, suffirait dans ce moment de défiance et de jalousie pour m'attirer de nouveaux désagréments semblables à ceux qui ont si subitement ramené M. de Glayre de France, et j'avoue que difiFérents traits de la Cour de Vienne et nommément de l'empereur ne m'inspirent pas beaucoup plus de confiance de ce côté-là. Je vous charge donc de bien assurer M. le comte de Vergennes et par lui M. le comte de Maurepas et le roi de France lui-même que rien n'est perdu de leur part auprès de moi et que je ne soupire qu'après le moment où je pourrai manifester mes sentiments à l'égard de la France sans me faire du mal du côté de la Russie dont l'amitié, selon l'avis de M. le comte de Vergennes lui-même, doit faire le premier objet de mes soins.
l52 STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE 6LATRE.
Au premier jour, il faudra enfin que je fasse délivrer au sieur Blanchot ma ratification de la dernière convention des limites entre les États de son maître et la Pologne, en y ajoutant une note qui exprimera une protestation solennelle contre toutes les infractions au dernier traité de 1776 que le roi de Prusse refusa de redresser malgré nos plaintes réitérées, particulièrement en matière de commerce. La Cour de Vienne, à la vérité, me fait quelques ouvertures commerciales qui pourraient nous dédommager en partie, mais il faut encore et les discuter et les voir réalisées. En attendant, cette Cour annonce déjà l'intention d'établir un coadjuteur de sa main pour cette partie de Tévêché de Cracovie qui est tombée dans son partage. J'ai écrit à Timpératrice-reine pour la prier de ne point faire ce tort à mon frère mais je n*ai pas de réponse.
Maurice Glayre au comte de Monet.
Varsovie, 28 mars 1778.
... n faut rétracter au sujet de l'empereur ce que je vous disais dans ma dernière*, c'est un virtuose. Qu'il y ait guerre ou non, sa réputation est faite ^. Le roi de Prusse a douté de sa fortune mesurée avec la
1. La lettre à laquelle il est fait allusion manque dans les papiers de Glayre.