I. RECHERCHE DE L1VINGST0NE
tagnes ; pour crépines, des forêts de palmiers. Hourrah ! Tanganika !
Toute la bande répète ce cri de joie de l'Anglo-Saxon ; des hourrahs de stentors ; et forêts et collines partagent notre triomphe.
» Est-ce de là que Burton et Speke l'ont découvert ? demandé-je à Bombay. " ,
— Je ne m'en rappelle pas, maître ; dans tous les cas, c'est aux environs. »
» Pauvres éprouvés ! L'un était à demi paralysé, l'autre à peu près aveugle, quand ils arrivèrent. Et moi ? J'étais si heureux, qu'aveugle et paralysé tout à fait, je crois qu'à ce moment suprême j'aurais recouvré la vue, pris mon lit et marché. Mais je me porte à merveille ; je n'ai pas été malade un jour depuis que j'ai quitté Rouihara !....
» Bientôt nous sommes à moins de cinq cents mètres du port d'Oudjiji, situé dans un bouquet de verdure. La distance, les forêts, les montagnes sans nombre, les épines qui nous ont mis en sang, les plaines arides qui ont brûlé nos pieds, le ciel en feu, les marais, les déserts, la faim, la soif, la fièvre ont été vaincus. Notre rêve est réalisé !
— Déployez vos drapeaux, m'écriai-je, et chargez les armes. Un, deux, trois !...
.... Près de cinquante fusils rugissent. Leur tonnerre, pareil à celui du canon, produit son effet dans le village.
— Rirangozy, portez haut la bannière de l'homme blanc ! qu'à l'arrière-garde flotte le drapeau de Zanzibar ! Serrez la file et que les décharges continuent jusque devant la maison de l'homme blanc !
» Nous n'avions pas fait deux cents mètres que la foule se pressait à notre rencontre. La vue de nos drapeaux faisait comprendre qu'il s'agissait d'une caravane ; mais la bannière étoilée qu'agitait fièrement Asmani produisit dans la foule un mouvement d'incertitude ; c'était la première fois qu'elle paraissait dans le pays....
» Gens de dix provinces, Zanzibarites, indigènes et Arabes, nous entourent et nous assourdissent de leurs « bonjour, maître » adressés à chacun de nous. Tout à coup, au milieu des Yambo, j'entendis dire à ma droile : « Good morning, sir! »
» Je retourne vivement la tête, cherchant qui a proféré ces paroles ; et je vois une figure du plus beau noir, celle d'un homme tout joyeux, portant une longue robe blanche, et coiffé d'un turban de calicot, un morceau de cotonnade américaine, autour de sa tête laineuse.
» Qui diable êtes-vous? demandai-je.
— Je m'appelle Souzi, le domestique du docteur Livingstone, dit-il avec un sourire qui découvrit une double rangée de dents éclatantes.
— Le docteur est ici ? — Oui, monsieur. — Dans le village? — Oui, monsieur. — En êtes-vous bien sûr? — Très sûr, je le quitte à l'instant même.
» Good morning , si)-! dit une autre voix. — Encore un! m'écriai-je. — Oui, monsieur. — Votre nom ! — Choumû. — L'ami de Vouikotani! — Oui, monsieur. — Le docteur va bien? — Non, monsieur. — Où a-t-il été pendant si longtemps? — Dans le Manyéma. — Souzi, allez prévenir le docteur. — Oui, monsieur. »
» Et il partit comme une flèche.
» Nous étions encore a deux cents pas ; la multitude nous empêchait d'avancer. Des Arabes et des Zanzibarites écartaient les indigènes pour venir me saluer, car, d'après eux, j'étais un des leurs. « Mais comment avez-vous pu passer ? » C'était là leur surprise.
» Souzi revint bientôt, toujours courant, me prier de lui dire comment on m'appelait. Le docteur, ne voulant pas le croire, lui avait demandé mon nom, et il n'avait su que répondre.
» Sur ces entrefaites, la caravane s'arrêta, le kirangozi en tête, portant sa bannière aussi haut que possible. « Je vois le docteur, monsieur, me dit Sélim. Gomme il est vieux ! »
» Que n'aurais-je pas donné pour avoir un petit coin de désert où, sans être vu, j'aurais pu me livrer à quelque folie : me mordre les mains, faire une culbute, fouetter les arbres ; enfin donner cours ;i la joie qui m'étouffait.
Prenant alors le parti qui me parut le plus digne, j'écartai la foule et me dirigeai entre deux haies de curieux, vers le demi-cercle d'Arabes devant lequel se tenait l'homme à barbe grise. Mon cœur battait à se rompre ; mais je ne laissais pas mon visage trahir mon émotion.
» Tandis que j'avançais lentement,, je remarquai sa pâleur et son air de fatigue. Il avait un pantalon gris, une veste rouge et une casquette bleue à galon d'or fané. J'aurais voulu courir à lui; mais j'étais lâche en présence de cette foule. J'aurais voulu l'embrasser ; mais il était Anglais, et je ne savais trop comment je serais reçu. Je fis donc ce que m'inspirait la couardise et le faux orgueil : j'approchai d'un pas délibéré, et dis en ôtant mon chapeau :
— Le docteur Livingstone, je présume ?
— Oui, répondit-il en soulevant s;i casquette et avec un bienveillant sourire.