I. RECHEKCHE DE LIVINGSTONE
Peu de temps après, ils atteignirent la route que Burton et Speke ont suivie en 1857 ; ils la croisèrent ainsi que la Moucondocoua, à une demi-heure de laquelle se trouve la bourgade de Kiora.
Le 12 mai, au matin, en apprenant l'absence de Shaw, Stanley supposa que celui-ci ignorait que l'on avait à faire cinq étapes dans une contrée déserte ; il lui envoya donc Ghoupéré, un de ses soldats, avec le billet suivant : « A la réception de cet ordre, jetez dans la rivière,, dans un fossé, dans le ravin le plus proche, la voiture ainsi que les bats que vous avez de trop. »
Quatre heures s'écoulèrent ; à bout de patience, Stanley alla au devant des traînards. A quatre cents mètres, il vit Ghoupéré, ayant la voiture sur la tête, y compris les roues, les brancards, les essieux. Ce transport, en contradiction formelle avec l'ordre qu'il avait donné, l'exaspéra ; et la charrette alla rouler dans les grandes herbes, où elle fut enfin laissée.
Le 22 mai, les caravanes étaient donc réunies à Cougno, station qui est à trois heures et demie de celle Mpwapwa. L'eau de ce village est exécrable ; c'est à elle que la plaine déserte, qui sépare le Sagara del'Ougogo, doit le nom de Marenga-Mkali, c'est-à-dire eau amère. Cette eau tua cinq ânes sur neuf.
La caravane, à la sortie de Cougno était réellement imposante : près de 400 hommes, beaucoup de fusils, des drapeaux, des tam- bours, des trompes, des cris et des chants, un bruit effroyable. Elle était conduite par le cheik Hamed, dont l'exiguité des proportions était compensée par une activité dévorante. Même dans les haltes, on voyait ce Petit-Poucet toujours allant, venant, furetant, s'agaçant, dérangeant tout et troublant tout le monde.
Shaw et Farquhar. — Les deux blancs qui accompagnaient Stanley, s'appelaient, on le sait, Shaw et Farquhar ; l'explorateur ne tarda pas à reconnaître leur peu d'aptitudes pour le grand travail auquel il les avait associés. Tous deux se plaignaient amèrement de tout, notamment de la nourriture, et cependant ils mangeaient à sa table ; ce fut même à l'occasion d'un repas que Shaw ayant insulté son chef, celui-ci le punit vivement par un coup qui le fit rouler à terre ; le contre-maître essaya de se venger par un coup de fusil qu'il tira le soir dans la tente de Stanley, mais celui-ci par grandeur d'âme, feignit d'attribuer le fait à une maladresse. Il ne fut plus question de l'incident.
A quelques jours de là, Stanley fut obligé de se séparer de Farquhar qui était malade et hypocondre, en un mot, incapable de poursuivre sa route. 11 le laissa dans un des nombreux villages du district du
Mpwapwa, où la nourriture était abondante, l'air pur et vivifiant, et où son auxiliaire avait la chance de voir arriver quelque jour une caravane qui le ramènerait à la côte ; mais le malheureux avait été si dur envers les noirs que personne ne voulait rester auprès de lui pour le soigner. Il fallut que Stanley ordonnât au cuisinier Jako de l'assister jusqu'à complète guérison ; de plus, il lui laissa d'amples provisions de toutes sortes.
Peines inutiles. Quelques mois plus tard, Stanley apprit que Farquhar avait succombé, ce dont il ne fut pas surpris : « Les ivrognes et les débauchés, disait Livingstone, ne peuvent pas vivre dans l'Afrique centrale. »
Quant à l'autre, il le traîna avec lui jusqu'au delà de Tabora, sans en retirer désormais aucun service ; là, Shaw voulut absolument retourner en arrière, malgré les supplications de Stanley qui lui prouvait que c'était courir au trépas ; et, en effet, l'infortuné mourut à Rouikara peu de temps après avoir quitté son maître.
Dans l'Ougogo. — « Je m'étais figuré, dit Stanley, que l'Ougogo était un plateau escarpé, dominant le désert d'à peu près cent mètres, et révélant tout à coup son étendue et sa richesse. Au lieu de cela, je trouvai une transition insensible; à la sortie d'herbes folles, un horizon borné par des tiges de sorgho, dans les limites les plus étroites ; des collines entrevues par hasard, un sol toujours aride.
» Les premières paroles qui frappèrent mon oreille dans cette province sortirent de la bouche d'un homme d'un certain âge, aux formes robustes, qui soignait des vaches avec indolence, mais qui, à mon approche, témoigna vivement de l'intérêt qu'avait pour lui cet étranger vêtu de flanelle blanche et coiffé d'un liège, breveté contre le soleil. Dès qu'il m'aperçut : « Yambo Mousoungou ; bonjour l'homme blanc ! s'écria-t-il d'une voix qu'on put entendre à un kilomètre et demi.
» L'effet produit fut électrique ; à peine le mot de mousoungou eût-il été proféré que tout le village fut en rumeur. L'émotion gagna de proche, en proche ; et bientôt toutes les bourgades, échelonnées près de la route, furent en proie à la même frénésie.
» C'était la première fois qu'un blanc était vu dans cette partie de l'Ougogo.
» Jusque-là je m'étais comparé à un marchand de Bagdad, arrivant chez les Kourdes, et leur vendant ses soieries de Damas, ou autres objets de luxe ; il fallait maintenant en rabattre et me placer au niveau des singes d'un jardin zoologique.
» Cependant, lorsque je comptai par vingtaines les gens qui se