I. RECHERCHE DE LIVINGSTONE
On quittait Tabora le 14 mars. Le 7 avril, on arrivait à Mpwapwa, où le voyageur fit amasser une grande quantité de pierres, près de l'endroit où Farquhar mort avait été déposé, ainsi qu'il avait fait pour Sliaw à Kouihara. Ensuite, des pluies diluviennes forcèrent a camper dix jours sur la colline de Renneco. Le 29 avril, on atteignait" Simbamoueimi, que les débordements de l'Ougérengeri avaient dévasté, et le 6 mai, 54 jours après sa séparation d'avec l'explorateur écossais, Stanley entrait à Bagamoyo, où il rencontra le fils même de Livingstone, M. Oswald.
Le lendemain, il se rendit à Zanzibar où l'attendaient les acclamations de la foule et les félicitations des résidents américains, allemands, anglais et autres. Lu, il libéra les bommes de son escorte après les avoir récompensés chacun selon ses mérites; puis il s'occupa, avec M. Oswald, de préparer une caravane pour Livingstone. Enfin, le 29 mai, accompagné de plusieurs gentlemen, il monta à bord VAfrika qui les conduisit à Aden, où ils furent transbordés sur le Mékong, vapeur français se rendant en Europe.
Retour en Europe. — Débarqué à Marseille le 23 juillet 1872, Stanley en repartit bientôt pour Paris où M. Thiers, président de la République Française, l'invita à sa table, et le 1er août la colonie américaine fêtait son retour par un grand banquet. On remarqua, nonobstant sa jeunesse, son teint hâlé, et ses cheveux blonds déjà grisonnants ; il portait la barbe en éventail, chère aux Yankees, et partout il existait un sentiment d'admiration autant que de curiosité.
L'accueil qu'il reçut en Angleterre et en Allemagne fut plus partagé. Dans la presse quotidienne, comme dans les revues scientifique, beaucoup doutèrent de la véracité de ses rapports et allèrent jusqu'à l'accuser d'imposture, niant qu'il eut retrouvé Livingstone, ou bien prétendant qu'au contraire c'est Livingstone qui aurait retrouvé et secouru Stanley, arrivé dans la misère à Oudjiji. « Bafoué par les uns, malmené par les autres, dit-il, je me suis vu assailli de grondements, comme si j'eusse fait un crime. Ah ! que Livingstone se doutait peu que son jeune ami recevrait un pareil accueil ! »
Il ne fallut rien moins que la publication des lettres de Livingstone rapportées par Stanley et les attestations de sa famille à qui ils les avait remises, pour ouvrir les yeux, faire taire les envieux et triompher la vérité. Bientôt les honneurs lui furent abondamment accordés. Il reçut notamment la médaille d'or que la Société de géographie jde Londres décerne aux plus grands explorateurs ; et une riche tabatière de la reine Victoria elle-même, don royal auquel Stanley fut extrêmement sensible.
66 STANLEÏ l/Al'Kh'AIN.
Epilogue. — D'ailleurs le succès de son expédition détermina dans le public des doux mondes un courant d'idées très accentué vers les explorations africaines ; on se passionna pour ce continent inconnu dont les Livingstone, les Burton, les Speke avaient soulevé le voile. Baker était reparti pour le haut Nil en qualité de gouverneur égyptien. L'Angleterre avait expédié le lieutenant Caraeron qui devait rechercher et secourir à la fois Livingstone et Stanley (1873). Ganieron croisa en route, a Tabora, le corps du premier,, que ses serviteurs rapportaient à Zanzibar (1) ; puis continuant sa route vers l'ouest, il traversa le lac Tanganika, découvrit la Loukouga qui lui sert d'écoulement, parvint à Nyangwé, sur le Congo ; de là par le sud-ouest à la côte de Loanda. L'impossibilité de, se procurer des canots à Nyangwé et l'hostilité des indigènes l'avaient empêché de s'embarquer, et de descendre le premier le grand fleuve africain.
Cette gloire était de nouveau réservée à Henry Stanley, qui comme on va le voir, fut amené à repartir pour le continent mystérieux, qu'il devait cette fois traverser d'un océan à l'autre.
(i) Mort de Livingstone.— Après avoir quitté Stanley le 14 mars 1872, l'illustre docteur était reparti pour le sud du Tanganika. Il visila les mines de cuivre du Katanga, remonta jusqu'au sud du lac Bemba ou Bangwélo, traversant une région marécageuse qu'il compare à une immense « éponge trempée. » Mais de nouveau épuisé par la lièvre, réduit à l'état de squelette, porté tour à tour sur les épaules de ses compagnons noirs, il parvint à Ilala, village du chef Tchitambo, où, le 4 mai 1873, David Livingstone expira sous une hutte de gazons.
Ses serviteurs Souzi et Chouma, qui avaient partagé toutes ses misères, firent dessécher au soleil le corps de leur cher maître, le réduisirent en momie, puis l'enveloppaut de calicot et le plaçant dans une écorce d'arbre autour de laquelle fut cousu un morceau de toile à voile, ils partirent pour Tabora où ils rencontrèrent C.ameron. Ils gagnèrent la côte avec leur précieux fardeau, courant mille dangers en route, et donnant ainsi à la mémoire de l'homme qu'ils avaient tant aimé, le suprême et touchant hommage d'une fidélité que la mort n'avait pu rompre. Les restes de Livingstone, ses papiers, ses notes et ses instruments furent remis intacts au consul de la Grande-Bretagne, à Zanzibar, au mois de février lS7i, et aussitôt transportés en Angleterre.
Des honneurs exceptionnels furent rendus à ses dépouilles ; les obsèques eurent lieu aux fiais du Trésor public, et le corps fut inhumé dans l'église de Westminster; hommages suprêmes bien dus à la grandeur des services rendus par le savant et l'homme de bien, dont le nom restera comme le symbole de l'émancipation d'un continent.
2me EXPÉDITION
§ I. De Londres a Zanzibar.
Programme du voyage. — « Comme je revenais à Londres, en avril 1874, dit Stanley (1), arrivant de la guerre des Achantis, j'appris qu'on rapportait en Angleterre la dépouille de Livingstone.
» Ainsi, il était mort! tombé sur les rives du lac Beinmba,au seuil de la région mystérieuse qu'il voulait explorer. La tâche qu'il avait promis d'accomplir n'était que commencée, quand la mort l'avait surpris !
» Remis du premier choc produit sur moi par cette nouvelle, je résolus de continuer l'œuvre du grand voyageur, de devenir, si telle était la volonté de Dieu, le prochain martyr de la géographie, ou bien, non-seulement de révéler le cours du grand fleuve, mais encore de compléter les découvertes de Burton et de Speke, ainsi que celles de Speke et de Grant. »
Telle fut la résolution de Stanley.
Arriva le jour des funérailles de son illustre ami. Il fut l'un de ceux qui portaient les coins du poêle, il vit descendre le cercueil dans le caveau, il entendit tomber la première poignée de terre et il s'éloigna, pensant à l'avenir
(1) Ouvrages consultés : H. Stanley, A travers le continent mystérieux, traduction de Mme Loreau, Hachette, éditeur. — Tour du monde. Lettres de Stanley, publiées par les joui-Baux du temps. Bulletins des Sociétés de géographie.
STANLEV L'AFRICAIN.
» Un jour, dit-il, je me rendis en flânant, plein de mon sujet, dans les bureaux du Daily Telegraph. Tandis que je causais de diverses entreprises faites par les journaux, le rédacteur en chef arriva. Nous parlâmes de Livingstone et de la tâche inachevée qu'il laissait derrière lui. En réponse â une remarque que je fis avec ohaleur :
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Itinéraire de Stanley, à travers le continent mystérietix. Impartie. Découverte du Congo, 1876-77.
>* Pourriez-vous compléter l'œuvre et le voudriez-vous ? » me demanda le rédacteur en chef ; puis il ajouta : Que reste-t-il â faire ?
— Le débouché du lac Tanganikaest encore à trouver, répondis-je. Nous n'avons du lac Victoria que le tracé de Speke, et de certitude, â cet égard, que pour les points découverts par celui-ci. On ignore s'il y a en cet endroit une seule nappe d'eau, ou s'il en existe
plusieurs ; d'où il résulte que les sources du Nil sont toujours inconnues.
— Si nous vous chargions de résoudre ces différents problèmes, pensez-vous pouvoir y arriver ?
— Avant ma mort, il y aurait quelque chose de fait ; et si je vivais 'le temps nécessaire pour remplir ma mission, tout serait fini. »
Itinéraire ie Stcilrj
LE tONTîNEiîT MTSTÉRIË.UX
Voyage de l'est à l'ouest.
Ie partie. Exploration des lacs Victoria et Tanganika, 1875-76.
» M. James Gordon Bennett, du New-York Herald, ayant à mes services des droits antérieurs, la question fut suspendue, et la dépêche suivante fut expédiée à New- York :
» M. Bennett voudrait-il se joindre au Daily Telegraph pour envoyer Stanley en Afrique compléter les découvertes de Speke, Burton et Livingstone ? »
70 STANLKV L'AFRICAIN.
» Moins de vingt-quatre heures après, mon voyage était décidé par cette courte réponse lancée sous l'Atlantique :
» Oui. — Bennctt. »
Les préparatifs. — Quinze jours furent accordés a Stanley pour se procurer un bateau : pour commander des pontons, acheter l'équipement nécessaire : fusils, munitions, cordes, selles, médicaments, provisions de bouche, . instruments scientifiques, papeterie, présents pour les chefs indigènes, etc.
La barge ou bateau Lady-Alice, était une de ses inventions ; faite en bois de cèdre d'Espagne de 3/8 de pouce d'épaisseur, elle devait avoir quarante pieds de long, six de large, deux et demi de profondeur. Quand elle serait finie, on la diviserait en six fragments : quatre de six pieds, et deux — l'avant et l'arrière — de huit pieds chacun. Si les fragments étaient trop lourds, on les couperait par la moitié, afin de les rendre portatifs.
Les compagnons. — Depuis l'annonce de la nouvelle mission qui était confiée à Stanley, les demandes d'emploi arrivaient par vingtaines dans les bureaux du Daily Telegraph et du New- York Herald. Avant qu'il mît à la voile, plus de douze cents lettres avaient été reçues ; lettres de généraux, de colonels, de capitaines, de lieutenants, de midsiiipmen, d'ingénieurs, de commissaires, d'artisans, de garçons d'hôtel, de cuisiniers, de magnétiseurs, de médiums, etc., etc.
Il en fut donc réduit à décliner les offres de services inestimables qui lui étaient faites, et à se contenter de trois jeunes anglais, dont deux frères, Edward et Frank Pocock, fils d'un pêcheur de Lower Upnor (comté de Kent), et Frédéric Barker, ancien commis à l'hôtel Langham .
Toutefois, ce ne fut pas sans avoir d'abord résisté à leurs instances et sans avoir prévenu leurs familles des dangers à courir dans une telle aventure, que l'intrépide explorateur les admit comme auxilliaires.
Le départ. — Enfin, le 15 août 1874, ayant embarqué les Européens, le bateau, les chiens, tout ce qui appartenait à l'Expédition, et qui devait à deux compagnies maritimes anglaises d'être transporté à moitié prix à l'île de Zanzibar, Stanley quitta l'Angleterre pour la côte orientale d'Afrique, où il allait commencer ses explorations mémorables.
A Aden, il retrouva ses trois aides blancs, partis avant lui via Southampton, avec le bateau démontable et tout le matériel nécessaire, les provisions, les cadeaux, etc. Pendant la traversée, il eut
l'occasion d'apprécier les excellentes qualités de Barker et des deux frères Pocock, leur politesse, leur sobriété, leur énergie.
Enfin le 22 septembre, par un temps délicieux, on débarquait à Zanzibar, où Stanley devait recruter son escorte de Vouangouanas, gens de l'île.
» Le lendemain matin, dit-il, quelques-unes de mes vieilles connaissances de la précédente expédition entendirent parler de mon arrivée, et je fus très satisfait du bon vouloir qu'ils manifestèrent envers moi, qui avais été si sévère pour eux en certaines occasions, alors que la plus extrême sévérité était nécessaire pour maîtriser la tendance qu'ils montraient parfois à l'entêtement, à la désobéissance et à la révolte. Mais ils se rappelaient aussi que, bien qu'implacable pour eux quand ils voulaient se mutiner, j'étais assez affable et bienveillant quand tout allait bien, et ils savaient qu'à la distribution des récompenses, ceux qui s'étaient bien comportés, bien conduits, n'avaient point été oubliés.
» Le bruit de mon arrivée se répandit bientôt dans toute l'île, et les anciens camarades de Livingstone, ainsi que les miens, s'assemblèrent rapidement autour de la maison de mon bote, M. Sparbwak, pour me demander mes intentions et mon but.
» Au bout de peu de temps, l'agence Bertram et l'ancien consulat furent encombrés de volontaires de toutes les nuances du noir, et appartenant à peu près à toutes les tribus africaines connues. Les braves gaillards qui m'avaient suivi jadis, ou qui avaient accompagné Livingstone dans son dernier voyage, eurent, bien entendu, la préférence, parce que, me connaissant, il suffisait de quelques paroles pour conclure l'affaire avec eux. Quarante-sept compagnons de Livingstone répondirent à l'appel de leur nom, ainsi que deux cents inconnus sur la fidélité desquels j'allais risquer ma réputation de voyageur. »
Inutile d'entrer ici dans le détail des soins que Stanley dut prendre pour recruter son escorte de plus de 300 noirs Africains et pour recueillir les marchandises qui devaient lui servir d'échange dans l'intérieur. Par la première expédition, le lecteur a vu comment se font ces préparatifs.
Nous ne reparlerons pas non plus de Zanzibar, où Stanley séjourna du 21 septembre au 12 novembre, ni de Bagamoyo, où il eut occasion de revoir les mêmes personnages officiels, les mêmes amis que la fois précédente, notamment les Pères du Saint-Esprit, dont il rend, de nouveau, d'excellents témoignages pour les œuvres de bienfaisance qu'ils ont accomplies.
STANLEÏ li AFRICAIN.
§ IL De Bagamovo au lac Victoria.
Départ de Bagamoyo, le 17 novembre 1874. — « Le jour où nous quittâmes Zanzibar, dit Stanley, le désordre effréné qui régnait dans notre troupe ne promettait rien de bon. Presque tous les membres de l'expédition étaient ou ivres, ou gris, ou au moins fort « gais », beaucoup ne parurent pas à l'appel, et quelques-uns avaient déjà déserté en emportant leurs avances. Je me consolai en me disant, pendant que j'observais la mauvaise tenue et l'insolence des plus ivres : « Très bien, messieurs les nègres ; aujourd'hui c'est votre jour ; demain le règne de la discipline et de l'ordre commencera. »
A Bagamoyo même, le désordre dura cinq jours encore, pendant lesquels Stanley n'eut pas un instant de repos. Surveiller trois cents hommes éparpillés dans une ville aussi vaste, était une lourde tâche. Enfin le bugle sonna la marche, et quoi qu'il ne fût pas aisé de réunir les traînards, â 9 heures du matin, toute la troupe avait quitté le port.
Cette fois, comme on l'a vu, il emportait un canot léger démontable, construit en Angleterre.
A Gonera, où le voyageur avait campé lors de sa première expédition, les hommes voulurent s'arrêter afin d'aller « passer encore une bonne nuit à Bagamoyo » ; mais cette fois, le maître avait assez de ces scènes, et il fit empoigner par l'escorte armée et entraîner à bras-le-corps les mutins.
En arrivant à la rivière Kingani, les sections du bateau le Lady Alice furent réunies, vissées ensemble, et on le mit pour la première fois à l'épreuve. Il fut constaté que le maximum qu'il pouvait transporter d'un bord à l'autre, comme bateau passeur sur une eau calme, était trente hommes et trente balles de marchandises, soit un poids de trois tonnes : résultat des plus satisfaisants.
La chaleur intense des plaines du Kingani agit cruellement sur ceux qui n'étaient pas habitués à voyager en Afrique et sur les naturels qui s'étaient livrés à leurs goûts de désordre à Zanzibar et à Bagamoyo.
La première victime dans l'expédition a été le noble mâtin Castor, qui avait été offert par la baronne Burdett Coutts et qui mourut d'une apoplexie causée par la chaleur entre Kingani et Kikoka. La seconde fut le mâtin Capitaine, un très bel animal, quoique très féroce, qui mourut quelques jours après. Il restait trois chiens, le retriever Nero,
l'intrépide boule-dog-ue Bull et le bull-tèrriér Jack, qui ont très bien supporté les fatigues de la marche, quoique le dernier fût fort intrigué par le grand nombre de sauterelles qu'il rencontra en route. »
Partie de Bagamoyo, le 17 novembre, l'expédition arrivait à Mpwapwa le 12 décembre, dans une période extraordinairement courte de 25 jours. 11 en avait fallu 54 au voyage précédent, et la troupe de Gameron y avait mis quatre mois entiers.
Traversée du grand plateau. — En quittant Mpwapwa on se dirigea par une route située plus au nord à travers les solitudes de la Mgounda Mkali, ou région des forêts, et l'Ougogo septentrional, où l'on eut à subir les mêmes ennuis qui attendent le voyageur dans l'Ougogo méridional. Les chefs des villages traversés mettaient en pratique leurs talents ordinaires, dérobant les marchandises et rançonnant chaque fois que l'occasion s'en présentait. Çî et là on rencontrait des tribus plus amicalement disposées envers les étrangers ; mais un peu plus loin, sur les terres d'autres chefs, il fallait payer de lourds tributs. On traversait aussi de vastes plaines arides où la nourriture était rare et chère, où les étoffes servant à l'acheter disparaissaient rapidement, puis on entrait dans des pays de collines où les vivres étaient abondants, les naturels polis, leurs chefs bienveillants. Plus loin, on arrivait dans des districts troublés par la guerre ou des rumeurs de guerre, peuplés de gens hostiles et perfides. De furieux orages éclatèrent aussi fréquemment ; de sorte que certains jours, la nature et l'homme luttaient à la fois contre l'Expédition, tandis que dans d'autres, tous deux semblaient d'accord pour la bien accueillir.
Les souffrances. — Cependant, grâce aux conditions généralement mauvaises où l'on se trouvait, les ordres de Stanley n'étaient plus obéis ; les hommes mouraient de fatigue et de faim, beaucoup restaient en arrière malades, un grand nombre désertèrent. Promesses de récompenses, bienveillance, menaces, punitions, rien n'y faisait. 1/expédition semblait condamnée. Bien que choisis clans la classe ordinaire du peuple anglais, les trois Européens qui en faisaient partie firent leur devoir bravement, héroïquement même. Souffrant -de fièvres et de la dysenterie, insultés par les naturels, marchant par la chaleur torride et sous les averses équatoriales, ils se montrèrent tout le temps fidèles et courageux. Sans se plaindre, ils supportaient la misère de leur sort, l'insuffisance ou la grossièreté'de la nourriture ; et la façon dont ils enduraient, résignés, les épreuves les plus dures, s'acquittant gaiement de la tâche qui leur incombait, les plaça très haut dans l'estime de leur vaillant chef lui-même.
Les derniers jours du mois de décembre, on eut ;\ souffrir de pluies torrentielles qui bientôt détrempèrent le sol, ruinèrent les tentes et causèrent de cruelles maladies. En cinq semaines, depuis le départ de Zanzibar, Stanley avait maigri de quarante livres, et ses compagnons ne valaient guère mieux.
Le 1er janvier 1875, en franchissant les limites du pays d'Ougogo, on se dirigeait vers le nord, dans le but "d'atteindre le grand lac Victoria. Mais plusieurs fois, les guides choisis dans le pays désertèrent la nuit, et force fut de se fier uniquement à la boussole.
Le surlendemain, on arriva dans une épaisse jungle d'acacias et d'euphorbes, a travers laquelle il fallut avancer en grimpant, ou rampant sous ou sur de véritables tunnels de branchages, coupant les lianes, écartant les buissons épineux.
Comme il est aisé de le croire, on ne faisait guère de chemin. Pendant que l'on traversait ce fourré, un homme mourut: c'est le premier qui périt dans ces solitudes.
La famine. — Le quatrième jour, on ne fit que quatorze milles ; la marche fut encore plus pénible que les jours précédents. On ne découvrait pas une goutte d'eau ; les porteurs les plus faibles, épuisés par la soif et la faim, ployant sous leur charge, perdaient à chaque instant du terrain, et finalement s'arrêtaient, ce qui augmentait l'embarras des deux Européens commandant l'arrière-garde. Cinq d'entre eux; s'écartèrent de la route que suivait l'expédition et on ne les revit plus.
» Le cinquième jour, ajoute Stanley, je fus tellement frappé de l'aspect des visages contractés de mes malheureux compagnons, que j'en eusse pleuré si je n'avais craint de les décourager encore davantage, et que je résolus de tenter quelque chose pour tromper leur faim dévorante. Je viciai une caisse de tôle, je la fis remplir d'eau et mettre sur le feu, et, prenant dans ma pharmacie cinq livres de farine d'avoine et trois boîtes de Revalenta arabica, j'en composai une sorte de bouillie que l'on distribua à plus de 220 hommes! C'était un spectacle curieux de voir ces pauvres gens affamés m'aider dans mon travail culinaire, surveillant l'énorme marmite, soufflant le feu, tenant leurs gourdes prêtes pour en verser l'eau dans le liquide bouillant dès qu'il menaçait de déborder. Et quand ils purent dévorer la bouillie, leurs visages s'illuminèrent de plaisir.
» Arrivés à Souma, en Ourimi, nous trouvâmes une population remarquable par sa beauté physique, mais extrêmement défiante et ne voulant pas fournir de vivres. Aussi nos gens étaient si épuisés de fatigue que six d'entre eux moururent là. *
Mort d'Edward Pocock. — « Pour comble de malheur, le jour de notre arrivée, Edward Pocock s'était plaint de douleurs dans les reins et dans la tête. J'avais attribué ses douleurs à la fatigue ; mais le lendemain, il était d'une pâleur effrayante, avait la langue couverte d'un enduit noirâtre, des points douloureux, des vertiges, et une grande soif. Je lui donnai de l'esprit éthéré de nitre avec de l'eau de fleur d'oranger, et lui administrai quelques grains d'émétique. Le quatrième jour, il délirait ; en lui faisant des lotions d'eau froide, je lui vis sur le corps quelques boutons qui me firent penser qu'il avait la petite vérole. »
Le 18 janvier, le camp fut établi près de la crête d'une montagne qui, d'après l'anéroïde, s'élevait à 5400 pieds (1640 m.) au-dessus du niveau de la mer. L'une des sections du bateau fut placée de manière â abriter Edward, en attendant qu'on lui eût fait une case.
Mais peu d'instants après, Stanley recueillait le dernier soupir du malheureux jeune homme.
Frank n'y crut pas tout d'abord ; puis, comprenant l'affreuse réalité, il poussa un cri de désespoir, et se jeta sur le mort en sanglotant.
On creusa une fosse au pied d'un acacia â large cime ; sur le tronc du vieil arbre, Frank grava profondément une croix ; et le corps, enveloppé d'un linceul, fut déposé dans la tombe, aux derniers rayons du soleil.
Par respect pour le défunt, dont la franchise, le caractère sociable, l'affabilité avaient gagné leur affection, tous les Vouangouana assistèrent aux funérailles, et donnèrent au pauvre Edward un dernier tribut de regrets. Quand les dernières prières eurent été prononcées, chacun se retira dans sa tente pour songer dans le silence et le chagrin à la perte irréparable que l'on venait de faire.
Attaque des Ouatourou (1). « Dans l'Itourou (Outourou), le 23 janvier, nous campâmes près du village de Vinyata,' situé sur le bord du Lieoumbou, rivière que n'indiquent point les cartes, dans une grande vallée peuplée d'au moins deux à trois mille âmes.
(1 ) D'après les idiomes locaux, le radical Toitrou est le nom du pays ; les préfixes Ou, U, Ounya, signifient pays : Outourou, pays du Tourou ; les préfixes M, au singulier, Bou, Oua, Voua, au pluriel, désignent les habitants. Il en est de même dans Ganda, Ouganda, Mganda, B Ouganda; — Nyoro, Unyoro, Ounyoro, Vouanyoro ; — Jiji, Djiji, Ujiji, Oudjiji ; — Gogo, Ugogo, Vouagogo, Ouagogo ; — Ounya-mouézi, pays du Mouézi, etc. — Un peu d'habitude suffit pour se retrouver dans tous ces noms, dont l'orthographe varie considérablement dans les ouvrages sur l'Afrique.
76 STANLEY L'AFKIUAIN.
» Les naturels nous montrèrent d'abord de La défiance qui se changea bientôt en hostilité, malgré les cadeaux qu'on leur fit. Le cri de guerre des Ouatouroû retentissait dans chacun des deux cents villages de la vallée du Lieoumbou. Ce cri de guerre est semblable a celui des Ouagogo et pourrait s'écrire : llihou ! Ehihou ! la dernière syllabe très longue. Soudain la lisière du camp fut obscurcie par une centaine de naturels en tenue de guerre. Des plumes d'outarde, d'aigle, de milan, flottaient sur certaines têtes, des crinières de zèbre et de girafe encerclaient certains fronts basanés ; tous tenaient de la main gauche un arc et des flèches, et brandissaient de la main droite une lance.
» Cette troupe hostile nous alarma ; qu'avions-nous fait pour amener une querelle et une lutte ? Me souvenant de l'attitude pacifique de Livingstone quand nous fûmes menacés par les cannibales, je donnai l'ordre que personne ne sortît du camp et ne provoquât les naturels par aucune démonstration.
» Pendant qu'on travaillait à fortifier le camp, les Ouatouroû, devenus nos ennemis déclarés, s'avancèrent, et une grêle de flèches tomba autour de nous. Soixante soldats qui se tenaient prêts, reçurent alors l'ordre de se déployer à 50 mètres en avant du camp, et la bataille commença. Soixante autres, munis de haches abattirent les buissons, élevèrent tout autour du camp une haute barricade, et vingt hommes furent chargés d'ériger des plates-formes où pourraient se placer les tireurs. De notre côté, nous nous occupâmes de construire, à l'aide des sections du bateau le Lady- Alice, une sorte de refuge central. Chacun y travailla de tout cœur. »
Le lendemain, vers 9 heures, l'ennemi reparut en grande force, ayant appelé à son aide toutes les populations du voisinage. Bien qu'il répugnât de combattre des gens avec lesquels, la veille encore, on espérait établir des relations, il n'y avait pas â hésiter. Bientôt l'action s'engagea ; les ennemis s'enfuirent rapidement, poussant des clameurs, vers une plaine ouverte située près de la rivière. Les hommes du détachement commandé par Farjaila Christie se laissèrent entraîner par leur ardeur, mais ils furent entourés d'une masse compacte de nègres, qui les massacrèrent tous.
Le second détachement allait subir le même sort, quand lui arriva du renfort : il n'était que temps. Déjà deux soldats étaient tués, le capitaine avait reçu dans le flanc un coup de lance, les hommes encore valides étaient cernés. Un feu de peloton bien dirigé stupéfia l'ennemi et sauva le détachement.
Le troisième jour, on recommença la bataille avec soixante
hommes déterminés, et bientôt il devint évident que les sauvages avaient assez de la lutte, qu'ils étaient complètement démoralisés ; aussi les gens de l'expédition purent-ils traverser de nouveau la vallée-pour revenir au camp sans que, cette fois, on essayât de les inquiéter.
120 hommes perdus. — « Après la bataille, dit Stanley, nous formions encore une formidable troupe, nombreuse, pourvue d'armes et de marchandises en abondance, bien que, pour une expédition destinée à explorer une si grande étendue de pays jusqu'alors inconnus, nous eussions cruellement soufferts. J'étais parti de la côte avec plus detroiscents hommes; quand je passai en revue la caravane à Mgongo Tombo, en Irambo, où nous arrivâmes trois jours après avoir quitté la scène des luttes ci-dessus décrites, je trouvai qu'il ne m'en restait plus que 194. En moins de trois mois, j'avais déjà perdu par la dysenterie, la famine, les maladies de cœur, la désertion et la guerre, plus de 120 Africains et 1 Européen ! Même dans un régiment nombreux, une telle réduction serait jugée une catastrophe. Quel nom lui donner quand le recrutement est impossible, là où chaque homme qui meurt constitue une perte qu'on ne peut réparer ; quand l'œuvre à accomplir — travail qui doit durer des années — ne fait que commencer ; quand chaque matin l'on se dit à soi-même : « Aujourd'hui sera-t-il mon dernier jour ? »
Ainsi arriva-t-on le 1er mars à Kaghéy, sur la côte sud du lac Victoria, par 33° 13' de long. E. et 3° 31' de lat. S. C'est de là aussi que Stanley partit sur le Lady- Alice avec un équipage de onze hommes choisis et un guide, dans la direction de l'est, région inconnue et fabuleuse, toujours côtoyant le lac pour en reconnaître les rives. Il laissait le reste de sa troupe se reposer sous le commandement de Barker et de Frank.
— Par anticipation, nous dirons que le courageux explorateur ne se contenta pas de faire une simple traversée du lac pour se rendre chez le roi Mtésa dans l'Ouganda ; mais il côtoya scientifiquement, d'abord la rive orientale, visitant les plus petites criques ou baies pour y découvrir les communications que le Victoria pouvait avoir avec d'autres lacs soupçonnés à l'est. Plus tard, de l'Ouganda, il reviendra en longeant la rive occidentale, chercher Frank Pocock et sa troupe à Kaghéy, puis il reprendra la route du nord pour revoir Mtésa, et repartir de là pour la région du lac Albert. —
Voici textuellement, mais en abrégé, le récit pittoresque du reporter américain, relatif à cette partie de son voyage.
§ IL Exploration du lac Victoria.
Sombres débuts, 8 mars. — « Le ciel est sombre, l'eau est grise, les rochers sont nus et sourcilleux, la rive est morne et solitaire. Mes compagnons soupirent douloureusement ; leur nage est celle d'hommes qui croient aller à une mort certaine. De temps à autre, ils attachent sur moi de longs regards, comme s'ils espéraient un ordre de retour.
» Cinq milles de cette marche languissante nous conduisent à Igoussa; dont l'aspect peut être agréable par un beau jour, mais qui, pour le moment est enveloppé de la tristesse générale. Sans guide, sans interprète, nous nous dirigeons vers "une crique étroite, bordée de roseaux. Un pêcheur, à toison épaisse et feutrée, nous accoste. Il nous avait, parait-il, vus à Raghéy deux ou trois jours avant et nous reconnaissait. Nous faisons avec lui plus ample connaissance et il consent à nous servir de guide ; mes gens sont clans la joie, car cet homme qui s'appelle Sarammba, a été plusieurs fois dans l'Ourouri avec Sonngoro, dont il était l'un des rameurs.
» Nous passons une mauvaise nuit ; les roseaux qui nous entourent sont remplis de moustiques, et l'air est froid ; mais avec un guide, on aura de meilleurs quartiers. Vers onze heures, les nuées, qui depuis longtemps s'amassent au Nord-Ouest, nous envoient une bourrasque indescriptible. Nous nous éloignons de la rive et sommes bientôt dans un chaos de vagues mugissantes, où le Lady- Alice, fouetté par le vent, bondit comme un cheval sauvage. Avec un simple chiffon pour voile, il fuit devant la tempête, sous une forcé irrésistible. Des îles rocheuses deviennent pour nous un sujet de terreur ; nous les passons sans accident, et voyons se dresser les collines du Magou.
» L'équipage est replié sur lui-même ; Sarammba, la tête couverte de sa draperie, est affaissé dans une morne résignation. On ne voit au-dessus du bord que Zaïda, le timonier et moi, et nous aurions besoin de toutes nos forces réunies pour guider le bateau au milieu de ces vagues furieuses »
Divers incidents. — Le lendemain matin, le ciel était pur ; le lac, si furieux la veille, était uni comme un miroir; les montagnes du Magou se dressaient en un beau relief.
Pendant plusieurs jours on côtoie la rive orientale du lac, au milieu de péripéties de tout genre : tantôt, c'est une multitude d'hippopotames qui menacent l'embarcation ; tantôt ce sont les
Portage du Lady-Alice, bateau démonté en sections.
SO STANLEf L'A.ERIOA.IN.
crocodiles, non moins importuns, dont las nids et les œufs «inondent ; tantôt les sauvages, dont les ruses et la férocité sont également redoutables.
La grande île Oukéréwé fut reconnue très populeuse et bien cultivée. Vis-à-vis du cap des Pyramides, on remarque un groupe d'îlots peuplés de bœufs et de chèvres. Au delà de l'île de Cbizou, se dresse une grande montagne tabulaire de près de 1000 mètres au-dessus du lac ; plus loin, les monts Ousambara bordent la côte.
Comme on passait au large d'Outiri, on observa que les indigènes regardaient les bateaux avec une vive curiosité ; des pècbeurs furent pris d'un fou rire en voyant la façon dont les étrangers maniaient la rame. Ils les singèrent avec bonne humeur ; et, par leurs gestes, semblèrent exprimer un profond mépris pour une méthode inférieure, pensaient-ils, au pagayage. Le gouvernail et son emploi ne leur causèrent pas moins d'étonnement ; et lorsque l'on hissa la voile, ils s'enfuirent comme frappés d'épouvante.
21 mars. Le soir, le camp fut établi dans Vile du Pont, ainsi nommée d'une arche basaltique, arche irrégulière de vingt-cinq pieds de longueur et de trente-cinq de haut, qui relie entre eux les deux côtés de l'île. Des arbres A basses tiges, des buissons, de grandes herbes drapent cette île curieuse ; et dans les interstices du roc, où s'est formée une couche d'une grande épaisseur, croissent de beaux mangliers.
Le lendemain, au point du jour on mit à la voile et, s'étant rapproché des basses terres de la rive, on avançait rapidement, lorsque la quille du Lady- Alice heurta l'échiné d'un hippopotame qui remontait à la surface. Effrayé par cet objet pesant et bizarre qui lui passait sur le dos, le monstre rejeta violemment le bateau et le secoua de telle sorte que les nautonniers crurent tous qu'il allait être mis en pièces.
Après ce témoignage de sa mauvaise humeur, l'hippopotame se montra à quelques pieds de la poupe et leur lança un .mugissement de défi. Mais on avait l'épreuve de sa force, et l'on se hâta de s'éloigner de son redoutable voisinage.
Attaque des Ousougourou. — «Ce jour là, dit Stanley, à deux heures, nous approchâmes de l'île de Nghévi (Ousougourou), où. un vent furieux du Nord-Ouest nous força de chercher un refuge. Il y avait à peine dix minutes que nous étions à l'ancre quand un canot semblable, pour la forme et la couleur, à celui qui avait excité notre admiration [à Mouihouanda, s'avança de notre côté. A l'avant se dressait une fausse proue, formant un coude. De l'extrémité de cette
proue à la poupe, une corde tendue soutenait de longues herbes déliées qui ondulaient, comme une crinière, aux mouvements du canot hardi que quarante pagayeurs lançaient contre nous avec l'intention de nous attaquer. S'approchant peu à peu, ils finirent par nous accoster. La douceur de nos manières contrastaient vivement avec la bruyante arrogance des leurs. Nous continuions à sourire comme si nous étions incapables de ressentiment et de colère, bien que ces bravaches, pris de boisson, missent la main sur toute chose avec une insolente familiarité. Notre courtoisie alla jusqu'à leur permettre de toucher librement nos personnes ; tolérance qui leur parut incompréhensible et qu'ils attribuèrent à un excès de timidité. Eussions-nous été des moutons que notre conduite n'eût été ni plus douce ni plus innocente. Quelques-uns saisirent leurs frondes et lancèrent des pierres à une grande distance ; nous les applaudîmes. J'étais assis à l'arrière, muet observateur de la scène ; un des plus animés de la bande, surexcité par le chant, s'enbardit jusqu'à paraître vouloir me viser de sa fronde. D'un geste de la main, je le priai de n'en rien faire. Pour toute réponse, le noir bandit, saisi d'une fureur convulsive, jeta sa pierre qui passa au-dessus de ma tête ; des cris enroués saluèrent cette prouesse.
» Voyant enfin que notre douceur les rendait agressifs, je pris mon revolver et je tirai rapidement dans la direction où la pierre avait été lancée. L'effet de la décharge fut risible. Au premier coup les arrogants frondeurs avaient sauté par-dessus bord, et se sauvaient à la nage vers Nghévi, laissant leurs barques entre nos mains.
» Frères, revenez, leur cria notre interprète. Pourquoi cette frayeur ? Nous voulions simplement vous montrer que nous aussi nous avions désarmes. Venez chercher votre canot. Voyez ! Nous le repoussons afin que vous puissiez le reprendre. »
» Nos sourires les ramenèrent, et nous continuâmes à leur parler amicalement. Plus respectueux cette fois, ils se mirent à rire ; et, poussant des cris d'admiration, ils imitèrent le bruit des coups de pistolet: boum, boum, boum ! Enfin, ils nous donnèrent un régime de bananes. Nous étions devenus les admirateurs enthousiastes les uns des autres.»
Tempête sur le lac. — « Nous continuâmes à filer sous voile pendant une demi-heure ; mais au Nord-Est, depuis longtemps déjà, le ciel était menaçant. Des nuages venant de cette direction couraient en masses épaisses, jetant sur les montagnes boisées de l'Ousougourou une teinte lugubre ; tandis que le lac, presque aussi noir que le velours d'un drap mortuaire, était si calme qu'on l'eût
dit vitrifié. Bientôt le sombre amas de nuages se dentela sur les bords, et une ligne d'un noir intense courut en zigzag au centre du groupe d'où parut sortir la tempête.
» Je fis attacher un second cable à notre ancre de pierre, et préparer les écopes et les cruches, en prévision de la pluie qui nous menaçait. Nos préparatifs n'étaient pas finis que le vent s'abattait sur nos têtes avec une force irrésistible ; luttant contre la résistance qu'il rencontrait, il redoubla de fureur comme s'il eût voulu nous précipiter dans l'abîme ; et, repoussé par le lac, il en rasa la surface, y produisant des millions de rides.
» Le thermomètre descendit à 16° centigrades ; et avec ce refroidissement subit, arriva une chute d'énormes grêlons, qui nous frappèrent comme des balles et nous firent claquer les dents. La pluie tomba en nappe, tandis que des éclairs éblouissants précédaient les coups de tonnerre les plus effroyables que j'aie jamais entendus. Les torrents de pluie furent tels qu'il fallut deux hommes, par chaque section de la barque, pour vider l'eau et nous maintenir dans un état de flottaison qui nous permit de suivre le mouvement des vagues. A chaque instant l'équipage criait :
» Le bateau s'enfonce : si la pluie continue, rien ne pourra nous sauver! — Allez plus vite, répondais-je, plus vite ! plus vite encore!»
» La masse noire de l'Ousougourou, que j'observais à ia lueur des éclairs, était toujours en face du bateau ; je savais donc que nous n'étions pas chassés au large avec trop de rapidité. Tous nos efforts tendaient à nous maintenir à flot. Mes hommes travaillaient avec une telle ardeur qu'ils en oubliaient presque les horreurs de la nuit. Cette épreuve dura pendant deux heures ; puis ayant soulagé nos poitrines par des soupirs de joie mêlée de gratitude, nous pûmes ramener l'ancre à bord et regagner dans l'ombre l'île de Nghévi. »
Attaques des Voua-vouma — « A l'île Ouvouma, nous fûmes obligés de passer auprès d'une pointe de terre couverte d'une jungle herbue, où nous vîmes les indigènes se précipiter en grand nombre. Tandis que nous avancions lentement, quelques hommes vinrent au bord de l'eau et nous invitèrent par signes à nous approcher d'eux. Nous répondîmes à leur désir et touchions presque au rivage, lorsque les gens qui nous avaient appelés nous jetèrent des éclats de roche. Nous nous retirâmes immédiatement. Alors une foule sortit des grandes herbes, et une grêle de pierres, lancées par des frondes assaillit notre bateau ; l'une de ces pierres blessa le timonier près duquel j'étais assis. Pour prévenir un plus grand mal, je déchargeai rapidement mon revolver sur les assaillants ; l'un d'eux tomba, les
autres disparurent dans l'herbe, nous laissant poursuivre paisiblement notre route. Longeant de nouveau le rivage, nous continuâmes à en relever les nombreuses indentations. L'île d'Ouvouma dressait à notre gauche ses pentes escarpées dépourvues d'arbres, mais herbeuses, qui s'élèvent à quelque trois cents pieds au-dessus du lac. Les vaches et les chèvres abondaient au flanc des collines. Les villages étaient nombreux, composés de quelques huttes seulement, en forme de dôme, et n'avaient pas d'enceinte ; d'où je conclus que les habitants étaient parfaitement capables de se défendre.
» Le Nyanza était alors aussi uni qu'un miroir; pas un nuage ne se voyait à aucun point de l'horizon ; dans le ciel d'un bleu d'acier, brillait un soleil d'une ardeur vraiment équatoriale ; mais l'atmosphère n'était pas transparente ; une légère vapeur, s'élevant du lac, tremblait dans l'air surchauffé et rendait indistinctes les îles dont nous n'étions pas à plus de cinq milles de distance (huit kilom.)
» Arrivés dans le canal qui sépare l'île herbeuse et fauve de l'Oughéya de celle d'Ouvouma, nous prîmes le milieu du détroit pour relever différents points à l'aide de la boussole Peu de temps après, une flottille de treize canots sortit d'une anse de la côte d'Ouvouma. Les hommes de la première embarcation, dont les manières étaient assez calmes, changèrent d'allures sitôt que leurs camarades furent arrivés et eurent pris position en face de nous, évidemment pour nous couper la retraite.
» Enhardis par le nombre, les Vouavouma devinrent bruyants, puis insolents et finirent par être agressifs. Tandis que j'étais occupé à l'avant du bateau par cette foule brutale, un mouvement dont je n'eus pas conscience se fit à l'arrière ; Sarammba s'en aperçut, me dit de tourner la tête, et je pris un voleur sur le fait.
» Convaincu dès lors que les Vouavouma n'étaient venus en si grand nombre que pour s'emparer de ce qu'ils croyaient être une proie facile, et comprenant que leurs manœuvres n'avaient pour but que de détourner notre attention, je leur fis signe de partir; en même temps j'ordonnai à mes hommes de se remettre à nager. Ceci eut pour résultat d'amener les pirates à déclarer leurs projets, ce qu'ils firent, en posant les mains sur nos rames et en empêchant l'équipage de s'en servir.
» Etions-nous, oui ou non, des hommes libres ? Si oui, on devait nous laisser continuer notre route et sans entraves ; si non, il fallait d'abord nous désarmer.
» Je saisis mon raïfle, et de nouveau j'ordonnai aux Vouavouma de partir. Au lieu de s'éloigner, ils brandirent leurs armes en pous-
sant un cri de dédain, et se préparèrent à nous jeler des lances. Pour leur échapper, il fallait agir promptement. Je tirai par-dessus leur tête ; ils reculèrent ; je donnai à mes gens l'ordre de ramer.
» Se formant en ligne de chaque côté de nous, à une. distance d'environ trente mètres, l'ennemi envoya une volée de lances, que mes hommes évitèrent en se couchant au fond de la barque. Les gens des canots qui se trouvaient derrière les autres battirent demains, et me montrèrent une masse de perles qu'ils venaient de dérober.
» Prenant mon fusil revolver, je tirai vivement à droite et à gauche L'homme qui tenait les perles tomba, et le plus hardi de ceux qui étaient près de nous fut blessé. Le gros raïfle visant ensuite au-dessous de la ligne de flottaison, envoya ses balles dans les œuvres vives de deux ou trois canots ; ce qui obligea les équipages à s'occuper d'eux mêmes et à s'éloigner. »
Ce répit permit A Stanley de gagner les chutes du Nil, dites chutes de Ripon, déversoir du lac Victoria ; il traversa le bras du lac que Speke a nommé Canal Napoléon, et, côtoyant une foule d'îles côtières, très populeuses, soumises au roi Mtésa, il arriva enfin dans l'Ouganda, l'un des buts de son voyage.
§ IV. Chez Mtésa, roi de l'Ouganda.
Dans l'Ouganda. — L'admiration de Stanley pour l'Ouganda s'augmentait en avançant dans ce pays rendu célèbre par la visite de Speke. Du bord de l'eau jusqu'au sommet des collines, tout n'était que verdure de teintes diverses, fécondité et fraîcheur, contours gracieux, relevé par le fier profil d'escarpements lointains et par une série de terrasses majestueuses qui allaient rejoindre des pays inconnus.
Arrivé à un petit village des bords de la baie de Bouka, l'explorateur fut conduit dans la résidence du chef de l'endroit ; celui-ci lui offrit un festin composé de lait caillé, de bananes mûres, de chevreau, d'oeufs et de patates ; puis il envoya un messager au Rabaka pour lui annoncer l'arrivée du voyageur, déclarant à celui-ci qu'il ne le quitterait pas avant de l'avoir mis en présence du « grand monarque de l Afrique équatoriale, dans lequel, l'assurait-il en souriant, « il trouverait un ami dont la protection lui permettrait de dormir tranquille. »
Le 3 avril, marchant lentement afin de donner au Kabaka le temps de préparer sa réception, indiquée pour 9 heures, Stanley fit
faire la toilette à tout son monde : chacun s'était baigné,, brossé, endimanché et préparé pour l'audience du « grand potentat africain. »
L'audience royale — L'heureux voyageur sortit de chez lui, ayant à sa droite et à sa gauche, cinq de ses gens armés de sniders. Il gagna une rue large et courte, qui le conduisit à une case où l'Empereur était assis, entouré d'une multitude de vouakoungou et de vouatongoleb, dignitaires dont le rang équivaut à celui de général et de colonel, tous agenouillés ou assis de chaque côté du trône, en deux files parallèles, terminées par les tambours, les gardes du corps, les exécuteurs des hautes œuvres, les pages, etc., etc.
A son approche, le grand potentat se leva, et en même temps que lui, toute la cour.
» Le kabaka, dit Stanley, était coiffé dune tarbouche et portait, sur la robe blanche de rigueur une sorte de robe noire retenue à la taille par un ceinturon doré. Il me serra la main chaleureusement ; puis, s'inclinant avec grâce, il m'invita à m'asseoir sur un tabouret de fer. J'attendis qu'il me donna l'exemple ; il reprit son siège et toute la cour s'assit en même temps que moi.
» Mtésa attacha sur ma personne un regard que je lui rendis avec le même intérêt, car il n'était pas moins curieux pour moi que je devais l'être pour lui. Son impression, telle que je la lui entendis confier à son entourage, fut que j'étais plus jeune que Speke, moins grand et mieux vêtu. Quant à moi, je pensais que nous ferions plus ample connaissance, que je pourrais le convertir, le rendre plus utile à l'Afrique, et c'est après plusieurs jours de fréquentation que je me fis de lui l'idée suivante :
» Mtésa m'a paru être un prince intelligent et distingué qui, avec le temps et le concours de vertueux philanthropes, ferait plus pour l'Afrique centrale que cinquante années de prédication évangélique en dehors d'une autorité comme la sienne. Je crois voir en Mtésa la lumière qui dissipera les ténèbres de cette région plongée dans la nuit, voir un prince digne des sympathies de l'Europe, un homme pouvant réaliser les plus chères espérances de Livingstone ; car, avec lui, la civilisation du centre de l'Afrique devient possible.
» C'est d'ailleurs un puissant empereur ; il a sur ses voisins une très grande influence. J'ai vu aujourd'hui les ambassadeurs du turbulent Mannkoronngo, roi de l'Oussoui, et ceux du terrible Mirambo, dont le nom seul est un sujet d'épouvante, des bords du Tanganika à ceux du Victoria, s'agenouiller devant Mtésa et lui offrir le tribut envoyé par leurs maîtres. J'ai vu dans l'armée de Mtésa plus de trois mille hommes dressés aux manœuvres militaires, une
centaine de chefs pouvant être mis a côté des gens de Zanzibar et de Mascate, vêtus aussi richement, armés de la même façon ; et, chez tous, j'ai constaté, avec surprise, autant d'ordre et de discipline que peut en obtenir le souverain d'un peuple a demi civilisé.
» Au physique, le kabaka est de grande taille ; il doit avoir six pieds un pouce (1 m. 85). Il est svelte, a la peau d'un brun rouge et d'une finesse merveilleuse. Sa figure respire l'intelligence ; ses traits, qui sont agréables, m'ont rappelé ceux du colosse de Thèbes et des statues qu'on voit au musée du Caire. C'est la même plénitude de lèvre, mais relevée par l'expression du visage, à la fois affable et digne, et par l'étrange heauté de grands yeux étincelants et doux, caractère de la race dont je le crois issu. En sortant du conseil, il se défait entièrement de la majesté qu'il porte sur le trône, lâche la hride à son humeur joyeuse et rit de tout son cœur.
Promenade de la cour. — « Ce matin, vers sept heures, Mtésa est sorti accompagné d'une foule de gardes, de pages, de chefs, de porte-étendards, de fifres, de tambours, de gens ayant des requêtes à présenter, et de plus de deux cents femmes de sa maison. Il a passé près de ma résidence et m'a fait prier de venir avec lui.
» Il donna tout bas un ordre à un page, qui bondit où on l'envoyait. En réponse A l'ordre communiqué, sortirent d'une anse de la baie de Murchison, comme autant de flèches, quarante canots magnifiques, peints en brun rouge, la couleur favorite.
» Dans les quarante canots, il y avait environ douze cents hommes. Le capitaine de chaque embarcation était vêtu d'une robe de cotonnade blanche et coiffé d'un morceau d'étoffe, soigneusement ajusté en manière de turban. Par dessus la robe blanche, l'amiral portait une sorte de tunique cramoisie, décorée d'une profusion de ganses d'or ; pour coiffure, il avait le fez de Zanzibar. En passant devant nous, chaque capitaine saisit sa lance et son bouclier avec la fierté du matador qui demande au juge de la Plaza d'admirer ses prouesses, et alla prendre part à la petite guerre dont on nous donnait le spectacle.
... « Moins de trois heures après le départ, nous aperçûmes, couronnant le sommet arrondi d'une colline, un groupe considérable de grandes cases, au milieu duquel s'élevait un vaste bâtiment ressemblant à une grange. La colline s'appelait Roubaga, le vaste édifice était le palais, le groupe de cases, la capitale de Mtésa. De la haute palissade en roseau qui entourait la ville, rayonnaient de grandes avenues d'une largeur impériale.
... « Dans l'après-midi, je fus invité à me rendre au palais. Une
quantité de gens en robes brunes, ou vêtus de blanc, quelques-uns portant des peaux de chèvre blanche, à long poil, sur leur vêtement brun, d'autres ayant pour turban des cordes enroulées autour de la tête (insignes des exécuteurs), se rendaient également au bourzah, comme on appelle la salle d'audience. Une série de cours fut traversée, et nous nous trouvâmes en face du grand édifice, bâti en roseau et en paille, que les Vouagannda qualifient pompeusement du nom de palais.
Stanley missionnaire. — « Tous ces résultats de civilisation, continue l'observateur, sont dus à l'influence et aux efforts d'un pauvre musulman, nommé Muley-ben-Sélim. C'est lui qui, le premier, enseigna ici la doctrine de Mahomet. Si fausse que soit cette doctrine, elle est bien préférable aux cruels instincts du despote que Speke et Grant ont connu se vautrant dans le sang des femmes ; et bien que Muley fût musulman et fît le commerce d'esclaves, j'honore la mémoire de ce pauvre derviche qui a réalisé de pareils changements. Avec le vif désir de continuer son œuvre, je bâtirai sur la pierre qu'il a posée. Je détruirai chez Mtésa la foi dans l'Islamisme et lui enseignerai la doctrine de Jésus de Nazareth...
... « J'avais déjà eu dix entretiens avec Mtésa, et chaque fois j'avais saisi toutes les occasions de lui parler du christianisme. Rien n'arrivait en ma présence que je ne le fisse servir à mon projet : la conversion de l'empereur, non pas à un culte particulier, mais à la doctrine chrétienne. Je lui disais comment le fils de Dieu s'était humilié jusqu'à revêtir la forme humaine pour le bien de tous les hommes, des noirs ainsi que des blancs ; comment il avait été crucifié par son méchant peuple, qui ne l'avait pas reconnu ; et comment, dans son amour pour ses bourreaux eux-mêmes, il avait demandé à son Père de leur pardonner, alors qu'il souffrait sur la croix. Je montrais la différence qu'il y a entre le Christ et Mahomet ; celui-ci enseignant à ses disciples que tuer les païens et les infidèles est méritoire ; Jésus disant qu'il faut aimer tous les hommes sans en excepter aucun ; et je laissais à Mtésa de décider quel était le plus digne. J'avais commencé à lui apprendre les dix commandements, qui furent transcrits en kiganndapar son secrétaire, sur la traduction qu'un de mes Zanzibarites, élève de la Mission des Universités, lui en donna en très bon kisouahili.
» L'enthousiasme avec lequel je me livrais à cet enseignement avait gagné Mtésa et plusieurs de ses chefs, au point de leur faire négliger les affaires publiques : ce jour-là le conseil ne fut occupé que de lois morales et religieuses. »
Plus loin, le narrateur ajoute : « Bien que je ne sois pas missionnaire, après ces résultats, je commençais à croire que j'aurais pu le devenir! » (1)
Stanley continue ce thème en taisant les plus chaleureux appels au zèle des missionnaires anglais ou autres, leur prédisant le succès auprès de cette cour et de cette population de deux millions d'âmes, si hien disposées à recevoir l'influence de l'Evangile (2).
A la même époque, arriva à la cour de Mtésa, M. Linant de Bellefonds, officier français, l'un des lieutenants de Gordon-Pacha, gouverneur du haut-Nil pour le khédive d'Egypte. Stanley fait le plus bel éloge de cet homme, avec lequel il fraternisa et passa quelques jours en relations très agréables. Ce même officier, en retournant quelque temps après vers le nord fut traîtreusement attaqué par les troupes du roi de l'Ounyoro, puis massacré dans le pays des Bari, révoltés contre les Egyptiens.
§ V. Deuxième traversée du lac Victoria..
La côte occidentale du lac. — Le 17 avril, escorté par quelques canots que lui accorda le roi, et après avoir remis ses lettres pour l'Europe à M. Linant, Stanley repartit pour le sud du Victoria- Nyanza afin d'aller retrouver sa troupe qu'il avait quittée le 8 mars.
Il traversa le détroit que forme la grande île de Sessé et, longeant la côte, il explora l'embouchure de la rivière Kaghéra à laquelle il donna le nom de Nil A lexandra, en l'honneur de la jeune princesse de Galles.
Plus loin, au S. du port de Doumo, il fut d'abord bien reçu par
(1) En ceci, Stanley, protestant, se faisait illusion; car pour prêcher avec fruit ]a vérité chrélienne, il faut la posséder intégralement soi-même, telle que l'Église seule la possède et l'enseigne.
(2) En effet, quelque temps après cet appel de Stanley, un évêque et des ministres anglicans, puis les Missionnaires français de Monseigneur Lavigerie vinrent s'établir dans l'Ouganda (1878). La mission catholique devint rapidement florissante et le (ils même du roi, Mvvanga, se fit instruire. Malheureusement les musulmans esclavagistes reprirent bientôt le dessus. Mtésa, devenu soupçonneux vis-àvis des Européens, se fil persécuteur. Mvvanga, parvenu au trône vers 1883, fut d'abord tolérant; mais lui aussi, à l'époque de la guerre allemande du Zanguebar, craignant de voir les blancs venir « manger » son royaume., proscrivit leur religiou; il fit périr même les personnages catholiques de sa cour, ainsi que nous l'avons rapporté dans notre ouvrage sur la Barbarie africaine. Mvvanga, renversé par ses frères, dut se réfugier plus tard chez les Pères Blancs au sud du lac, et aujourd'hui le royaume d'Ouganda, livré à l'anarchie, a bien perdu de la splendeur relative signalée par Speke et Stanley.
les gens de Makongo ; mais le lendemain matin, ces mêmes indigènes assaillirent la troupe du voyageur qui, surpris de ce revirement, leur demanda ce que cela signifiait :
— Pourquoi avez-vous mis vos canots sur la plage, lui fut-il répliqué ?
— Parce que le vent est fort et que les vagues auraient pu les briser.
— Savez-vous que cette terre est la nôtre.
— Oui, mais quel tort nos barques vous ont-elles fait ?
— Partez, nous ne voulons pas que vous « mangiez, » que vous preniez notre pays ; fuyez, ou bien nous allons nous battre.
Et Stanley, lançant ses canots, s'enfuit pour éviter un malheureux conflit ; il se dirigea vers la petite île côtière de Mousira, où le lendemain, un instant seul avec la nature, il put délasser son esprit en contemplant les beautés qui l'entouraient et en rêvant à l'avenir d'un si beau pays.
Seul avec la nature, dans l'île Mousira. — « Vers dix heures, le chef de Makonngo, fidèle à sa promesse, nous envoyait des .bananes en quantité suffisante pour nourrir pendant un jour les 62 hommes dont notre bande se composait.
» Sachant que mes deux équipages Vouangouana et Vouanganda allaient être absorbés par leurs bananes, qu'ils n'avaient pas d'ennemis à craindre et qu'ils ne pouvaient se quereller avec personne, puisque nous étions seuls dans l'île, je pouvais les quitter et employer mon temps de la manière qui me serait le plus agréable.
» Je partis donc ; et avec l'ardeur d'un garçon de quinze ans, je me lançai dans mon exploration. Il était si rare que je pusse jouir en toute sécurité de la solitude et du silence que me promettaient ces bois ! Ma liberté, bien que je fusse seul, ne pouvait être mise en péril, ou même être restreinte. Mon droit d'escalader les arbres, de fouiller dans les creux, de me mettre sur la tête ou de me rouler dans les feuilles, les écorces, les branches mortes, mon droit de rire et de chanter, qui me le contesterait ? Monarque absolu, arbitre suprême de mes actions, j'allais jouir un instant d'une félicité parfaite.
» A ce besoin de sauter, de bondir, de grimper aux branches, qui caractérise la jeunesse dans toute la plénitude de sa force, je lâchai entièrement la bride. Délivré de toutes les entraves du convenu, dégagé de la réserve, du sérieux que ma qualité de chef m'imposait en présence de mes hommes, je sentis mon corps reprendre toute son élasticité. Je passai sous la ramée obstruante, franchis l'arbre couché, me faufilai dans les étroitesses impossibles, rampai
comme un serpent a travers le sous-bois ; je plongeai dans les profondeurs du feuillage, creusant ma route avec une énergie frénétique dans les pyramides de lianes, si nombreuses et tellement enlacéejs que leur réseau formait une masse solide.
» Avec combien d'excentricités de la création je fis connaissance durant ce vagabondage ! Des fourmis noires, jaunes, rouges, grises, blanches ou mi-partie, peuplaient ce monde en miniature de leurs races inconnues. Ici, des membres de la caste guerrière, sans cesse menaçant et à la recherche de qui ils pourront assaillir. A côté, les féroces pourvoyeuses, actives à l'attaque, courant sur les troncs, les rameaux, les brindilles et les feuilles, en quête de leur proie. Les tranquilles ouvrières, bâtissant et réparant ; les neutres frugales, traînant d'énormes charges vers la demeure habilement construite, dont l'approche est défendue par de vigilantes sentinelles.
» Légions sans nombre pullulant dans le feuillage ; colonnes fourrageuses, hordes pillardes, essaims destructeurs.
» Dans le bois mort ou mourant, j'entendais partout les larves xylophages ardentes à l'œuvre ; des myriades de termites se voyaient détruisant, avec une industrieuse furie, tout ce. qui se trouvait sur leur route. Des légions de psylles, des nuées de phalènes, troublées dans leur repos, sortaient des broussailles ; et sur chaque branche grinçaient bruyamment les cigales. Ailleurs, de rusés fourmi-lions creusaient leurs pièges ; et des mantes fantastiques, vertes ou grises, se tenaient debout dans l'attente des bestioles distraites. Le scarabée diamant abondait ; beaucoup d'autres, horribles ou bizarres, se traînaient, fuyant mes pieds ; — tout cela n'est pas la millième partie des insectes que dérangeait mon passage.
» Enfin, j'arrivai à un endroit où le terrain s'élevait rapidement, toujours revêtu de grands arbres ayant leur manteau de lianes, leurs parasites, leur sous-bois ; et, malgré la chaleur, je continuai mon exploration, décidé à gagner le sommet.
» J'avais, pour gravir la pente, un choix de nombreux appuis ; ici, un tamarinier, à côté un bombax ; puis la branche avancée d'un mimosa ; ensuite une liane m'engageait à me hisser, puis à me projeter en suivant ses courbes ; et, saisissant un jeune scion, une tige flexible, teck ou jasmin, j'émergeai du feuillage, et me trouvai sur un curieux tapis d'herbes aiguës, émaillé d'ananas, d'orchidées et d'aloès ; j'étais au faîte de la montée.
» Un regard jeté autour de l'île Mousira me fît voir que celle-ci avait la forme d'un bateau orienté de l'est a l'ouest, et d'une longueur d'environ 500 mètres sur 200 de large.
» Du point où j'étais alors, le regard peut embrasser l'une des portions les plus étranges et les plus belles de l'Afrique. Vous avez sous les yeux des centaines de milles carrés de la surface du lac/ une grande longueur de falaise grise, muraille découpée d'entrées délicieuses, à demi-entourée de bananeraies d'un vert exquis ; et au-dessus de la falaise, d'autres centaines de milles où de nombreux villages se pressent h l'ombre de bouquets de bananiers.
» De mon nid d'aigle, j'apercevais des troupeaux de vacbes, troupeaux sur troupeaux, et de nombreux points tachetés de blanc et de noir qui ne pouvaient l'être que par des moutons et des chèvres. Des colonnes de fumée d'un bleu pâle s'élevaient des feux, autour desquels allaient et venaient des formes droites et minces. De mon trône où j'étais en sûreté, je pouvais suivre les mouvements de ces formes sombres, rire de la férocité des cœurs sauvages qui battaient sous leur noire enveloppe ; car je faisais alors partie de la nature, et pour l'instant j'étais invulnérable comme elle.
» Qu'ils se doutaient peu que des yeux humains les regardaient du haut de cet îlot, ainsi que d'en haut, les regarde le Père qui est aux Gieux. Combien de temps encore resteront-ils ignorants de Celui qui a créé les lieux splendides, inondés de soleil, qu'ils voient chaque jour du haut de leur plateau ? Combien de temps leur férocité empêchera-t-elle l'Evangile d'arriver jusqu'à eux, combien de temps leur manquera la visite de l'homme qui doit le leur enseigner?
» Quelle terre ils possèdent ! Quelle mer intérieure ! Toute la région serait arrachée à la barbarie, l'impulsion donnée à l'industrie et à l'énergie des indigènes, la traite de l'homme supprimée, le germe de la civilisation semé dans toutes les contrées environnantes. »
Le lecteur peut juger, par cette belle page, de la fertile imagination de l'écrivain, de la profondeur de ses pensées, comme aussi de l'exubérance de vie de cette nature étrange, où les audaces de l'explorateur se mêlent à la science du naturaliste doublé du poète.
Le jour suivant, il se rendit vers l'est et aborda dans l'île d' 'Alice « par une nuit noire comme un four, » à la lueur d'une lumière sortant d'une caverne, où des hommes faisaient sécher du poisson. Ceux-ci furent d'abord effrayés, il les rassura et l'on devint bons amis. Mais pour obtenir des vivres, il lui fallut se rendre dans la grande île Bambireh, où l'attendait la plus cruelle réception.
Perfidie et férocité des Bambireh. — On partit donc pour l'île des Bambireh, que l'on côtoya en cherchant un port, une anse où la barque pût être mise à l'abri, et où l'on trouverait des vivres en échange de perles. Cette île peut renfermer une cinquantaine de
bourru li 's ayant vingt cases en moyenne, ce qui lui donnerait une population d'environ quatre mille âmes.
Arrivé ù peu de distance de la côte, on aperçut quelques silhouettes humaines à la crête des montagnes ; et le cri prolongé de hihoué, hifioii-ou-ou-ou ! cri mélodieux trop bien connu, le cri de guerre employé par la plupart des tribus de l'Afrique centrale, se fit entendre.
Pourtant, après de patientes négociations pour la paix, les naturels parurent se radoucir ; puis, quelques-uns souriant eux-mêmes d'un air aimable, et arrivant jusqu'à toucher la barque, ils parlèrent aux étrangers avec une douceur simulée.
» Mais tout à coup, dit Stanley, ils attirèrent le bateau vers la rive, où tous les autres le saisissant ou prenant la haussière, nous traînèrent sur la grève, à une distance de vingt pas. Ce fut alors une scène qui défie toute description: un pandémonium déchaîné, une forêt de lances brandies, trente ou quarante flèches sur le point de partir, autant de massues tournoyant à fleur de nos têtes — deux cents noirs démons luttant pour nous insulter de plus près, et saisir l'occasion de nous transpercer ou de nous assommer. Leurs gestes étaient féroces, leurs cris perçants ; ils allumaient en eux la fièvre du combat. Saféni, que j'avais envoyé parlementer, vient nous retrouver, disant que Chekka, le roi de Bambireh, refusait l'échange du sang. A ce moment, le nombre des indigènes s'élevait à plus de trois cents. Tout à coup cinquante guerriers fondirent sur nous en poussant des cris aigus et nous enlevèrent notre tambour.
» Alors voulant bon gré, mal gré, reprendre mon bateau, je criai à mes hommes : « courage, mes enfants, c'est affaire de vie ou de mort, rangez-vous de chaque côté de la barque, posez négligemment la main sur elle ; au premier mot que je dirai, poussez-la avec une force de cent hommes et faites-lui gagner l'eau ».
» Ce qui fut dit, fut fait.
» Au mot : Poussez, l'équipage, tête baissée, raidit les bras, et le bateau fut ébranlé ; je le sentis se mouvoir, en grinçant au-dessous de moi. Je pris mon fusil à éléphant, un rifle à deux coups. Les indigènes avaient l'œil au guet, la vue perçante. Voyant le bateau quitter la grève, ils s'élancèrent en jetant des cris effroyables. Le Lady- Alice touchait le lac ; un dernier effort, et il glissa comme une flèche sur son propre élément.
» Saféni s'arrêta au bord de l'eau, son étoffe à la main, qu'il offrait pour avoir la paix. Le plus avancé de la foule était à vingt pas de lui, agitant sa lance : « Sautez dans l'eau la tête la première »,
criai-je à Saféni. Le guerrier allait jeter sa lance ; un autre, derrière lui, préparait son arme. Je levai mon rifle : ma balle les traversa tous les deux. Les archers s'arrêtèrent pour tendre leurs arcs ; deux
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L' explorateur poursuivi par les sauvages de l'île Bambireh.
charges de plomb n° i produisirent parmi eux un effet terrible. Les indigènes reculèrent, se retirant de la plage où l'instant d'avant se trouvait le Lady- Alice. Cette fois encore nous étions sauvés.
» A iviil yards du côté du Levant, s'allongeait une pointe qui abritait L'anse. Quelques naturels s'y précipitèrent ; mais avec mes fusils, je commandais la position, et ils furent obligés de battre 'en retraite. Comme nous recommencions à nager, quelques guerriers gagnèrent une autre pointe, et l'un d'eux nous jeta ces paroles: « Allez, et mourez dans le Nyanza ! »
Puis ils nous lancèrent des flèches que la distance rendait inoffertsivos et qui tombèrent à quelques brasses du bateau.
Mort de Frédéric Barker. — Le surlendemain, 30 avril, les voyageurs atteignaient une île déserte, que la carie indique sous le nom d'île du Refuge. Là, après avoir remercié Dieu de ce répit, ils s'étendirent sur le sable de la plage, complètement exténués et affamés : pendant quatre jours de luttes et de travail excessif, chacun des hommes n'avait eu pour nourriture quotidienne que le tiers d'une banane et une tasse de café ; mais bientôt Stanley fit une chasse qui procura un gibier réparateur. Enfin, le 4 mai, on débarquait à. Raghéy aux acclamations de Frank Pocock et du gros de la caravane dont il avait reçu la direction deux mois auparavant.
Mais la joie fut bientôt tempérée par une nouvelle fâcheuse.... Frank conduisit son chef auprès d'une tombe surmontée d'une croix de bois ; il lui apprit que leur troisième compagnon blanc, Frédéric Barker, était mort depuis douze jours, à la suite d'une chasse à l'hippopotame, dans des marais où il avait été saisi par une fièvre maligne.
» Je regrettai profondément Barker, dit le narrateur. Sa vive intelligence, autant que ses services me l'avaient fait aimer. C'était lui qui me soignait quand j'étais malade ; et le moindre de mes désirs était immédiatement satisfait ; il comprenait le moindre geste, le moindre signe. Il avait une belle écriture et tenait un compte exact de toutes nos valeurs, étoffes diverses, munitions, verroterie, etc. C'était, pour Frank, un excellent camarade ; et tous deux étaient pour moi d'aimables compagnons. La douceur de leurs manières leur avait gagné le cœur des Vouangouana. »
Mais Frank avait d'autres mauvaises nouvelles à conter. Mabrouki, l'un des hommes les plus fidèles de sa caravane, était mort, ainsi que Djabiri, l'un des vigoureux porteurs du Lady Alice, le vieil Akida et trois autres. Tous avaient succombé à la dysenterie.
Le retour de Stanley fut suivi d'un repos dominical non moins nécessaire que bien mérité. Lorsque, le lendemain, il se mit sur le plateau de la balance, il ne pesait plus que 115 livres (52 kg.), juste <>3 livres de moins qu'à son départ de la côte. Frank Pocock, lui,
pesait 162 livres (74 kg.). Chez Stanley, cet amaigrissement n'était pas dû à la maladie : il résultait simplement du jeûne et de la fatigue.
Cependant la maladie vint aussi. La fièvre d'Afrique le trouvant épuisé par les privations, l'attaqua fortement et fut quotidienne. Trois accès diminuèrent encore son poids de 7 livres. Mais il absorba de la quinine depuis l'aube jusqu'à la nuit ; et le cinquième jour, il put sortir de sa case, il est vrai, décharné, pâle, tremblant, avec le blanc des yeux jaunes, le cœur palpitant, les oreilles bourdonnantes ; mais la fièvre était vaincue.
Retour vers Mtésa. — Aussitôt rétabli, Stanley, toujours désireux d'explorer le lac Albert reprit la route de l'Ouganda, où Mtésa lui avait promis une escorte pour faire cette excursion. Grâce aux vingt-cinq canots qu'il obtint de Lôukounghé, roi de l'île Oukéréwé, il embarqua une partie de son monde ; mais la traversée fut périlleuse à cause du mauvais état des canots empruntés ; on eut à subir de nombreux, naufrages et des pertes d'hommes, de barques et de marchandises. Le 21 juillet, on rencontra aux îles Bambireh, un officier de Mtésa, avec six grandes embarcations, que Stanley envoya à Raghéy chercher le reste de saltroupe. Enfin le 8 août, on arrivait à Doumo, en face de l'île Sessé, et quelque temps après, il alla retrouver le roi non loin du canal Napoléon.
Le mystère flottant. — Là, il apprit que le Kabaka avait déclaré la guerre aux habitants de l'île Ouvouma, qui venaient de lui refuser le tribut habituel. Celui-ci ayant besoin de toute son armée, pria son ami Stammli d'attendre la fin de la guerre, ce à quoi l'explorateur se résigna d'autant plus volontiers que tout y était intérêt pour lui.
A son grand étonnement, il vit défiler une armée qu'il évalue à 150,000 hommes, de tribus, de costumes, d'armements divers, auxquels s'ajoutaient au moins 50,000 femmes et enfants. Nous regrettons de ne pouvoir donner en détail la description pittoresque qu'il fait de ces troupes bigarrées, qui rappelaient un peu les héros d'Homère ou ceux du Télémaque de Fénelon.
La flotte de l'Ouganda n'était pas moins intéressante ; elle se composait de 325 canots de toute grandeur montés par plus de 16,000 rameurs et soldats.
L'ennemi, était beaucoup moins nombreux, mais extrêmement vaillant. C'étaient ces hardis insulaires, beaucoup plus habiles sur l'onde que les Bougandas, qui avaient harcelé Stanley lui-même à son premier passage. Aussi le combat dura-t-il plusieurs jours et l'issue
en restait indécise, au point que le superbe Kabaka lui-même dut prendre conseil de son ami Stanley.
Celui-ci admirant le courage des insulaires, voulut essayer d'un stratagème qui, en agissant sur leur ignorance superstitieuse, réussit à merveille. Il choisit trois canots de 70 pieds de longueur, les plaça à 4 pieds l'un de l'autre, disposa sur l'ensemble une série d'arbres équarris pour constituer une solide plate-forme, qu'il entoura de perches hautes de 7 pieds et de claies impénétrables à la lance. Cette forteresse flottante, abritant les meilleurs guerriers Bougandas, fut lancée aux acclamations de toute l'armée et s'avança mystérieusement au milieu des canots ennemis. Les sauvages en furent terrifiés, comme d'une chose diabolique animée par les mouzimous ou mauvais esprits.
Ce fut bien pis, lorsque d'une voix de stentor le mauvais génie les interpella de l'intérieur de ce monstre, leur ordonnant de se soumettre et de payer tribut au Kabaka sous peine d'extermination complète.
alors les pauvres naturels se rendirent ; ils promirent le tribut exigé et supplièrent le mouzimou ou esprit malin de la machine infernale de s'éloigner au plus tôt. Ce qui fut fait.
C'est ainsi que se termina heureusement le quatrième jour, grâce à l'habileté du blanc, cette guerre qui menaçait l'existence de toute une tribu africaine.
§ VI. Du lac Victoria au lac Tanganika.
Départ pour le Mouta-Nzighé. — Après la guerre, Stanley obtint enfin, non sans peine la permission de quitter son ami Mtésa. Celui-ci lui promit une escorte de 40,000 hommes pour le conduire vers le lac Albert, et le défendre contre les attaques des gens de l'Ounyoro.
Stanley repartit donc en canot pour Doumo, où il retrouva Frank et sa troupe, ainsi que le Lady Alice, et une nouvelle barque démontable, le Livingstone, que Frank avait construite pendant son absence.
On s'avança dans le pays jusqu'à Kikoma, où il fallut attendre l'escorte promise, puis on traversa la rivière Katonga, affluent du Victoria, et prenant, vers l'ouest, on aperçut les montagnes de Gambaragara, hautes de plus de 3000 mètres, et à l'une desquelles Stanley, donna le nom de son bienfaiteur Gordon Bennelt. Le pays est très riche, bien pourvu de bétail, et habité par une nombreuse population paisible.
Plus loin, au contraire, s'ouvrait l'Ounyoro, avec ses indigènes farouches, souvent en guerre avec ceux de l'Ouganda.
Le 9 janvier, on atteignit le bord d'un plateau de 1400 mètres d'altitude, d'où l'œil découvrait à l'ouest et à 500 mètres plus bas la surface tranquille d'un vaste lac. C'était le Mouta-Nzighé, que l'on supposait, d'après Baker, être le prolongement méridional du lac Albert (1). Stanley donna le nom de haie Béatrice, en l'honneur d'une princesse d'Angleterre, à la partie du lac qu'il avait sous les yeux, et au delà de laquelle il entrevoyait, à 25 kilomètres de distance, une haute chaîne de montagnes. Tout ce pays, extrêmement pittoresque, méritait le nom de Suisse africaine.
L'heureux explorateur ravi de cette découverte, voulait faire descendre ses canots sur le lac afin de le parcourir ; mais il en fut empêché, d'abord par la hauteur des falaises qui bordaient la baie et le manque de cordes nécessaires à cette opération, mais plus encore par l'hostilité des indigènes qui lui refusaient le passage. Pour comble d'ennui, l'escorte des Bougandas, conduite par Sambouzi, refusa d'aller plus loin, et les Zanzibarites eux-mêmes murmurèrent. Katcbétçhé, roi d'Ounyampaka, qui dominait sur les bords du lac et dont Stanley venait de se faire un ami, lui conseilla de partir, certain qu'il était des malheurs qui allaient arriver.
Bien à contre cœur, se voyant abandonné de tous, l'explorateur se résigna à suivre l'armée de Sambouzi dans sa retraite versl'Ouganda tout en menaçant ce capitaine déloyal de la colère de Mtésa, qui lui avait ordonné d'aller où il plairait à son ami.
Arrivé à Kikoma, celui-ci quitta la route de l'Ouganda et prit directement au sud, s'abandonnant a sa bonne étoile, ou plutôt, comme il le reconnaît lui-même, à la Providence qui devait le conduire à d'autres découvertes d'une importance extrême.
Le Karagwé et le bon roi Roumanika. — Une marche de quatorze milles, dans la direction du sud, conduisit au pied des hautes montagnes du Karagwé. Ce pays comprend toutes les chaînes qui s'étendent de l'Ousongara à la Raghéra. Le 25 février, on arrivait à Nakahanga, et le lendemain à Kafouro. Ce dernier point doit son importance à trois commerçants de Zanzibar qui s'y sont établis : Saïd ben Saïf, Hamed Ibrahim et Saïd de Mascate.
Le surlendemain, accompagné des deux premiers, Stanley gravit la montagne qui est à l'ouest de Kafouro. Deux heures après, il eut
(1) Dans la quatrième expédition, on verra comment Stanley sut éclaircir les doutes au sujet du Mouta-Nzighé, et distinguer deux lacs difïerenls.
98 STANUIY L'AFRICAIN.
sous les yeux la scène la plus imposante: Au premier plan, une terrasse herbue dominait le petit lac Windermere, qui, à mille pieds plus bas, reflétait l'azur d'un ciel sans nuages. De l'autre côté d'une ïampe étroite, se déployait la vallée de la Ràghérà, large tapis de papyrus, moucheté de petits lacs bleus reliés par le fil argenté de la rivière, et donnant a penser qu'il y avait là un sujet d'étude du plus haut intérêt. Après la vallée, une série de chaînes, séparées les unes des autres par de profonds bassins parallèles ; puis de hautes montagnes, qui allaient se perdre à l'horizon. Au nord-ouest, à une distance d'environ soixante milles, on voyait un massif de cônes énormes, qu'on lui dit être le Mfoumbiro.
Sur la terrasse herbue du premier plan, il y avait un village entouré d'une estacade circulaire ; c'était la résidence royale, où l'on arriva après une descente d'environ six cents pieds.
» Nous fûmes bientôt, dit l'historien, introduits dans une case où Roumanika était assis et nous reçut avec le meilleur sourire qu'on puisse imaginer. A la vue de ce païen vénérable, je l'avoue, je fus aussi touché que si j'avais eu sous les yeux la figure sereine de l'un des saints dont l'Eglise honore les vertus. Son visage me faisait penser à une source profonde et limpide ; sa parole était si calme que je baissais la voix et l'imitais sans le vouloir. Il n'était pas étonnant que Mtésa respectât ce doux vieillard.
» Roumanika est très grand ; tant qu'il fut assis, je le crus de taille moyenne ; quand il se leva, je ne lui allai pas à l'épaule. Il a la figure longue, le nez quelque peu aquilin ; son profil est nettement d'un type élevé.
» La visite me fut très agréable; toutes mes paroles, questions et réponses, éveillaient chez le roi l'intérêt le plus vif. Quand je parlais, il imposait silence à ses amis et se penchait vers moi avec une attention avide. Si je demandais un renseignement géographique, il envoyait aussitôt chercher la personne la mieux informée à cet égard. »
Le 7 mars, Stanley se rendit au lac Windermere, où, la veille, Frank avait lancé le Lady- Alice ; le roi l'accompagnait. Il était en grande tenue ; une demi-douzaine de lourds anneaux de cuivre poli lui ornaient les jambes; des bracelets de même métal lui entouraient les poignets, un manteau de flanelle rouge lui tombait des épaules.
Quatre bateaux étaient là, prêts à lutter avec le Lddy- Alice, dont Frank commandait l'équipage. Une régate au Karagwé ! Pour spectateurs, douze cents gentlemen indigènes, échelonnés sur les pentes de Razinga ; une fête internationale : Afrique et Europe.
Roumanika était dans son élément ; toutes ses fibres tintaient de joie. Ses fils, assis autour de lui, le regardaient et reflétaient le ravissement paternel.
Le lendemain, commença l'exploration du lac. Dans la saison pluvieuse, le Windermere a huit milles de long sur deux milles et demi de large ; sa direction est nord et sud. 11 est entouré de pentes herbues, qui lui font une ceinture de douze à quinze cents pieds de hauteur.
Le 9, prenant un canal qui s'ouvre en face d'une île, on passa dans la Raghéra que l'explorateur a appelée Nil-Alexandra.
Le surlendemain, on entra dans le lac d'Ihéma, nappe d'eau de cinquante milles carrés. Enfin les indigènes parlèrent d'un lac nommé Akanyarou, lac dont on ne peut faire le tour qu'en trois journées de rame et qui est placé entre l'Ouroundi, le Rouanda et l'Ouha.
Stanley donna à ce dernier lac le nom à'Alexandra Nyanza, en l'honneur de la jeune princesse de Galles. Ensuite, il visita la source chaude de Mtagata dont la température est de 43° centigrades, et qui est 1res fréquentée par de joyeux baigneurs.
Le 19 mars, il se retrouvait à Rafouro, et le surlendemain se rendait chez Roumanika. Pour clore la séance, celui-ci lui montra son musée, ou plutôt son arsenal, une case de trente pieds de diamètre, soigneusement couverte de paille. On voyait là seize canards d'airain à ailes de cuivre ; une dizaine d'élans, du même métal ; dix vaches sans tête, en cuivre rouge, produits d'un art très primitif; puis des serpes de fer, des lances énormes, d'une facture excellente, quelques-unes d'un travail précieux ; puis de grands chasse-mouches, curieux spécimens de l'industrie indigène, etc.
Vint le moment de se quitter. La séparation fut touchante ; l'excellent nègre ne cessait de prendre les mains du visiteur, lui disant chaque fois combien il regrettait que sa visite fût si courte.
Enfin, le 7 avril, la caravane reprit sa marche dans une direction méridionale.
Le 15, après un jour de repos bien mérité, elle partait de Niambari et se dirigeait vers la capitale de l'Oussambiro. « Pendant la marche, dit Stanley, le dernier de nos compagnons de race canine succomba. Avec la ténacité particulière aux bouledogues, il persista jusqu'à la fin à suivre mes fusils, dont la vue disparaissait à ses yeux, chancelant, tombant et se relevant toujours.
» Pauvre Bull ! comme il plongeait dans le hallier, dans le marécage, dans la rivière ! Au fort des ténèbres, comme il veillait sur le camp endormi ! Adieu, honneur de ta race ; tu n'agiteras plus les
grandes herbes, tu ne les feras plus bruire en accourant vers moi ; adieu ; repose-toi de tes travaux dans la forêt silencieuse. »
Rencontre de Mirambo. — Le 18, on atteignit Ouranga. Tandis que Stanley causait avec le chef du village, on apporta la nouvelle que Mirambo arrivait avec une armée nombreuse ; il n'était pas a vingt milles de l'endroit. Aussitôt des barricades s'élevèrent ; les femmes préparèrent les talismans, les magiciens leurs fétiches, les guerriers leurs mousquets, pendant que le roi en manteau flottant, pressait les travaux avec une énergie convulsive.
Le lendemain, Stanley arrivait à Sérombo, où la nouvelle de l'approche de l'ennemi se répandit bientôt ; mais au moment où la population commençait à s'émouvoir, le roi Ndéga, un jeune homme de seize ans, allié par mariage à Mirambo, calma les esprits en faisant connaître que le terrible guerrier, le « Mars africain », l'homme qui depuis 1871 rendait son nom, à cent lieues à la ronde, aussi connu et bien plus redoutable que celui de Mtésa, venait de conclure la paix avec les Arabes et ne se rendait à Sérombo que pour visiter son jeune parent.
Le jour suivant, à dix heures du matin, des centaines de mousquets, fortement chargés, annoncèrent l'arrivée du visiteur ; puis les tambours et les acclamations de la foule proclamèrent son entrée dans la ville. Bientôt le petit Mabrouki accourut tout essoufflé, vers Stanley, en disant : « J'ai vu Mirambo et ses rougas-rougas ; il y en a beaucoup, beaucoup : Katchétché dit quinze cents ; tous avec des fusils. Une centaine ont des robes comme nos Vouangouana. Mirambo n'est pas vieux. »
Au même instant, Manoua Sera, capitaine de Stanley, lui amena trois jeunes gens bien enturbanés, et portant sur des robes^d'un blanc de neige, des jaquettes de drap fin, l'une bleue, les autres rouges.
» Mirambo, dit le plus élevé en grade, envoie sessalams à l'homme blanc. Il espère que l'homme blanc ne croit pas que Mirambo est un mauvais homme. Plairait-il à l'homme blanc d'envoyer à Mirambo des paroles de paix ? »
On comprend la réponse. — Le lendemain, après s'être fait annoncer, Mirambo apparut, suivi d'une vingtaine de ses principaux lieutenants, et dit à Stanley, qui l'accueillait avec à une chaleur qui le fit sourire : « L'homme blanc, serre la main en véritable ami.»
Le voyageur était complètement subjugué ; le soir, il écrivit dans son journal : « C'est un grand jour pour moi que celui où j'ai vu Mirambo. Il est tout le contraire du bandit que je me figurais ; c'est
un gentleman africain, vêtu comme un riche Arabe, y compris les babouches ; il a 35 ans environ ; il est grand, sans une once de chair superflue ; son visage est beau, ses traits sont réguliers. Il a la voix douce, la parole grave, sans un geste ; on le dit très généreux... Je lui demandai quelle avait été la cause de cette guerre qui avait ruiné le commerce des Arabes, et fait doubler le prix de l'ivoire. « Il y en a eu plus d'une, m'a-t-il répnodu. Les Arabes étaient devenus trop
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