‹ Stanislas Poniatowski et Maurice Glayre; correspondence relative aux partages de la PologneChapitre 56 sur 78 · DE I 778 A I · texte numérisé non relu

DE I 778 A I

d'un État portent nécessairement sur des sacrifices de la part des volontés particulières en faveur du vœu général; or, la volonté particulière est ici souveraine et ne s'imposera jamais de privations. Je vous assure, mon cher comte, que je suis tout affligé de ce tableau de désordre et d'absurdité, et que mon indigénat, qui m'a fait aimer la Pologne, ne m'a jusqu'ici donné que le regret de n'avoir que de vains désirs à former en sa faveur.

Heureux les ennemis de cette nation oubliée par les divinités bienfaisantes I Ils ne peuvent la considérer dans aucun des instants de sa durée actuelle sans trouver des motifs de triomphe et de joie...

Maurice Glayre au comte de Monet.

Varsovie, le 22 novembre 1780.

Nous voilà enfin parvenus au terme de la Diète, au grand contentement de tous ceux pour qui le tableau de la déraison n'est pas réjouissant. On a élu la magistrature, proposé une infinité de lois dont les objets concernaient des intérêts particuliers. Rien d'utile, rien de sensé n'a pu ni passer, ni presque être proposé, à l'exception d'une loi somptuaire mal entendue et d'une réforme au sujet des lettres de change plus mal entendue encore. Tous les indigénats ont été rejetés, ceux mêmes que le roi avait demandés, dans le nombre

17a STANISLAS PONIATOWSKI ET MAURICE GLAY.RE.

desquels vous étiez inscrit. Cette matière est d'Ëtat et veut Tunanimité. Un nonce de mauvaise humeur a dit non, a persisté et tout a été dit. Le prince de Ligne est venu lui-même dans les Chambres; il allait de nonce en nonce. Enfin, après cinq heures d'insistance de sa part et de refus de celle du nonce négatif, il l'a tellement fatigué que, de guerre lasse, il a crié : Eh bien, le prince de Ligne, mais lui seul * .' Le roi a été peiné de cela par l'intérêt qu'il mettait à vous obliger, et il me charge de vous le dire de sa part...

Du roi au comte de Monet.

Varsovie, le 8 octobre 1788.

Incertain sur ce qui aurait pu résulter d'une correspondance plus active avec la France, j'ai laissé languir celle dont vous êtes l'organe. Les matières qui l'eussent soutenue étaient presque toutes des maux soufferts et des maux prévus. Il faut être bien sûr de ses droits à un grand intérêt pour ne pas craindre de fatiguer, par les traits d'une histoire toujours malheureuse, une Cour éloignée qui peut sans inconvénient y être indifférente, alors surtout qu'une plainte trahie n'eût fait que motiver de nouveaux maux. Le Palatin

I. Voir le récit du prince de Ligne dans le bel ouvrage de Lucien Perey : Histoire d'une grande dame au xvin* siècle, La princesse Hélène de Ligne, pages ao6 et 207.

de Mazovie m*assure que rattention que M. de Vergennes porte sur la Pologne, et l'espèce de sentiments qu'il me donne a quelque chose de plus énergique qu'une simple disposition bienveillante, qu'il fait plus que de ne point nous vouloir de mal, et que, si dans les vastes influences qu'il dirige, il pouvait nous épargner quelques maux, il y serait entraîné par inclination autant que par les conseils de sa politique bienfaisante. On croit aisément ce que l'on désire. Je crois M. le comte de Vergennes de mes amis, puisqu'il veut bien faire profession de l'être. Il est trop grand pour devoir feindre même dans un simple compliment, trop supérieur à ses pareils pour que le sens de ses expressions doive être réduit sur la règle commune.

Voici, mon cher Monet, une dépêche dictée par la confiance. Je vous charge d'en faire parvenir les faits à la connaissance de M. le comte de Vergennes.

Je crois en général la Cour de Russie beaucoup plus portée à nous faire du bien que du mal. Elle ne peut se dissimuler que, s'étant ménagée par de grands soins une influence exclusive en Pologne, il serait dans l'intérêt de sa gloire de nous protéger, et que qui nous opprime brave ses vues et sa puissance. Je ne puis cependant que m' apercevoir que ce sentiment est sujet à bien des réticences et à des distractions. Voici des faits qui malheureusement me le prouvent.

Dans le mois de juin dernier, l'ambassadeur de Russie m'adressa une note par laquelle il se plaignait

174 STANISLAS P0NIAT0W8KI ET MAURICE 6LATRE.

que les sujets polonais favorisaient la désertion des paysans russes sur les frontières. Je fis ce qui dépendait de moi pour prévenir les suites de cette plainte. Je fis publier un universal comminatoire défendant toute manœuvre tendant à favoriser les désertions. De plus, j'ordonnai des recherches contre ceux qui furent accusés. Leur résultat a mis en évidence la fausseté de ce qui avait été mis à leur charge. Tout paraissait apaisé lorsque, le 16 juillet, un détachement russe entra sur les terres de la République, enlevant des paysans par centaines avec des désordres et des oppressions dont je répugne à vous faire le détail. Voici, à mon avis, la cause de cette démarche hostile. La dou ceur du gouvernement polonais, opposée à la rigueur de l'esclavage russe, occasionne sur les frontières des émigrations peut-être fréquentes. Le sujet du gouvernement despotique passe volontairement sous un gouvernement modéré. Cette émigration ne peut être un objet de plainte ni amener des restitutions qu'autant qu'elle est fomentée et favorisée. Les seigneurs russes la peignent telle à cette Cour. La souveraine est séduite et des démarches violentes résultent de leur crédit. Je suis confirmé dans cette opinion par la réponse que l'impératrice vient de faire à une lettre que je lui ai écrite à ce sujet. Elle me dit qu'elle va faire rentrer ses troupes et ordonner des recherches sur la conduite de l'officier qui les a commandées. Elle désavoue cette conduite si elle a été violente et hostile. C'est

le sort de la Pologne de souffrir de la part de tout ce qui Tentoure, mais avec des degrés et des conséquences différentes. S'il échappe à l'impératrice des ordres fâcheux à la République, on sent, à l'attention qu'elle donne à la plainte et au désaveu qui suit l'abus de ses ordres, que son cœur ne les a pas dictés.

Ceux qui sortent du cabinet de Potsdam sont le résultat d'une politique toujours active, toujours attachée au même projet, celui de s'agrandir à nos dépens, et d'arracher par l'effet des événements qu'elle cherche à faire naître ce que les négociations du partage lui ont refusé : la possession de Dantzig. Le ministère prussien a demandé à la ville de Dantzig un passage libre sur la Vistule pour toutes les denrées de consommation des villages prussiens situés entre la ville et le port. La ville s'y est opposée, parce que si les sujets prussiens commencent une fois à faire des exportations directes, en la dépassant, ils pourront établir de nouveaux marchés entre le port et la ville. Le roi de Prusse, maître du port et recevant, sous le titre de denrée de consommation, des denrées de toute espèce, la ville cesserait bientôt d'être l'entrepôt du commerce et serait anéantie. Sur le refus de la ville, la Cour de Berlin lui a fermé le port et interdit toute navigation. Les choses en étaient là le 22 août dernier lorsque j'ai cherché à les amener à un état de négociation. Il a fallu pour préliminaire accorder au roi dé Prusse sa demande jusqu'au i®*" janvier prochain, et tâcher de remplir cet intervalle

par des démarches et des discussions dont je ne me promets pas grand succès.

Autre voisin, autre plainte.

L'empereur s'est obligé, par Tarticle 2 de l'acte séparé du traité de 1778, « à laisser les sujets qui auront en même temps des possessions en Galicie et en Pologne, vivre et jouir de leurs revenus à leur choix dans celui des deux États où il leur plaira de fixer leur habitation, sans être gênés en aucune manière ou assujettis à ce sujet à quelque droit ou imposition de plus ». Au mépris de cet article si clair et si positif, l'empereur vient de faire publier une ordonnance portant intimation aux sujets mixtes de demeurer six mois en Galicie ou de payer le double de l'imposition ordinaire, c'està-dire vingt-quatre pour cent au lieu de douze. J'attends le fruit de quelques démarches préliminaires pour en faire de ministérielles à cette occasion. Toutes ces violations des traités sont d'autant plus cruelles k éprouver que la Pologne a payé d'un tiers de ses domaines le droit d'être respectée dans les deux autres et que ses sacrifices, excessifs si elle avait acquis des défenseurs, sont afireux, faits à l'ambition de ses oppresseurs. Adieu, mon cher Monet, je compte toujours sur votre zèle et sur vos soins.

Du roi au général de Monet.

Varsovie, le 10 décembre 1788.

Le roi de Prusse, en disant qu'il accepte la médiation russe pour raffaire de Dantzig, refuse d'enlever le blocus. Il compte apparemment que, dans peu de semaines, la famine lui fera tout obtenir. Reste à voir si la Russie souffrira que sa médiation soit ainsi tournée en dérision. L'impératrice aimerait, sans doute, la faire respecter, mais elle peut être dans le cas de sacrifier de moindres intérêts à de plus grands. Différents indices nous font croire que cette malheureuse guerre turque aura lieu. Dans ce cas, l'impératrice aura plus de complaisance que jamais pour le roi de Prusse et pour l'empereur. Quelques propos de ses ministres l'indiquent assez. Supposons même que les Turcs achètent la paix, ce sera par de grands sacrifices auxquels le roi de Prusse ne participera pas. Mais l'équilibre sera bientôt rétabli aux dépens de la Pologne, car tel est le droit des gens des trois puissances.

Je ne vous dirai rien des misérables raisons dont on motive cette infraction ; nos plaintes portées en Russie reçoivent pour réponse : « Comment voulez-vous que nous choquions l'empereur qui fait tout pour nous ? » J'ai fait donner une note ministérielle à laquelle le

gouvernement de Tempereur n'a 'pas encore répondu d'office, mais tout nous annonce son refus.

Du roi au comte de Monet»

Varsovie, le 3o janvier 1784.

L'ambassadeur de Russie a reçu, par le dernier courrier, la nouvelle de la signature de la paix entre sa Cour et la Porte ottomane. Je dois regarder cet événement comme bien favorable à la Pologne, pour qui tous les grands mouvements du dehors sont des crises dangereuses, puisque de grandes difficultés ont été vaincues. La France les a aplanies, et M. de Vergennes y a travaillé. Je lui dois et je lui fais par vous, non seulement mes félicitations comme un ministre habile qui a maîtrisé l'événement, mais surtout je vous charge de l'en remercier comme l'ami de la Pologne, dont je sais qu'il a calculé l'intérêt dans le système pacifique qu'il a tracé. Il n'est, sans doute, que trop certain qu'une guerre faite aux Turcs par les armées combinées de l'empereur et de la Russie aurait eu pour fin l'agrandissement des deux empires, et que l'équilibre rompu se serait ensuite rétabli à nos dépens. Je me livre au plaisir de tirer de cet événement un double motif de consolation et d'encouragement. Il me rassure sur un danger prochain et imminent, et il me fait mieux espérer de l'avenir, en me prouvant ^e

la France agit sur des plans formés pour la conservation de la Pologne, qu'elle répugne aux combinaisons et aux mesures qui pourraient rendre l'existence de celle-ci problématique, et qu'elle favoriserait volontiers toutes les circonstances du dedans et du dehors, dont la un serait de la tirer d'un état de faiblesse qui la soumet à tous les caprices de l'ambition et de la fortune.

Toutes mes démarches tendant à engager l'empereur à obéir aux traités qui stipulent la liberté de la résidence des sujets mixtes ont été inutiles. La réponse de ce prince à une lettre que je lui ai écrite à ce sujet, m'ôte toute espérance à cet égard.

Quant aux affaires de Dantzig, le roi de Prusse désire que la négociation qui doit les arranger soit transférée à Varsovie, et, dans ce cas, l'ambassadeur y présidera comme médiateur. Le blocus de la ville est levé, mais avec menace de le rétablir au i®^ de mars si la négociation se trouve infructueuse à cette époque.

Maurice Glayre au comte de Monet,

Varsovie, le 7 octobre 1786.

Vous l'avez bien prévu, mon cher général, la nomination d'un consul français pour Varsovie a fait le plus grand plaisir au roi et à ses bons serviteurs. J'ai ordre exprès de vous le dire, et de vous charger d'exprimer

l8o STANISLAS PONlATOWSKI ET MAURICE GLAYRE*

à M. le comte de Vergennes et à M. le maréchal de Castries * le sentiment avec lequel Sa Majesté a accueilli cette nomination.

Je voudrais bien qu'après nous avoir donné un consul, la France pût de même nous donner un dictateur. La Pologne en aurait grand besoin; ce commencement de Diète nous en fait souvenir.

Maurice Glayre au comte de Monet.

Varsovie, i5 novembre 1786.

Enfin, mon cher comte, voilà cette scandaleuse Diète achevée. Nous y avons vu un parti de l'opposition composé de chefs comblés de bienfaits par Sa Majesté. Nulle vue du bien public ne les a occupés ; de petits intérêts se sont cachés sous les mots de patrie et de liberté, et ont décidé de toutes les opinions.

On a fait passer en loi qu'aucun étranger ne pourrait désormais aller au delà du grade de capitaine dans les troupes de la République. Si l'armée polonaise n*est destinée qu'à donner à la noblesse des titres et une solde, cette loi est bonne ; mais si l'armée est la force publique destinée à résister à l'oppression étrangère, si cette résistance est en raison de la disciphne, comment cette armée pourra-t-elle se passer des leçons et de l'expérience des étrangers?

I. Le marquis de Castries avait été nomme ministre de la marine en 1780, et maréchal de France en 1788.

Voilà, mon cher comte, tout ce qui mérite de vous être rapporté de cette Diète. Les propositions du Trône renfermaient plusieurs articles qui intéressaient le public ; les affaires particulières et les harangues inutiles ont consommé tout le temps, et Sa Majesté a eu pendant six semaines sous les yeux le tableau de la déraison et de l'ingratitude.

L'opposition avait vingt voix contre cent soixante-dix et plus qui tenaient pour la Cour ; mais vous connaissez nos formes absurdes dans toutes les matières qui intéressent le public dans un sens majeur : le petit nombre qui ne veut pas est le dominateur légal du grand nombre qui veut.

Il a fallu attendre la fin de la Diète pour s'occuper du consulat de M. Bonneau *. Vous connaissez mon respect pour tout ce qui porte l'empreinte d'une volonté de M. le comte de Vergennes. J'aiderai M. Bonneau en tout ce qui sera en mon pouvoir.

Il est le premier consul étranger qui ait jamais résidé à Varsovie; il faudra donc traiter et convenir avec notre ministère de sa qualité et de ses prérogatives; mais ce ministère est encore si fatigué de la Diète qu'il faut lui donner quelques jours de repos. Je ne pense pas, au reste, que M. Bonneau trouve de grandes difficultés ; les seules que je crois possibles naîtront de

I . Bonneau venait d'être désigné par le Cabinet de Versailles pour le représenter à Varsovie ofEciellement. (Voir la lettre précédente.)

l8a STANISLAS PONIATOWS&I ET MAURICE GLAYRE.

l'influence étrangère, et j'ai donne à M. Bonncau le conseil de la |)rc>cnir.

Maurice Glayre au comte de Monet.

Varsovie, lo 6 décembre 1786, '

L'admission de M. Bonneau est dilTérée sur la demande expresse de l'ambassadeur de Russie. Je crains bien que le plaisir qu'une commission française a fait au roi ne soit un motif pour la contrecarrer. Oui, mon cher comte, tel est notre triste sort ^

I . L'ambassadeur finit par s'opposer à l'admission de ce consul do France.

Page 1