I. EECHERCHE DE LIVJNGSTONE
groupaient sur la route pour voir l'homme blanc, je commençai à prendre meilleure opinion d'un peuple, qui, ayant le sentiment de sa force, s'abstenait d'en user ; d'un peuple assez intelligent pour comprendre que son intérêt, quelle que fût la tentation, était de laisser passer les caravanes, sans leur imposer autre chose qu'un droit de transit. »
Le 4 juin, on arriva dans le Moucondoucou proprement dit. Cette extrémité de l'Ougogo est excessivement populeuse. Trente-six villages entourent le tembé de Souarourou, chef du district. Les gens qui accoururent de ces bourgades pour voir les hommes merveilleux dont la figure était blanche, dont le corps était couvert de choses si étonnantes, et qui avaient des armes surnaturelles « faisant boum-boum aussi vite que l'on peut compter sur ses doigts»; les gens qui accoururent formèrent une foule si nombreuse, qu'il parut d'abord impossible que la curiosité fût le seul but de leur réunion.
Il vint alors un homme important, qui chapitra la foule ; Stanley apprit plus tard que ce personnage était le second du district.
« Hommes de l'Ougogo, s'écria-t-il, ne savez-vous pas que cet homme blanc est un mtémi (chef du rang le plus élevé) ? Il ne vient pas ici comme les Arabes pour acheter de l'ivoire, mais pour nous visiter et nous faire des présents. Pourquoi le tourmentez-vous, pourquoi troublez-vous son peuple ? Laissez-les passer en paix, lui et sa caravane. Si vous désirez le voir, approchez-le, mais sans vous moquer de lui. Le premier d'entre vous, écoutez bien, le premier qui fera du désordre, sera dénoncé à notre grand chef, qui veut que ses amis soient bien traités. »
La caravane arriva au khambi, qui, dans ce pays, est toujours situé sous un grand baobab, à un millier de pas de la résidence du chef. Les curieux l'entourèrent en grand nombre et la serraient de près.
La question du tribut fut réglée en peu de mots, grâce au ministre avec lequel elle fut traitée.
Dans l'Oujanzi. — Deux jours après, 8 juin, on entrait dans le Mgounda-Mkali, mot qui signifie champs embrasés. Stanley dit n'avoir pas encore vu jusqu'alors de paysage aussi pittoresque en Afrique. D'énormes ondulations de terrain ; puis, çà et là, des collines et des rochers de syénite, figurant d'anciennes forteresses, donnaient au bois un aspect fantastique. On aurait cru voir un coin de l'Angleterre à l'époque féodale. On s'arrêta notamment A Riti, où les provisions furent abondantes et pas cher, puis, le 13 juin, à Cousouri, dernier village du Mgounda-Mkali, dans l'Oujanzi.
Tembo : pays ruiné. — Le 15, on arrivait à Tembo. En 1857, lors du passage de Burton et de Speke, Mgongo-Tembo était un établissement prospère, vendant aux voyageurs le produit de ses cultures. Mais en 18(58, plusieurs caravanes ayant subi des voies de fait de la part de ses habitants, les Arabes du Mouézi attaquèrent ses bourgades, y mirent le feu et anéantirent l'œuvre de quinze années de travail. « Nous ne trouvâmes à la place de ces villages, ajoute Stanley, que des débris carbonisés, et des épines où avaient été des jardins. Malheureusement, je n'avais pas, comme Burton, pour guide un Ridogo sachant se faire obéir. Si je l'avais eu, je l'aurais, ce me semble, autrement estimé que ne l'a fait mon prédécesseur. Que de fois j'ai soupiré après un pareil aide, lorsque mon éloquence échouait contre l'apathie de mes hommes ! J'étais obligé de recourir aux menaces, même de frapper à droite et à gauche pour réveiller soldats et porteurs. Une tirikéza devenait-elle nécessaire ? il me fallait en donner l'ordre ; personne ne l'eût demandée, si importante qu'elle fût ; bien loin de là, j'avais à couper court aux paroles de Bombay, qui plaidait le repos, et à faire claquer mon fouet pour chasser du camp toute la bande. »
Cependant, fidèle à sa promesse d'écouter désormais Stanley, le kirangozi ne s'arrêta cette fois qu'au Roubouga central, après une marche de 30 km.
« Le Roubouga, dit Burton, est renommé par sa viande, pour son laitage, son beurre fondu, son miel, et nous y fîmes bonne chère. » On pouvait encore juger de l'ancienne richesse de ce territoire par l'étendue de ses cultures. De chaque côté de la route, sur un espace de nombreux kilomètres, les champs de grain se succédaient, mûrissant leurs épis au milieu des gommiers, des mimosas, des cactus, qui bientôt devaient les faire disparaître. C'était là tout ce qui restait de la prospérité de ce district autrefois si populeux, si riche en troupeaux et en abeilles.
Arrivés à Rigoua, après une route de cinq heures, les gens de la caravane eurent sous les yeux le même tableau qu'à Roubouga, les effets de la même vengeance : un pays dévasté.
Ayant fait une halte à Chiza,où se trouve le principal établissement arabe, la caravane s'ébranla toute joyeuse, drapeaux déployés, cors et trompettes sonnants. Après une marche de deux heures et demie, Stanley aperçut des Arabes qui se dirigeaient vers lui. Il s'avança leur tendant sa main qui fut immédiatement saisie par cheik Séid ben Sélim et ensuite par vingt autres.
Ce fut ainsi^que l'on entra dans l'Ounyanyembé, le district central de^l'Ounyamouézi, qui d'après son nom est « le pays de la Lune. »