I. EECHEECHE DE LIVINGSTONE
leur côté, mes gens avaient pris leurs armes, et deux d'entre eux dont les têtes se voyaient au-dessus d'une fourmilière, avaient le fusil braqué sur ma route. L'un de ces derniers était Asmani ; le second, un appelé Mabrouk, son inséparable; tous deux avaient été les guides du cbeik Ben Nasib.
» Je jetai le canon de mon fusil dans le creux de ma main gauche et, les tenant en joue, je les menaçai de leur faire sauter la cervelle s'ils ne venaient pas s'expliquer. Comme il aurait été dangereux de ne pas bouger, ils quittèrent leur retraite.
» Asmani avança d'un pas oblique, en affectant de sourire, mais ayant dans le regard le sombre feu du meurtre. L'autre se glissa derrière moi, et versa de la poudre dans le bassinet de son mousquet. Je me retournai vivement et lui mis le canon de mon fusil à deux pieds de la figure : l'arme lui tomba des mains ; je le repoussai avec la mienne et le fis rouler à dix pas.
» Regardant alors Asmani, l'homme de taille gigantesque (il avait presque 2 mètres), je lui ordonnai de désarmer. En disant cela, je levai mon fusil et pressa sur la détente ; jamais homme n'a été plus près de la mort.
» Il me répugnait de répandre le sang ; je ne demandais certes pas mieux que d'éviter ce malheur, mais, si je n'arrivais pas à mater ce brutal, s'il ne pliait pas à l'instant même, c'en était fait de mon autorité.
» Au fond, le départ n'était qu'un prétexte ; mes hommes avaient peur de la route et cherchaient à se dégager ; là était le secret de la révolte. Or, le seul moyen, non seulement de les faire marcher, mais de dissiper leurs craintes, c'était la preuve d'une force irrésistible. Même employée contre eux, mon énergie les rassurait ; il fallait que, dans le cas présent, mon pouvoir fût reconnu, dût l'insubordination être punie de mort.
» Loin d'obéir, Asmani leva le bras pour épauler. Son dernier moment était venu, lorsque Mabrouki, l'ancien serviteur de Speke, s'étant glissé derrière lui, fit un bond et lui arracha le mousquet, en s' écriant avec horreur :
» Malheureux ! tu oses viser ton maître ? »
» Puis se jetant à mes pieds, Mabrouki me supplia de ne pas punir les rebelles.
» Tout est fini, dit-il, plus de querelle. Nous irons tous au lac ; et Inch Allah ! nous retrouverons le vieil homme blanc. Répondez, hommes libres ! N'est-ce pas que vous irez au Tanganika sans vous plaindre ? Dites-le au maître, et d'une seule voix.
56 STANLEY I/AFIÎICAIN.
— Oui, par Allah ! oui, par Allah ! mon maître. Il n'y a pas d'autre parole, dit chacun à voix haute.
— Demande pardon ou va-t-en, reprit l'orateur en s'adressant à Asmani, qui s'exécuta de bonne grâce, a la satisfaction de tout le monde.
» Je n'avais plus qu'à pardonner, et je le fis d'une manière générale, n'exceptant de la mesure qu'Ambari et Bombay, que je considérais comme les instigateurs de la révolte, et que je fis mettre à la chaîne. Peu de temps après ils me demandèrent pardon.
» L'ordre de se mettre en marche fut renouvelé. Chacun reprit son fardeau avec une ardeur étonnante et fila d'un pas rapide, en continuant la route vers le lac. »
Sélim le chrétien. — Après Stanley, le membre le plus important de l'expédition était Sélim, le jeune arabe chrétien qu'il avait amené de Jérusalem. Sans lui, il n'aurait pas pu s'entendre avec les Arabes qu'il a rencontrés sur sa route, et c'est à lui qu'il a dû leur bienveillance.
Depuis le mois de janvier 1870, Sélim n'avait pas quitté le voyageur, avec lequel il avait traversé côte à côte la Russie méridionale, le Caucase et le Perse. Fidèle et dévoué jusqu'à la mort, sans peur et sans reproche, c'est lui qui le sauva à Mfouto ; aussi Stanley témoigne-t-il lui être fort reconnaissant des services qu'il en a reçus.
Route vers le nord. — L'état de guerre où se trouvait le pays avait fait penser au voyageur à se rendre directement au Tanganika; néanmoins, après mûre délibération, des notables affirmèrent qu'il valait mieux aller de Itaga droit au nord, et gagner le Malagarazi, affluent considérable du Tanganika.
Le lendemain, 25 octobre, ne rappelle à Stanley que de mauvais souvenirs ; à dater de ce jour, les difficultés du droit de passage reparurent.
Le 29, presque à la sortie du camp,, s'offrit à ses yeux une des plus belles scènes qu'il ait rencontrées en Afrique. Une vue sublime mais peu encourageante : d'un côté, des ravins sauvages, déchirant le pays dans tous les sens, bien qu'en général leur direction fût nord-ouest ; de l'autre, des masses de grès, masses énormes et quadrangulaires, ou formant des tours, des pyramides, des mamelons, des cônes tronqués, des cirques hérissés de pointes, bosselés de rocailles et entièrement nus. On n'apercevait de végétation nulle part, excepté dans quelques fissures, et à la base d'escarpements rougeâtres, où un peu de terrain avait glissé.
Une longue série de descentes, parmis des roches désagrégées et
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des l)lncs menaçants, menèrent les gens de la caravane au fond d'un ravin, dont les falaises se dressaient à plus de trois cents mètres au dessus de leurs têtes. Dans ses nombreux détours, la gorge s'élargit et se transforma en une plaine inclinée au couchant. Mais on voulait aller au nord et l'on s'engagea dans une petite chaîne, où des rochers sourcilleux portaient des villages déserts. On approchait d'Oudjiji.
Au pays d'Oudjiji. — « Le 3 novembre, à Niantaga, une caravane composée de quatre-vingts natifs du pays de Gouhha, province située à l'ouest du Tanganika, est arrivée d'Oudjiji. J'ai demandé les nouvelles.
« Un homme blanc est la-bas depuis trois semaines », m'a-t-on répondu.
Cette réponse m'a fait tressaillir.
— Un homme blanc? ai-je repris.
— Oui, un homme blanc...
— Comment est-il habillé?
— Comme le maître. (C'est moi que l'on désignait ainsi). — ■ Est-il jeune ?
— Non, il est vieux, il a du poil blanc sur la figure. Et puis, il est malade.
— D'où vient-il ?
— D'un pays qui est de l'autre côté du Gouhha, très loin, très loin, et qu'on appelle Manyéma.
— Vraiment ! Et pensez-vous qu'il soit encore à Oudjiji ?
— Nous l'avons vu, il n'y a pas huit jours.
— Hourrah ! C'est Livingstone, c'est Livingstone ! — J'étais d'une joie folle. »
Le lendemain, Stanley,, encourageant ses hommes, se dirige en hâte sur Oudjiji ; sept jours après, surmontant les plus grands obstacles, il arrive à 500 mètres du village : c'était le 9 novembre.
« Je rentre dans ma tente, ajoute-t-il, pour écrire les faits du jour. En prenant la plume, j'ai dit à Sélim : « Tirez de la caisse mes habits neufs, afin que je paraisse en tenue convenable devant l'homme que nous verrons demain et devant les Arabes d'Oudjiji ; car les épines ne m'ont laissé que des haillons. »
» Le lendemain nous partons avec une vigueur renouvelée.
» Enfin, là-bas, une lueur, un miroitement entre les arbres. En face de nous, la chaîne de l'autre rivage du Tanganika, une muraille d'un noir lavé d'azur. Puis l'immense nappe d'argent bruni, sous un vaste dais d'un bleu limpide. Pour draperies, de hautes mon-