I. RECHERCHE DE LIVING-STONE
Nos têtes furent recouvertes et nos mains se serrèrent.
— « Je remercie Dieu, repris-je, de ce qu'il m'a permis de vous rencontrer.
— Je suis heureux, dit-il, d'être ici pour vous recevoir,...
» Livingstone m'emmena dans sa demeure.
» Alors commença le récit des événements dont l'Europe et le monde entier étaient le théâtre depuis des années que le docteur était sans nouvelles.
David Livingstone, né en 1813, en Ecosse, explorateur de l' Afrique australe et centrale, mort en 1873, près du lac Bangwélo.
» Tout en conversant, je me surprenais regardant cet homme merveilleux, le regardant fixement, l'étudiant et l'apprenant par cœur. Chacun des poils de sa harbe grise, chacune de ses rides, la pâleur de ses traits et son air fatigué, empreint d'un léger ennui, m'enseignaient ce que j'avais soif de connaître, depuis le jour où l'on 'm'avait dit de le retrouver. Que de choses dans ces muets témoignanages ! que d'intérêt dans cette lecture! Je! Técoutais 'en même temps. Ah ! si vous aviez pu le voir et l'entendre !
— (Jue se passe-t-il dans le monde? demanda Livingstoné.
— Vous êtes sans doute au courant de certains faits, répondis-je ; vous savez, par exemple, que Le canal de Suez est ouvert, et qui; le transit y est régulier entre l'Europe et l'Asie?... Et le chemin rie fer du Pacifique, Grant président des Etals-Unis, l'Egypte inondée de savants, la révolte des Cretois, Isabelle chassée du trône, Prim assassiné, la liberté des cultes en Espagne, le Danemark démembré, l'armée prussienne à Paris...
» Quelle avalanche de faits pour un homme qui sort des forêts vierges du Manyéma
» Pendant notre conversation, nous nous étions mis à table, et Livingstoné, qui se plaignait d'avoir perdu l'appétit, de ne pouvoir digérer au plus qu'une tasse de thé, de loin en loin, Livingstoné mangeait comme moi, en homme affamé, en estomac vigoureux ; et tout en démolissant les gâteaux de viande, il répétait : « Vous m'avez rendu la vie, vous m'avez rendu la vie. »
» Oh ! par George, quel oubli ! m'écriai-je. Vite Sélim, allez chercher la bouteille, vous savez bien. Vous prendrez les gobeleis d'argent. » Sélim revint bientôt avec une bouteille de Sillery que j'avais apportée pour la circonstance ; précaution qui m'avait souvent paru superflue. J'emplis jusqu'au bord la timbale de Livingstoné, et versai dans la mienne un peu du vin égayant.
» A votre santé, docteur.
— A la vôtre, monsieur Stanley. »
Et le Champagne que j'avais précieusement gardé pour cette heureuse rencontre, fut bu, accompagné des vœux les plus cordiaux, les plus sincères... »
» Nous parlions, nous parlions toujours ; les mets ne cessaient pas de venir ; toute l'après-midi, il en fut ainsi, et chaque fois l'attaque recommençait.
» Des heures passèrent ; nous étions toujours là, l'esprit occupé des événements du jour. Tout à coup, je me rappelai ses dépêches, qu'il n'avait pas lues.
» Docteur, lui dis-je, et vos lettres? Je ne vous retiens pas plus longtemps. — Oui, répondit-il, je vais les lire. Il est tard ; bonsoir, et que Dieu vous comble de ses bénédictions. — Bonne nuit, docteur ; permettez-moi d'espérer que les nouvelles que vous allez apprendre seront au gré de vos désirs.
» Et maintenant, lecteur, que vous savez comment, fat retrouvé Livingstoné, à vous aussi, je souhaite le bonsoir. »