I. EECHERGHE DE LIVINGSTONE
§ V. A Tabora, dans l'Ouniamouézi.
A Kouikourou. — Arrivé à Kouikourou, faubourg de Tabora, Stanley fat bien reçu par ben Sélim, gouverneur de la colonie arabe, et par Mkésihoua, chef indigène de l'Ounyanyembé.
« Sur notre passage, écrit-il, la foule était compacte. Les pagazis par centaines, les guerriers et leur chef, les enfants, noirs chérubins entre les jambes de leurs parents, jusqu'aux bébés suspendus au dos de leurs mères : tous payaient de leurs regards fixes le tribut qui était dû à ma couleur. Mais l'ovation était muette : seuls, le vieux chef et les Arabes m'adressaient la parole.
» La maison de Ben Sélim occupait l'angle nord-ouest d'un enclos situé dans le village, et protégé par une forte estacade. Le thé y fut servi dans une théière en argent, accompagnée d'une cloche de même métal, sous laquelle fumait une pile de crêpes. Je fus convié à en prendre ma part.
» Après cette collation, les questions commencèrent, politiques, commerciales, curieuses, cancanières, futiles, graves, et entre autres, celles-ci ;
» Qu'est devenu cet Hadji Abdallah que nous avons vu ici, il y a une douzaine d'années avec Spiki (Speke) ?
— Hadji Abdallah ? Je ne le connais pas. Ah ! si fait ; nous l'appelons Burton. Il est maintenant consul à Damas, la ville que vous nommez El Gham.
— Et Spiki ?
— Il s'est tué à la chasse, par accident.
— Ouallah ! Spiki est mort ? Triste nouvelle ! Mach Allah ! Un homme excellent ! excellent ! Ough ! Spiki est mort !
— Dites-moi, cheik Séid, où est Kazeh !
— Kazeh ? je ne sais pas.
— Je le demande à tout le monde, personne ne peut me le dire. C'est pourtant bien ainsi que les trois voyageurs (Burton, Speke et Grant) ont nommé la place où vous les avez connus. Vous devez savoir où est Kazeh.
— Je n'ai jamais entendu ce nom-là, mais attendez : en idiome local, Kazeh veut dire royaume ; peut-être ont-ils ainsi nommé l'endroit où ils se sont arrêtés en arrivant. Toujours est-il que je leur ai souvent rendu visite. Abdallah (Burton) demeurait chez Snay ben Amir; plus tard, Spiki et Grant occupèrent le tembé de Mousa- Mzouri, et les maisons où je les ai vus sont toutes les deux à Tabora.
— Merci, cheik Séid. Maintenant, je vous quitte, il faut que j'aille retrouver mes hommes et que je leur fasse donner des vivres. »
A Tabora. — Le second jour de l'arrivée de Stanley dans cette ville, terre classique que Burton, Speke et Grant ont visitée et décrite, les hauts personnages vinrent lui apporter leurs félicitations.
Tabora est l'établissement le plus considérable que les traitants de Mascate et de Zanzibar aient au centre de l'Afrique. Il renfermait à cette époque plus de mille demeures, et l'on pouvait sans crainte porter à cinq mille le nombre de ses habitants.
Entre ce gros bourg et Rouihara, autre faubourg s'élèvent deux chaînettes de collines rocailleuses, séparées l'une de l'autre par un col en forme de selle, d'où l'on découvre Tabora.
Les visiteurs cités plus haut, pleins de noblesse et d'élégance, formaient une belle réunion, et chacun d'eux avait une suite nombreuse. Trois jours après leur visite, Stanley alla les voir avec dixhuit de ses hommes très bien habillés.
La guerre contre Mirambo. — Il arriva juste au moment où allait se tenir un conseil de guerre et fut invité à y prendre part avec Sélim, son interprète.
Rhamis ben Abdallah, homme brave et entreprenant, toujours prêt à soutenir et à défendre les droits des Arabes, cherchait cette fois à les soulever contre un certain chef nègre Mirambo, et à leur faire prendre l'offensive dans une guerre qui semblait imminente.
Ce Mirambo, qui paraissait être en état d'hostilité chronique avec tous les chefs du voisinage, ne fut d'abord qu'un simple pagasî ou convoyeur. Il était parvenu au rang suprême avec cette habileté des coquins sans âme, à qui tous les moyens sont bons pour s'emparer du pouvoir. Il commandait une bande de voleurs qui infestaient les bois situés entre Tabora et Mséné, lorsqu'il apprit la mort du chef d'un district voisin. Immédiatement il s'était rendu dans cette province ; et, moitié par force, moitié par la terreur qu'il inspirait, il s'y était imposé en qualité de souverain. Quelques entreprises audacieuses,, dans lesquelles ses partisans s'étaient enrichis, avaient affermi son autorité ; depuis lors, son audace n'avait plus connu de bornes.
Ayant exterminé les habitants sur trois degrés de latitude, il avait cherché querelle à Mkésihoua, chef de l'Ounyanyembé, et faisait un grief aux Arabes de ce qu'ils refusaient de le soutenir contre leur vieil ami. Enfin, il venait de déclarer que désormais nulle caravane ne franchirait ses Etats, à moins de lui passer sur le corps.
D'après les discours belliqueux tenus au Conseil, il était hors
Stanley en voyage. — Le petit Kaloulou, son entant d'adoption, du pays de Tabora.
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de doute qu'on allait se battre, oe qui inquiéta fort Stanley.
Lorsque celui-ci arriva à Tabora, il y avait trouvé la caravane que le docteur Kirk avait formée pour Livinçstone, et qui était arrêtée par la fermeture de la route. Pensant que la guerre lui serait funeste, il lit réunir les hommes qui la composaient aux siens ; puis, dans l'espoir de faciliter sa marche vers le Tanganika, il se décida à prendre lui-même part à la lutte contre Mirambo. En conséquence, il se porta a Mfouto, où les Arabes et lui réunirent 2.200 hommes, dont 1500 étaient armés de fusils.
Le 4 août, vers six heures, tout le monde était prêt.
Un cri sauvage accueillit le signal du départ, et les guerriers vêtus de bleu, de rouge ou de blanc s'élancèrent en bondissant comme des gymnastes. On se mit en marche sur Zimbiso, village fortifié du parti de Mirambo, que l'on cerna de trois côtés. Accueilli par une décharge vigoureuse des assiégés, les alliés firent feu de toute part. Rien de [dus risible que la vue de ces tirailleurs indigènes sautant de côté et d'autre, en avant, en arrière, avec une agilité de grenouilles. Le combat fut sérieux ; mais enfin on emporta d'assaut la place qui était si bien défendue qu'on n'y trouva pas plus de vingt morts, les autres ayant pu s'enfuir vers la montagne.
Des forces suffisantes ayant été laissées à Zimbiso, une heure après, deux autres villages étaient pris et incendiés ; on y recueillit des dents d'éléphants, des esclaves et du grain en abondance. Le jour suivant des bandes armées battirent la campagne, couverte de hautes herbes auxquelles, selon le conseil de Stanley, on aurait dû mettre le feu pour empêcher l'ennemi de s'y cacher.
Revanche de Mirambo. — Le troisième jour, Stanley, retenu par la fièvre, ne prit pas part à l'action et défendit même à ses hommes de sortir, craignant quelqu'imprudence ; il ne fut pas obéi par tous. Les Arabes prirent et saccagèrent une ville ; ils revenaient avec deux cents dents d'ivoire, 300 esclaves et 60 paquets d'étoffe, lorsque Mirambo et ses guerriers, cachés dans l'herbe de chaque côté de la route, tombèrent sur eux et en fit un grand carnage. Cinq des hommes de Stanley : dont Barati, Oulédi, ancien serviteur de Grant, et le petit Mabrouki, étaient au nombre des morts.
Bientôt l'écrasante nouvelle arriva à Zimbiso, et y jeta la consternation. Stanley dormait pesamment lorsque, à une heure et demie, Sélim le réveilla : « Levez-vous, maître, lui dit-il, levez-vous ; ils s'enfuient tous. » « Mirambo arrive, » criait Abdallah lui-même, et tous ces Arabes si vaillants le matin prirent la fuite, entraînant Stanley malgré lui et les cinq hommes qui lui étaient restés fidèles.