Scène de la vie africaine. Arabes métis, prisonnier s du roi Mirambo
orgueilleux ; ils ne voulaient plus rien entendre. Mais la guerre est finie ; quiconque voudra traverser mon territoire, homme blanc ou Arabe, recevra bon accueil. Je lui donnerai des vivres, une maison et personne ne l'inquiétera. »
Echange du sang. — « Dans la soirée, je lui rendis sa visite avec dix de mes chefs. Manoua Sera, fut requis de sceller mon amitié avec Mirambo par X échange du sang, ce qui fut fait avec toute la solennité d'usage.
102 STANLEY L'AFKICAIN.
» Nous ayant fait asseoir vis-à-vis l'un de l'autre sur une natté, il nous fit à tous les deux une incision à la jambe droite, prit a chacun de nous quelques gouttes de sang qu'il transféra d'un sujet à l'autre ; puis d'une voix forte, le pontife prononça les imprécations suivantes :
» Si l'un de vous manque à la fraternité du sang maintenant établie entre vous, qu'il soit dévoré par le lion, empoisonné par le serpent ; que sa nourriture soit amère, que ses amis l'abandonnent ; que son fusil lui éclate dans la main et le blesse, que tout ce qui est mauvais le poursuive jusqu'à la mort!... »
Après la cérémonie, les nouveaux frères se firent des cadeaux réciproques ; Stanley offrant un revolver, des cartouches et divers menus objets ; Mirambo accordant royalement trois bœufs et trois vaches laitières.
Le lendemain matin, ils se quittèrent dans les meilleurs termes, après que Mirambo eût donné à Stanley trois guides pour le conduire jusqu'à la sortie du pays des redoutables Vouatouta, que l'auteur assimile avec les gens du célèbre pays de Monomotapa, dont la position géographique est incertaine.
L'Expédition parvint bientôt à Mséné, dont le chef lui fit bon accueil, puis chez le même sultan qui, en 1861 , avait pillé complètement la caravane de l'explorateur Grant, compagnon de Speke, mais qui cette fois, trouva son maître dans Stanley, beaucoup moins endurant.
Après avoir traversé des plaines inondées, on passa, au moyen d'un bac, le Malagarazi, fleuve large et profond.
Enfin le 27 mai, le Tanganika se montra tout à coup à l'explorateur, qui en fut saisi d'admiration, comme la première fois que ce lac superbe avait frappé ses regards.
A Oudjrji. — Trois heures après, il était dans l'Oudjiji , où Mouini Khéri, Sultan ben Rhassim, Mohammed ben Ghérib et Kamis le Béloutchilui souhaitaient la bienvenue.
» A l'endroit, dit-il, où j'avais rencontré Livingstone en 1871, il y avait de grands tembés appartenant aux Arabes. La maison que j'avais habitée avec lui était brûlée déjà depuis longtemps ; un vide affreux et quelques chevrons noircis en marquaient seuls la place. Mais le lac avait toujours la même beauté ; les montagnes du Goma étaient toujours du même noir bleuissant ; le Lioutché, aussi brun qu'autrefois, coulait encore à l'est et au sud de la province ; le ressac n'était pas moins actif, le soleil moins brillant, le eiel d'un bleu moins splendide, la végétation moins opulente ; mais le vieux héros
qui emplissait pour moi ces lieux d'un intérêt si absorbant n'y était plus.
Le port cl'Oudjiji est partagé en deux communes : celles d'Ougoy et de Rabouélé ; dans la première de ces divisions demeurent les Arabes ; la seconde est habitée par les Voua-ngouana, les esclaves et les indigènes. L'Européen n'a enOudjiji qu'une sécurité fort précaire. A tout moment, l'un ou l'autre de ses hommes, sous l'influence de l'ivresse, peut blesser un personnage ; ce qui l'obligerait, lui, responsable de ses gens, à prendre immédiatement la, fuite pour échapper à une ruine totale, sinon à la mort.
» Pour moi, je n'eus qu'à me féliciter de l'accueil qui m'était fait. Mouini Khéri, le gouverneur de la colonie arabe, une ancienne connaissance, et Mohammed ben Ghérib, l'ami de Livingstone, me comblèrent d'attentions qui durèrent jusqu'à mon départ. Le pain de froment, le riz, le laitage, les friandise^ me furent si libéralement envoyés, que je commençai bientôt, ainsi que Frank, à reprendre un peu de chair, et que notre poids à tous les deux s'accrut de jour en jour.
» Ma maison donnait sur la place ; le bruil du marché m'éveilla au point du jour. C'était la première fois, depuis Kaghéy, que pareille assemblée se trouvait sur ma route ; je fis ma toilette et allai me mêler à la foule. Je vis là toutes les richesses des bords du lac ; elles y sont bien payées. .. »
Excepté les Vouadjiji du port, qui maintenant sont riches en cotonnade, ivoire, bétail et esclaves, tous les autres, campagnards de l'Oudjiji ou des provinces voisines et d'ailleurs, portent le costume primitif : la peau de chèvre entourant les reins ; ils apportent au marché les produits alimentaires.
Au cours du change, la livre d'ivoire se payait un doti ou deux brasses de calicot de grande largeur ; une chèvre, deux dotis ; un bœuf en valait dix.
Parmi les esclaves, un garçon de dix à treize ans coûtait seize dotis ; une fille du même âge, de cinquante à quatre-vingts; celle de treize à dix-huit ans, de quatre-vingts à deux cents dotis ; le garçon de dix-huit ans n'était que de cinquante. Au-dessus de trente ans, la femme avait encore une valeur de quarante dotis, et ne descendait au prix de l'homme qu'en atteignant la cinquantaine, où ils ne se vendaient plus que dix dotis l'un et l'autre.
Voilà la valeur marchande de l'espèce humaine, en 1876, pour ces Arabes musulmans qui se croient d'une race supérieure à toute autre !
Le problème du Tanganika. — Stanley avait à cœur d'élucider
le problème de l'écoulement du Tanganika. A Zanzibar, il avait appris que Cameron croyait avoir trouvé dans la rivière Loukouga, un déversoir du lac vers l'ouest. A Oudjiji, les chefs et les nautonniers arabes- étaient en désaccord sur ce sujet, et Stanley avait jusque là douté de cet émissaire. Mais aujourd'hui il remarqua un fait significatif : trois palmiers qu'il avait vus en novembre 1871 se trouvant sur la place du marché d'Ougoy (Oudjiji) étaient maintenant dans le lac, à cent pas de la rive. L'endroit où il s'était promené avec Livingstone était submergé; en outre les Arabes avouaient que tous les cinq ans, ils sont obligés de reculer leurs demeures et leurs cultures.
Ces faits incontestables lui firent prendre la résolution d'explorer entièrement les rives du lac, afin de résoudre le problème.
Dans ses informations à ce sujet il apprit, chose curieuse, que le mtémi, ou chef actuel de l'Oudjiji, demeurant dans une vallée des montagnes de l'Ougourou, ne s'approche jamais de la côte, étant persuadé que s'il voyait le Tanganika, il mourrait à l'instant même.
Cette terreur superstitieuse a peut-être quelque rapport avec la légende que racontent les pêcheurs et les traitants indigènes. « A l'endroit où se trouve le lac, disent-ils, il y avait jadis une ville dont chaque maison était entourée d'une haute enceinte. L'une de ces enceintes renfermait une source alimentant l'unique cours d'eau des environs, et qui devait être connue de la famille propriétaire seulement, sous peine du plus grand malheur. Or, un jour que le maître du logis fut obligé de faire un long voyage, sa femme fit voir à un autre homme la merveilleuse source, mais aussitôt un craquement terrible se fit entendre ; la terre s'ouvrit, la plaine s'enfonça profondément et la source déborda jusqu'à remplir la grande fente. Bétail, champs, maisons, hommes furent recouverts par les eaux : le lac était formé.»
§ VI. Exploration du Tanganika.
Sur le lac Tanganika. — « L'audacieux petit bateau de construction anglaise, le Lady-Alice, qui a fouillé toutes les baies et toutes les entrées du lac Victoria, franchi sur les épaules d'hommes vigoureux les plaines et les ravins de l'Ounyoro, qui s'est arrêté au bord des falaises du golfe de Béatrice (dans le lac Monta), a fait sa trouée dans les papyrus du Nil Alexandra, filé gaiement sur les petits lacs bruns du Karagwé, traversé les plaines inondées de l'Oussagoussi et passé la rivière à crocodiles de l'Ouvinza, est maintenant sur les eaux bleues du Tanganika.-»
Il va explorer la barrière de montagnes qui entourent celui-ci, pour découvrir l'ouverture par laquelle s'écoule, ou est supposé s'écouler le surplus de l'eau des rivières qui, depuis un temps immémorial, se versent de tons côtés dans le lac.
Il a pour compagnon un canot, épais et lourd mais solide, creusé dans le tronc d'un énorme teck de l'une des gorges boisées du Goma, et appartenant à Mouini Rhéri, le gouverneur d'Oudjiji.
Le II juin 1876, le bateau et sa conserve étaient prêts. L'équipage du premier avait été choisi avec le plus grand soin : onze hommes d'élite, tous vigoureux, agiles, fidèles et âgés de 17 à 27 ans.
Stanley laissait la plus grande partie de ses hommes à Oudjiji sous la conduite de Frank.
Après beaucoup de poignées de mains, beaucoup de souhaits et de recommandations de prudence, les deux bateaux quittent Oudjiji, hissent leurs voiles et tournent leur proue vers le sud.
'Les Arabes ne croyaient pas que le Lady- Alice, une barque aussifrêle, pût résister aux lourdes vagues duTanganika. Mais les Vouangouana, compagnons de Stanley, se moquaient de leurs appréhensions, leur racontant les brillants exploits accomplis sur un lac deux fois aussi grand que le Tanganika.
Pendant presque toute la journée du lendemain, on longea les pentei^ boisées de l'Oulambola et les plaines fauves de l'Oukaranga, jusqu'au Malagarazi, tandis que le 13, on rangea les éperons sourcilleux du Kahouendi, côte escarpée et rocheuse, découpée çà et la par des baies aussi calmes que des étangs, et dont les hauteurs sont couvertes de grands bois. Plus loin, on doubla le majestueux promontoire de Rabogo.
Le jour suivant, on côtoya le pays d'Ourimba, que Stanley avait vu avec Livingstone.
Il reconnut l'arbre sur lequel il avait alors hissé sa grande bannière rouge et blanche, pour servir de point de repère ù la caravane égarée ; la plaine où il avait abattu un zèbre, la place exacte où il avait tué une belle oie grasse pour leur déjeûner, le pic élancé de Rivannga, les montagnes de Toungoué à l'aspect fantastique, la route qu'ils avaient prise : rien ne paraissait changé.
Les Rougas-Rougas. — Surviennent les Rougas-Rougas. Aussi mal venus que peuvent l'être des loups, pour le voyageur qui en biver est seul et désarmé clans une plaine de Sibérie, sont les Rougas-Rougas, pour celui qui traverse les solitudes africaines. Quel que soit le motif qui les amène, leur présence annonce la possibilité, la probabilité même d'un conflit sérieux. Bandits sans foi ni loi,
exclusivement voués au pillage et au meurtre, leurs mains sont toujours prêtes ù répandre le sang.
Stanley parvint d'abord à les éloigner... Mais dans la nuit, il reçut la visite d'une soixantaine d'entre onx, tons armés de mousquets. Bien que l'heure fût indue et le moment inopportun, il ne voulut donner prétexte à aucune collision. Grâce a une distribution d'étoffe et à un déploiement d'inépuisable douceur, il réussit à éviter une rupture avec les sanguinaires Rougas-Roug's, et, avant le jour, il s'embarqua et partit inaperçu...
Le 19, on arrivait en vue de Kihouéça, village qui, du lac, paraissait avoir une grande étendue. En approchant, on reconnut que ce village et tout le pays avaient été détruits et incendiés par les chasseurs d'esclaves.
Des signes évidents prouvaient que cette dévastation était récente : les débris de charpente et de palissade fumaient encore, les foyers avaient conservé leur chaleur, et les cadavres n'étaient pas putréfiés. Un chat noir s'élança de l'une des huttes restées debout : mouvement inattendu, qui dans ce lieu de mort et de vengeance, fit tressaillir les visiteurs attristés d'un tel spectacle.
On continue à suivre la côte orientale du lac longeant le pied de montagnes abruptes, boisées, où se cachent de nombreux villages mais aussi quelques établissements de négriers qui dévastent le pays et pillent les barques des commerçants d'Oudjiji. Chemin faisant, Stanley décrit minutieusement les caractères géologiques des montagnes, des roches, des terres basses qu'il rencontre. L'un de ses hommes, qui avait accompagné Cameron quinze mois auparavant, lui fait remarquer des lieux de campement aujourd'hui submergés, ce qui prouve une fois de plus que l'eau du lac monte et que, selon l'expression de cet indigène, « le Tanganika mange la terre. »
On arrive à Karéma, village situé au fond de la baie et gouverné par un sous-chef du roi de l'Oufipa. — (C'est là que trois ans plus tard, le capitaine belge Cambier vint établir la première station de l'Association internationale). — Le gibier y est abondant et peu farouche, ce qui permit de faire provision de viande.
Au sud de cette baie, la côte présente des rochers gigantesques profondément rongés par un flot aussi puissant que les vagues furieuses de l'Océan.
A Mtossi, sur une belle baie, Stanley coucha le 26 juin 1876, à l'endroit où Livingstone avait campé le 23 octobre 4872. Plus au sud, de curieux rochers isolés s'élèvent comme des colonnes de 30 mètres de hauteur. D'autres rochers côtiers en strates horizontales,
hauts de 200 pieds, figurent une forteresse avec ses créneaux et ses portes. La côte prit le nom de Gliàteau-Fort. Non loin de là, on rencontra quatre bateaux d'Oudjiji chargés de 64 esclaves.
Le 3 juillet, Stanley atteignit l'extrémité sud du lac située dans l'Ouroungou, par 8° 47' de latitude méridionale ; il y trouva au milieu d'un bois épais et sombre de touchants souvenirs du passage de Livingstone en 1872, dans son fatal voyage au lac Bemba.
Sur la côte S.-O., des rochers fantastiques conduisent à la rivière Roufoumou ou Lofou, où Stanley fut reçu cordialement par une population paisible qu'avait visitée Livingstone en 1867. Depuis cette époque, l'eau du lac a envahi les prairies de cette région, preuve nouvelle de son exhaussement. En face de la baie qu'il baptisa du nom de l'explorateur anglais Cameron, Stanley fut assailli par une violente tempête due au terrible Ma'annda « vent du sud-ouest ».
Le Méofou, bateau compagnon du Lady-AHce, fut désemparé.
On longea ensuite vers le nord-ouest les côtes escarpées du Maroungou, pays de chasse aux esclaves. Près d'un cours d'eau situé au nord du Kalamboué, endroit où l'on avait dressé le camp, on mit le feu aux herbes pour étendre la perspective. Au bout d'une heure, l'incendie avait escaladé la pente et faisait ^age sur la hauteur. Trois nuits après, on le voyait au nord, à quinze milles du point où il avait été allumé, briller toujours, flamboyante auréole, au sommet d'une montagne.
Cet incendie, comme beaucoup d'autres du même genre, explique pourquoi, sur les hauts plateaux de l'Afrique, au milieu d'épaisses forêts, on rencontre tout à coup des clairières étroites, sortes de langues couvertes d'herbes. Sans nul doute, ce sont les projections de larges dénudements causés par de violents incendies accidentels ou intentionnels, car pour cultiver le sol, il faut nécessairement enlever l'herbe sauvage qui souvent atteint 2 à 3 mètres de hauteur.
La Loukouga. — Continuant sa route, Stanley explora plusieurs criques ou embouchures de rivières sur la côte occidentale. Le 15 juillet, on arrive à la Loukouga, que Cameron a découverte et qu'il signalait comme le déversoir du lac Tanganika dans le Loualaba (Congo). Stanley pense que la Loukouga joue un double rôle : affluent du lac pendant la saison pluvieuse, défluent ou déversoir pendant la saison sèche. Elle est d'ailleurs obstruée de vase, de plantes aquatiques, surtout de papyrus, et il fut difficile aux voyageurs de bien apprécier dans quel sens elle coule. Après une étude approfondie, pour laquelle il se servit d'un ingénieux disque flottant, il conclut ainsi :
« Dans le Tanganika, nous avons un lac d'eau douce tjui — d'après le témoignage des indigènes, celui des résidents Arabes et L'observation de différents voyageurs — élève son niveau d'une manière constante : et, dans la Loukouga, nous avons vu les premiers symptômes du débordement qui doit nécessairement se produire. Des bancs de vase de quelques pouces d'épaisseur et une frêle barrière de papyrus forment aujourd'hui le seul obstacle qui s'interpose entre les eaux du Tanganika et leur destinée, dont l'accomplissement se rapproche de jour en jour. Quand le lac aura monté d'un yard, (moins d'un mètre) il n'y aura plus à l'embouchure de la Loukouga, ni seuil, ni banc de vase, ni radeau herbeux ; les eaux accumulées de plus de cent rivières, se précipitant dans l'ancienne brèche avec la violence du cataclysme, entraîneront tous les débris organiques que renferme aujourd'hui la Loukouga et porteront leur tribut puissant à la Kibamba, tributaire du Livingstone. »
Les observations faites depuis lors par d'autres voyageurs ont fait voir que Stanley avait bien jugé, et en lisant les pages où il étudie cette question purement scientifique, on reste étonné de l'activité prodigieuse de cet homme qu'aucune recherche ne rebute, de quelque ordre qu'elle soit, géographique, géologique, ethnographique, de science naturelle, politique ou sociale, etc., et cela nonobstant les difficultés qui l'assaillent de toute part.
Une autre conclusion de l'auteur est que, à une époque récente, un barrage rocheux, s'étendant entre les caps Kangua et Kabogo au nord de la Loukouga, coupait en deux le lac Tanganika, et aurait disparu par un cataclysme qui est resté dans les traditions locales.
Le 21 juillet, la flottille, quittant la Loukouga, doubla le cap Kangua près duquel les Arabes font la traversée du lac, et vint à l'île Katenga ; là commence la côte montagneuse du pays de Goma, aux arbres énormes, dans lesquels sont taillées les grandes pirogues du lac.
Elle fit ensuite le tour de la presqu'île d'Oubouari, et de la baie Burton qui la sépare, à l'ouest, de la côte de Massani. C'est sur l'isthme de cette presqu'île que se trouve aujourd'hui la mission de Kibanga, fondée parles Missionnaires d'Alger.
Les peuplades cannibales et ennemies des Arabes firent mauvais accueil à Stanley, ce qui ne lui était pas encore arrivé sur le Tanganika, dont la circumnavigation, complètement scientifique, avait été toute paisible. Quelle différence avec les scènes de sauvagerie du Victoria-Nyanza !
En résumé, le lac Tanganika s'étend de 3° 18' à 8° 45' de latitude
sud, sur une longueur de plus de 600 kilomètres (distance de Paris à Toulouse). Ses côtes ont un développement de 1500 km. La sonde donna à l'est de la presqu'île d'Otibouaiï une profondeur de 380 mètres, et la surface du lac est à une altitude de 820 mètres environ. Le 31 juillet, Stanley rentrait à Oudjiji, après une absence de cinquante et un jours pendant lesquels il avait effectué, sans accidents et sans la moindre maladie, la première circumnavigation du second lac africain, comme il l'avait fait pour le plus grand : le Victoria.
§ VIL D' Oudjiji a Ntangwé.
La peste à Oudjiji. — Stanley fut heureux de retrouver son camp et ses hommes, qui l'attendaient avec impatience. Frank, malade et affaibli, lui conta qu'une terrible épidémie sévissait dans la ville ; que la plupart des maisons, même celles des chefs arabes, pleuraient un ou plusieurs morts. Cinq Wangwanas de l'escorte étaient décédés et plusieurs autres malades. Stanley reconnut que ces victimes étaient les hommes qui, par préjugé, ne s'étaient pas fait vacciner par lui au départ de Bagamoyo. Dans cette situation, après huit jours où lui-même fut pris de la fièvre, il donna ordre de quitter le pays, sans même attendre les nouvelles qu'il avait envoyé chercher à Tcibora.
Apprenant le projet de Slanley d'aller au Loualaba, en traversant le Manyéma, de redoutable réputation, 32 des hommes de l'Expédition s'enfuirent; sur les \ 32 qui lui restaient, le chef en fit désarmer beaucoup dont il se défiait, et les fit garder et conduire par les trente noirs qui, avec Frank Pocock, avaient conservé sa confiance. Malgré ces précautions, sept hommes s'évadèrent encore, mais ils furent repris par la force .
On le voit, le voyage débutait mal, mais la volonté inflexible du rude chef eût raison de ces difficultés comme de tant d'autres.
Du reste, en cela même, Stanley subissait le sort de tous les explorateurs, Livingstone, Cameron, etc., qui eurent mille déboires avec leurs escortes de Zanzibarites, lesquels profitent toujours du passage dans les villes arabes pour déserter avec armes et bagages. Livingstone a peut-être perdu des années de recherches utiles et même la vie, pour n'avoir pas pu retenir ses engagés de la côte, et le même motif explique l'échec de beaucoup d'expéditions africaines. Avec ces gaillards-là il faut une justice ferme et inexorable, mêlée d'une certaine bonté qui ne soit jamais de la faiblesse. Il faut en outre agir sur leur esprit et dompter leurs superstitions, qui leur font craindre
110 STANLBÏ L'AFRICAIN.
des dangers imaginaires, de La part des esprit*, mazimous on fétiches, *•< >iii iti«» aussi des cannibales.
A l'ouest du lac. - D'Oudjiji, on se rendit par terre au càp Rabogo, d'où la flottille de l'Expédition traversa le lac sans encombre pour aborder au nord de la Loukouga. De là, à travers le Rouanda, où la population est paisible, on atteignit par 210 mètres d'altitude au dessus du lac, la ligne de partage des bassins du Tanganika et du Congo. On entra ainsi dans le Manyéma, vaste contrée divisée en beaucoup d'autres qu'il nous serait fastidieux d'énumérer.
Stanley rencontra d'intéressantes populations qui lui donnèrent occasion de faire de spirituelles observations au sujet de l'étonnement réciproque du voyageur blanc en face du natif noir, et de l'indigène sur l'étranger. La conclusion de l'observateur est que le nègre à l'état de nature n'en est pas moins un homme raisonnable, et doit nous faire comprendre ce qu'étaient nos pères européens il y a deux ou trois mille ans, avant leur civilisation par le contact des Grecs, des Romains et l'influence du Christianisme.
En se dirigeant vers l'ouest, la splendeur du Manyéma grandit sans cesse ; le pays est d'une beauté terrible, et frappe d'un respect mêlé de crainte. Le langage indigène, même arabe ou souahili (de la côte), a des mots pour exprimer ces manifestations ; mais les langues européennes n'y suffisent pas.
A Bambarré, dans le bassin de la Louama, Stanley recueillit les souvenirs de Livingstone, qui avait fait de cette localité son quartiergénéral pour explorer les environs.
Sa mémoire y était vénérée. « Connaissiez-vous le vieil homme blanc, était-ce votre père, où est-il maintenant? lui demanda le chef Mouana-Koussou.
— Je le connaissais, il est mort, il est au ciel, là-haut.
— Ah, reprit le chef, lui si bon, est-ce qu'il venait de là-haut ?
— Non, mais les hommes bons comme lui vont là quand ils meurent !
On découvre le Loualaba. — « Le 25 octobre, dit l'explorateur, du sommet d'une crête peu élevée, nous eûmes tout à coup sous les yeux le point de jonction de la Louama avec le Loualaba. La première semblait avoir, à son embouchure, quatre cents yards de large, le second une largeur de quatorze cents (près de 1300 mètres).
» La vue de ce fleuve magnifique, d'un gris pâle, qui se déroulait avec lenteur, venant du sud 1/4 sud-est, fut saluée par des cris de joie, et nous fîmes halte pour le contempler.
» Un ravissement profond remplissait mon âme, tandis que je
regardais ce fleuve majestueux, déjà comparable en cet endroit au MississipL avant de recevoir le Missouri. Le mystère que la nature cachait depuis tant de siècles, et qui préoccupait le monde scientifique, attendait qu'on le dévoilât.
» J'avais suivi pendant 220 milles (400 km.), l'une des sources du Livingstone jusqu'à son embouchure. J'avais maintenant sous les yeux le fleuve lui-même ; ma tâche était de le descendre jusque l'Océan... »
L'enthousiasme gagne toute la troupe : on marche rapidement par monts et par vaux, en longeant à distance la rive droite du fleuve dans la direction de Nyangwé, la grande cité arabe de la région.
Engagement de Tippo-Tip. — Le 26 octobre, à Mana-Maamba (près de Kasongo), avant d'arriver à Nyangwé, Stanley fait la connaissance du célèbre Hamed-ben-Mohammed, autrement appelé Tippo-Tip (à cause d'un clignement des yeux), métis Arabe nègre, riche marchand d'esclaves et d'ivoire, natif de Zanzibar. Il le dépeint comme « un homme de grande taille, jeune, à barbe noire, aux mouvements prompts et agiles, un type de force et d'énergie. La peau était négroïde, mais la figure intelligente et belle avec un clignement d'ceil nerveux et des dents admirables, d'une forme parfaite et d'une blancheur étincelante.
« Après l'avoir examiné pendant quelques minutes, j'en arrivai, dit-il, à cette conclusion" que j'avais sous les yeux un homme remarquable, le plus remarquable de tous ceux que j'eusse encore rencontrés en Afrique. D'une tenue très soignée, il portait des vêtements d'un blanc sans tache, un fez tout neuf, un riche dioulé pour ceinture, et une dague ornée d'un merveilleux filigrane d'argent.
» L'individu que je viens de décrire était l'Arabe qui avait escorté Cameron depuis le Loualaba jusqu'à l'Outotéra, par 5° de latitude sud et 23° 3£' de longitude est. Il n'y avait conséquemment à Nyangwé, personne qui, mieux que lui, pût me faire connaître la direction suivie par mon prédécesseur.
» Les renseignements qu'il me donna, confirmés en outre, par Saïd Méozroui et d'autres Arabes, prouvaient suffisamment que le grand problème était encore intact, juste à l'endroit où l'avait laissé Livingstone, lorsque, dans l'impossibilité de continuer sa route, l'illustre voyageur avait quitté Nyangwé pour n'y plus revenir... C'est ce problème que je voulais résoudre, coûte que coûte.
» A cette fin, je voulus obtenir le concours de Tippo-Tip luimême.
» Puisque vous avez offert votre assistance à l'autre voyageur
blanc (Cameron), dis-jeà Tippo-Tip,je suppose que vous me l'accorderez pour la même somme.
— Je no sais pas, répondit-il en souriant. Beaucoup de mes gens sont à Imbari, d'autres en expédition ; j'ai actuellement peu de monde avec moi.
— Combien d'hommes avez-vous ?
— Peut-être trois cents.
— Cela ferait une escorte suffisante pour assurer la sécurité.
— Oui, unis à votre troupe, nous formerions un parti d'une force considérable. Mais qu'arriverait-il lorsque je reviendrais seul ? En voyant ma petite bande, les indigènes se diraient : « Ces gens-là viennent d'être battus ; ils ont perdu la moitié de leur monde, puisqu'ils n'emportent pas d'ivoire. » Je connais très bien ces sauvages.
— Mais, mon ami, songez à ce qu'il m'arriverait, à moi, ayant tout le continent à franchir, et ma seule petite bande pour me protéger.
— C'est vrai ! Mais s'il plaît aux Vouassoungou (aux hommes blancs) de compromettre leur existence, ce n'est pas une raison pour que les Arabes fassent de même. Nous voyageons lentement, avançant peu à peu, nous procurant de l'ivoire et des esclaves, et y mettant des années — voilà neuf ans que j'ai quitté Zanzibar. Vous autres, blancs, vous ne vous occupez que de rivières, de lacs, de montagnes, et vous usez votre vie sans raison et sans but. Voyez ce vieillard (Livingstone) qui est mort dans le Bissa ! Qu'a-t-il cherché si longtemps, jusqu'à ce qu'il fût devenu trop vieux pour voyager? Il n'était pas riche, car il ne nous a jamais fait de présents. Il n'achetait pas d'ivoire, pas d'esclaves ; cependant il a été plus loin que pas un de nous ; et pourquoi faire. Où voulez-vous aller ?
« J'aurais voulu, repris-je, descendre le fleuve en canot jusqu'à l'endroit où il tourne décidément soit à l'ouest, soit à l'est.
— Savez-vous, combien il faudrait de jours de marche pour atteindre ce point-là? demanda Tippo-Tip.
— Nullement ; et vous ?
— Je l'ignore. Je ne suis jamais allé dans cette direction ; mais j'ai ici un homme qui a pénétré plus loin que nous tous.
— Où est-il ?
— Parle Ahmed, fils de Djoumah ; et dis-nous tout ce que tu sais de la rivière. »
Ainsi interpellé par son chef, le fils de Djoumah prit la parole. a Oui, dit-il, je sais tout ce qui a rapporta ce fleuve, El hamd oui Ulah ! (grâce à Dieu !}
Hamed-ben-Mohammed, dit Tippo-Tlp, métis arabe, natif de Zanzibar.
1 1-i STANLEY L'AFRICAIN.
— Dans quelle direction coule-t-il? demandai-je. — Au nord, —
El ensuite? — Au nord. — Et ensuite? — Toujours au uord.
— Comment le savez- vous?
— Parce que j'ai accompagné Mtagamoyo jusqu'à FOusongora, et qu'après avoir traversé le Loualaba, près de l'Ourindi," je suis allé avec lui jusqu'au Lomami et au pays des nains.
— Combien y a-t-il de jours de marche d'ici au pays des nains?
— Environ neuf mois. C'est là, dit-il en indiquant le nord 1/i nordouest magnétique.
— Comment sont les nains ? Mais racontez-nous votre voyage avec Mtagamoyo. »
Ayant toussé plusieurs fois et arrangé les plis de sa robe blanche, Ahmed fit l'histoire des terribles luttes que l'on eut à soutenir contre les nains armés de flèches empoisonnées, contre les animaux affreux qui pullulent dans les forêts sombres comme la nuit, contre la mort que l'on rencontrait à chaque pas : ce récit glaça de terreur les compagnons de Tippo-Tip et le chef arabe lui-même.
Aussi, quand ce dernier fut seul avec Stanley, il lui dit : « J'ai consulté mes parents, mes amis, les principaux de mes hommes ; ils sont tous d'avis que j'aurais tort de m'aventurer dans un pareil voyage. Cependant, comme je ne veux pas faire manquer vos projets, je vous accompagnerai, moyennant 5000 dollars, à une distance de soixante marches de quatre heures ; on ne fera qu'une marche par jour, et le voyage ne devra pas durer plus de trois mois. »
Pile ou face. — La conclusion du traité fut remise au lendemain. En attendant, Stanley voulut avoir l'opinion de Frank.
A six heures du soir, comme à l'ordinaire, deux soucoupes remplies d'huile de palme, clans laquelle plongeaient deux mèches de coton, furent allumées. C'était après dîner, l'heure du café et de la pipe, que Frank était toujours invité à partager avec son chef. Quand il arriva, le café bouillait et le petit Mabrouki attendait pour le servir. Le sac a tabac, contenant le meilleur produit d'Afrique, celui de Massansi, près de l'Ouvira, était ouvert. Mabrouki versa le café et sortit.
« Asseyez-vous, mon fils, dit Stanley à Frank. J'ai ù causer avec vous longuement, et de choses sérieuses. Votre vie, la mienne, celle de tous nos hommes, dépendent de la résolution que je prendrai ce soir...
» Les difficultés de transport, je dois le dire, sont énormes. Nous n'obtiendrons pas de canots a Nyangwé ; Livingstone n'a pas pu s'en procurer, Cameron non plus. ld n'y réussirais pas davantage et ne le
tenterai pas. Mais, en achetant toutes les haches que nous trouverons d'ici à Nyangwé, et en suivant, par terre, cette rive du Loualaba, peut-être pourrions-nous, rencontrer des gens qui nous vendraient leurs canots. Nous avons des provisions pour longtemps et j'en achèterai d'autres. Si les indigènes ne veulent pas me céder leurs barques, nous en construirons nous-mêmes, ayant assez de haches pour mettre tous les bras à l'œuvre.
« Frank, je vous demande votre opinion sur ce que nous devons faire.
— Aller en avant, monsieur, me répondit-il sans hésiter.
— Réfléchissez bien, mon ami ; prenez votre temps ; c'est une question de vie ou de mort. Ne pourrions-nous pas explorer le lac Lincoln, le Ramolonndo, le lac.Bemmba, et toute la contrée qui va jusqu'au Zambèze ?
— Ah! c'est un beau champ d'exploration, et peut-être les habitants ne seraient-ils pas aussi féroces. Mais rien de tel que le fleuve inconnu, monsieur.
- Fort bien, mon ami ; mais songez-y encore. Pensez à tous ces fidèles compagnons, dont la vie dépend de ce que nous allons dire ; pensez à vous qui êtes jeune, fort et actif. Ne ferions-nous pas mieux d'explorer le nord-est de cette région, de gagner le Mouta-Nzighé, d'en faire le tour et de revenir par Kaghéy ?
— Ce serait un beau voyage, monsieur.
— Et pourtant, pensez-y, Frank, ce grand fleuve que Livingstone a vu le premier et qu'il a dû abandonner sans en avoir pénétré le mystère, ce qui lui a brisé le cœur, ce grand fleuve n'est-il pas aussi un noble champ d'exploration? Imaginez-vous, par exemple, qu'après avoir acheté ou construit des canots, nous le descendions jusqu'à l'embouchure, et qu'il nous conduise soit au Nil, soit à quelque grand lac du Nord, soit au Congo ouii l'Océan? Quel bienfait ce serait pour l'Afrique !
— A pile ou face, monsieur ; en trois coups : deux gagnants sur trois décideront.
■ — Jetez, Frank. Voici une roupie.
— Face pour le Nord et le Loualaba ; pile pour le Sud et le Katannga. »
» Frank était debout, le visage rayonnant ; il jeta la pièce ; elle retomba.
« Qu'est-ce que c'est? demandai-je.
— Pile, répondit Frank d'un air désappointé.
— Recommençons ! »
116 STANLEY L'AFIRCAIN.
Même résultat : plie six fois de suite.
» Nous essayâmes de la courte paille : la courte pour le sud, l'autre pour le Loualaba. Nouveau désappointement : toujours pour le sud, le Katannga et le ZamJbèze.
« Inutile de continuer, Frank ; suivons notre destinée, en dépit du sort. Avec votre aide, mon ami, je descendrai le fleuve.
— Comptez sur moi, monsieur Stanley. Je ne vous quitterai point. Les dernières paroles que nous a dites notre cher vieux père ont été celles-ci : Que rien ne vous détache de votre maître. « Voilà ma main, monsieur ; vous n'aurez jamais à douter de moi. »
Le jeune Kaloulou. — Là dessus, Stanley acheva de conclure avec Tippo-Tip, et le lendemain, 24 octobre, on se mit en route pour Nyangwé.
Chemin faisant, le jeune Kaloulou fut victime d'un accident. Pendant une halte, il fut blessé grièvement par la décharge d'un fusil qui, posé négligemment contre des ballots, était tombé accidentellement.
Ce jeune Kaloulou est l'enfant nègre que Stanley accepta en cadeau à Tabora en 1870. 11 l'avait emmené avec lui en Europe et en Amérique, où il l'avait fait'instruire convenablement ; puis il l'avait ramené en Afrique.
Kaloulou, à part une escapade de désertion à laquelle il fut engagé par les Arabes d'Oudjiji pendant l'absence du maître, fut pour ce dernier un aide aussi intelligent que dévoué.
A Nyangwé. — Le 27 octobre, l'Expédition arrivait à Nyangwé. Cette ville célèbre, objectif de toutes les caravanes qui traversent l'Afrique équatoriale est située sur la rive droite du Loualaba par 4° 16' de latitude nord. Elle est à peu près à égale distance, soit 1500 et 1700 km., des deux océans.
Nyangwé est une ville arabe, de 4 à 5000 habitants, fondée vers 1868 par un chasseur d'hommes, Dougombi, «le boucher des femmes et des enfants » dont Livingstone a raconté les sinistres exploits. Un second chef, Abed ben Salim, était venu s'y établir également, et l'autorité de l'un et l'autre fut supplantée plus tard par celle de Tippo-Tip lui-même, qui y revint après avoir escorté Stanley. Comme toutes les villes de l'intérieur, c'est un grand marché où se traitent chaque jour les affaires commerciales, comme en Europe, mais en y joignant malheureusement le commerce des esclaves nègres.
La liste suivante donne un idée des produits que l'un rencontre dans un marché de l'Afrique centrale : patates, ignames, maïs, sésame, millets, haricots, concombres, melons, racines de manioc,
arachides, bananes, cannes à sucre, poivre (en baies), herbes potagères, fruits sauvages, ananas, noix d'élaïs, beurre de palme, pain et farine de cassave, tabac sec en feuilles ; miel, œufs, volailles, perroquets, cochons noirs, chèvres, moutons, poissons secs et frais, escargots séchés, fourmis blanches, sauterelles, moules et huîtres du fleuve ; sel, malafou (vin de palme), pombé (bière), pipes, filets de pêche, vannerie, cannes de rotin, étoffes et nattes d'herbe, bois à brûler, tabourets, fils de fer, lingots de fer, bracelets de cuivre, houes, lances, arcs et flèches, hachettes, faïence, ivoire, esclaves.
On voit que le marché de Nyangwé est assez bien fourni. Et comme, avec son tumulte et son bruit de voix, il ressemble à tous les nôtres !
Le Lady-Alice avait été presque entièrement reconstruit. Désireux de l'essayer sur les eaux d'un brun gris du Loualaba, Stanley le fît lancer et s'y embarqua, muni d'un sextant et d'une ligne de sonde ; il se dirigea, avec son équipage, vers une île située en face de Nyangwé, à une distance d'environ quatre cents brasses. Sur sa route, il fit plusieurs sondages et trouva environ 20 pieds ou 6 mètres de profondeur ; lors des crues en avril, mai, juin et juillet, la largeur du fleuve en face de la ville est de 3600 à 4-500 mètres.
Le 4 novembre, Stanley passa en revue les membres de l'Expédition. Ils étaient au nombre de 146 et l'on possédait les armes suivantes : 29 sniders, 32 fusils à percussion, 2 winchesters, 2 fusils doubles, 10 revolvers et 68 haches.
Des 65 fusils, 40 seulement étaient entre les mains d'hommes sur lesquels on pouvait compter ; le reste de la bande se composait de simples pagazis, qui auraient mieux aimé devenir esclaves que de combattre pour leur liberté et leur vie. Mais comme porteurs, ils étaient précieux : des hommes faisant bien leur devoir et fidèles à leurs engagements, lorsque la frayeur ou des influences étrangères ne les poussaient pas à la désertion.
La bande considérable, amenée par Tippo-Tip, dissipa les dernières craintes des gens de Stanley ; et quand celui-ci leur eut demandé s'ils étaient disposés à tenir les promesses qu'ils lui avaient faites à Zanzibar et au Mouta-Nzighé, tous lui répondirent par l'affirmative.
« Alors, ce so/{r, mes amis, leur dit-il, empaquetez vos effets, et demain matin, au point du jour, soyez en ligne devant ma case, tous, prêts à partir. »
§ VÏII. De Nyangwé" aux Stanley-Falls.
La Mitamba, ou forêt du Manyéma. — « Le lendemain, 5 novembre, nous partîmes de Nyàngwé, après avoir gravi une pente élevée couverte d'herbes, et nous eûmes devant nous la sombre muraille d'une forêt qui commençait au bord du fleuve, décrivait une courbe au sud-est où elle rejoignait des montagnes, et se perdait à l'horizon.
» C'est cette immense et impénétrable forêt qu'il faut traverser. Avançons donc, Dieu nous conduira ; notre sort est entre ses mains, qu'il en dispose, suivant sa volonté...
» L'étape du 6 novembre nous fit gagner la Milamba, cette forêt sinistre dans laquelle nous entrâmes, disant adieu au soleil.,.
» Accoutumés à une marche rapide, nous devions nous arrêter sans cesse, attendre avec patience qu'on pût faire quelques pas. Pendant ce temps là, les arbres nous versaient leur rosée, chaque feuille pleurait sur nous ; et de toutes les branches, de toutes les lianes, detoutes les tiges, l'eau nous arrivait en larges gouttes. Au-dessus de nos têtes des lits de rameaux enlacés nous cachaient la lumière. Nous ne savions pas si le jour était clair ou sombre, ensoleillé ou brumeux. Nous marchions au milieu d'un faible crépuscule, celui des climats tempérés, une heure après le coucher du soleil. Bientôt la piste argileuse devint une boue tenace, d'où à chaque pas, l'eau qu'elle renfermait était lancée sur les jambes du voisin.
» A droite et ù gauche, les arhustes du fourré, cette basse classe du monde végétal, s'élevaient à vingt pieds de hauteur. Le sol, terreau d'un brun sombre, formé par l'accumulation tant de fois séculaire des débris de la forêt, et sans cesse abreuvé, constitue une couche chaude d'une puissance prolifique étonnante.
» A chaque instant nous descendions dans des tranchées où passent des ruisseaux, qui vont rejoindre la Rounda et sortent de profondeurs feuillues composées de dattiers, d'amomées, de carpodinées et de phryniées. Il fallait ensuite gravir l'escarpement de la berge à travers la fourrée d'amomes, de bananiers et de figuiers, emmêlés de tiges grimpantes ou rampantes ; nouveau genre de marche qui naturellement n'améliorait pas notre caractère.
» La rosée tomba jusqu'à dix heures, nous frappant sans cesse de ses larges gouttes. Nos vêtements en étaient saturés ; mon casque me semblait chargé de plomb. Comme il ne m'était d'aucune utilité dans cette ombre épaisse, je le remis à l'un de mes porteurs d'armes.
J'avais assez du poids de mes habits, de mes guêtres et de mes bottes où l'eau clapotait bruyamment. A. l'humidité extérieure, s'ajoutait la transpiration qui exsudait de tous les porcs, car on étouffait : la chaude vapeur du sol montait visiblement et formait un nuage gris au-dessus de nos têtes. Le matin, cette buée avait été si épaisse que nous pouvions à peine distinguer le feuillage des arbres qui nous environnaient.
» À trois heures, nous atteignîmes Mpotira, à vingt et un milles de' Nyangoué.
» Les porteurs du Lady-A lice n'arrivèrent que le soir. Fardeaux effroyables que ces lourds fragments de bateau à faire passer, comme autant de charrues, à travers l'épaisseur du feuillage. Nos hommes se plaignirent amèrement de la fatigue ; et en leur faveur, nous nous arrêtâmes à Mpotira. »
Au bout de dix jours de marche dans cette forêt affreuse, Tippo- Tip était découragé et voulut rompre le contrat. « Envisagez le& choses comme vous voudrez, dit-il à Stanley qui cherchait à le retenir, mais au train dont nous allons, il nous faudra plus d'un an pour faire les soixante marches, et autant pour revenir. Je n'avais jamais vu cette forêt, et je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût au monde un lieu pareil. L'air qu'on y respire tue mes gens. Vous tuerez les vôtres, si vous continuez ainsi ; leurs murmures croissent de jour en jour. Ces bois ne sont faits que pour les païens, les singes et les bêtes fauves. Je ne peux pas aller plus loin. »
Heureusement à force d'instances, et piqué par le sentiment d'honneur de la parole donnée, Tippo-Tip consentit à poursuivre la route.
Les cannibales de Kampounzou. — Le 17 novembre, une marche de quatre lieues, toujours dans les bois versant l'eau à larges gouttes, fit gagner Kampounzou dans le district d'Ouvinnza, où demeurent les vrais indigènes de la forêt.
Kampounzou est formé d'une grande rue de cinq cents mètres de long sur trente de large, flanquée, de chaque côté d'une ligne droite de maisons basses, symétriques et contiguës. Deux rangs de crânes, placés à dix pieds les uns des autres, couraient tout le long du village, Ces crânes blanchis, enfoncés de quelques pouces dans le sol, et plantés régulièrement de façon à montrer l'hémisphère cérébral, étaient au nombre de 186. La moitié au moins portaient les traces des coups de hache reçus par la victime. Chez beaucoup d'entre eux la projection des lobes postérieurs était extraordinaire ; chez d'autres, les pariétaux et le frontal étaient d'un fuyant exceptionnel.
Cependant les sutures et l'aspect de la plupart me semblèrent tellement appartenir à la race humaine, que m'adressant au chef, je lui demandai quelles étaient ces choses qui décoraient son village.
« Nyama, de la viande, répondit-il.
— D'où vient-elle ?
— De la forêt.
— Et de quelle espèce ?
— L'animal est de la taille de ce garçon, /lit-il en désignant mon porte-ïusil, qui avait quatre pieds dix pouces (1 mètre 46). Cela prend nos bananes ; on les chasse, on les tue, et nous les mangeons.
— Procurez-moi un de ces êtres-là, mort ou vif, repris-je, et vous aurez cent cauris. »
« Il me demanda trois jours; ne pouvant pas rester aussi longtemps, je nie bornai à l'achat de deux crânes, qui, rapportés en Angleterre, furent envoyés au professeur Huxley, dont voici la réponse:
« Des deux crânes soumis à mon examen, le premier est celui d'un homme qui ne devait pas avoir trente ans ; le second, celui d'une femme en ayant plus de cinquante. Ni l'un ni l'autre n'indiquent que leurs anciens possesseurs aient différé d'une manière sensible du type nègre ordinaire. »
Telle était « la viande » pour les gens de Rampounzou, évidemment cannibales.
Embarquement sur le Congo. — Le 19 novembre, on atteignit le Loualaba par 3° 35' de latitude méridionale, à 41 milles géographiques seulement (65 km.) en aval de Nyangwé. Cette fois, il s'agissait de s'embarquer. La troupe- de Stanley fit de nouveau entendre ses murmures, et il fallut au chef une patience à toute épreuve et une éloquence réelle pour la décider à s'avancer dans l'inconnu.
Le lancement du Lady-AUce eut lieu. Stanley et quelques hommes s'y installèrent ; les autres longèrent la rive à pied.
On manquait de bateaux, il fallait en acheter ou en construire. Après bien des difficultés, on put obtenir des Vouénya riverains qu'ils prêtassent leurs canots pour transporter l'expédition sur la rive gauebe du fleuve où l'on croyait la forêt moins épaisse et la marche plus facile.
Une fois sur cette rive, on se trouva au milieu de tribus farouches et hostiles dont la malveillance s'exerça; par de fréquentes surprises, des embuscades, une grêle de flèches empoisonnées.
Combats incessants — Dès le lendemain de l'embarquement," l'expédition avait eu à soutenir un rude combat contre les indigènes
à l'embouchure du Rouiki, venant de l'ouest. Plusieurs autres^ se succédèrent, tantôt sur la rive, tantôt sur le fleuve, où de nombreux canots ennemis faisaient la poursuite.
Le 8 décembre, à l'embouchure de la rivière Liba, qui vient de l'est, on se battit avec acharnement contre une flottille de 14 canots. Plus loin, le camp de l'expédition fut assailli par une nuée de sauvages se ruant contre les palissades, jetant leurs lances avec une force terrible, revenant à l'assaut avec rage, se précipitant jusque sur le canon des fusils, dont ils ne connaissaient pas la puissance. Les cris, les hurlements, les éclats des trompes, le battement des tambours, formaient un « mélange de bruits affreux, qui ne s'effacera jamais de ma mémoire », dit le narrateur.
Le o décembre, on fit la capture d'un nain armé d'un arc très petit et de flèches minuscules, qui prouvait la véracité du récit des Arabes sur l'existence des nains dans cette région centrale. Ces nains, nommés Vouatouas et Akkas, sont dispersés dans toute la partie orientale du bassin du Congo jusqu'au pays des Nyam^Nyam et des Mombouttous. Malgré l'exiguité de leur taille, ils sont de 1 rudes chasseurs même à l'éléphant, et de redoutables adversaires pour les autres nègres.
Séparation de Tippo-Tip. — Chaque jour du mois de décembre fut marqué par les mêmes scènes de sauvagerie que celles dont on vient de parler, outre les fatigues, la faim, la maladie, la petite vérole, qui emportait du monde. Aussi, arrivé à Vinya Njarra sur la fin de décembre, Tippo-Tip refusa-t-il d'aller plus loin.
Nonobstant les huit marches qu'il avait encore à faire, Stanley le délia enfin de ses engagements.
Quant à l'audacieux explorateur, rien ne put ébranler sa détermination de suivre le fleuve inconnu jusqu'à l'océan, ou comme il le dit «jusqu'à la mort», se confiant, du reste, à la Providence pour accomplir sa mission.
Pour réconforter le moral de ses hommes, Stanley organise ce jour-là des jeux, des amusements. Il y eut des régates sur le fleuve, entre les canots de l'Expédition, et des prix en étoffe furent distribués aux vainqueurs. Puis eurent lieu des courses ù pied, auxquelles prirent part les Arabes et Tippo-Tip lui-même, qui gagna de quelques pas Frank Pocock. Les femmes, les enfants aussi coururent.
Le lendemain Tippo-Tip offrait un banquet d'adieux, puis repartait pour Nyangwé.
La séparation ayant eu lieu le 29 décembre, Stanley harangua la troupe qui lui restait et annonça le départ : « Quelle que soit, dit-il,
la mer dans laquelle se dirige le fleuve, et que ce fleuve soit le Congo, le Niger ou le Nil, nous irons jusqu'à la mer. Vous avez vu que je vous ai sauvés bien des fois, alors que tout semblait être contre nous. Les soins que je n'ai jamais cessé d'avoir pour votre sûreté, je vous les conserverai jusqu'à ce que vous ayez regagné sains et saufs vos palmiers et vos cases. Tout ce que je vous demande, c'est une entière confiance en mes paroles. Ma vie dépend de la vôtre; en risquant votre vie, je risque la mienne. Comme un père veille sur ses enfants, je veillerai sur vous. »
Vers l'inconnu. — Le 29 décembre 1876, grâce aux 22 canots que Stanley put acheter aux Vynia-Njarra qu'il avait d'abord dû combattre, l'Expédition américaine toute entière s'embarqua sur le mystérieux Loualaba.
D'après le nombre d'ennemis que Stanley avait déjà eus à combattre, il savait que le district était populeux, sans cependant se faire une juste idée du chiffre d'habitants qu'il devait avoir. Ce jour-là, on compta 14 villages séparés, ayant chacun des plantations de bananiers et d'élaïs.
Le lendemain, bien que les rives continuassent à être très populeuses, on espérait passer tranquillement ; mais le tonnerre des énormes timbales annonça bientôt qu'il y avait des étrangers sur le fleuve. Pour diminuer les risques, on prit le milieu du courant. Tout à coup des gens armés de lances et de grands boucliers peints en noir, la tête ornée de plumes, fondirent des deux rives sur l'expédition.
« Sennéneh ! Sennéneh ! (paix) leur crièrent les interprètes ; nous sommes des amis. » — « Nous ne voulons pas de votre amitié, fut-il répondu ; partez ou nous vous mangerons. »
Plus loin, un bruit effrayant de trompes et de tambours retentissait également sur la rive droite, et des canots à la proue eflilée semblaient raser l'onde comme des poissons volants. Arrives à 25 ou 30 brasses, ceux qui les montaient jetèrent des lances aux étrangers, en criant :
» De la viande ! de la viande ! Bo-bo-bo, bobo-bobo-oo /...»
« Comment se figurer, dit Stanley, qu'il y avait des gens qui ne voyaient en moi et en mes compagnons que de la viande ? Nous, de la viande, quelle idée! — Un de ces misérables, ajoute-t-il, s'approcha de ma barque et exerça sur moi une sorte de fascination. J'ai encore devant les yeux le tournoiement de son arme, le rire fixe de sa large bouche, ses grandes dents carrées, sa tète hideuse inclinée vers l'épaule gauche, son front bas, sa chevelure courte et épaisse —
l'oublierai-je jamais ? Je le vis enfin reculer le bras droit, se jeter le corps en arrière, toujours avec le même rire sur la face. Je me sentis compter mentalement, un, deux, trois, quatre — Houitz ! La lance m'effleura les épaules et entra dans l'eau en sifflant.
Le charme était rompu ; les fusils partirent.
» Cinq minutes après, le fleuve était libre. Je fis ramasser les boucliers et donnai l'ordre de conserver désormais tous ceux qu'on pourrait recueillir ; ils nous serviraient à blinder nos canots. »
Le camp fut ensuite établi dans une jungle épaisse et entouré d'une forte palissade.
Le 1er Janvier 1877 — L'année s'ouvrit dès l'aube par trois heures de nage, entre des rives désertes et paisibles, dans la contemplation d'une forêt splendide, qui faisait rêver agréablement ; mais le soir, nouveau combat contre les cannibales Amou-Nyams.
Le 2 janvier, après avoir passé la rivière que l'explorateur a nommée Léopold, en l'honneur du roi des Belges, on entendit le bruit de la première des cataractes de Stanley. Mais plus forts que le vacarme des chutes s'élevaient, sur les deux rives, les cris perçants des Ntaba. Que faire ? Se livrer à la cataracte ou affronter les cannibales ? Il fallut d'abord prendre ce dernier parti et le feu commença. Au bout d'un quart d'heure, voyant que l'ennemi ne reculait pas, l'expédition traversa le fleuve. Manoua Sera alla, en amont, débarquer dans la forêt et prit les combattants à revers.
Sur l'eau, un immense canot qui, mesuré après sa capture, n'avait pas moins de 85 pieds de longueur,eut l'imprudence de choisir le Lady- Alice, pour sa proie. On le laissa approcher à une distance de quinze yards; puis, après une décharge générale, le Lady- Alice fut lancé sur l'énorme canot. Incapables de virer de bord assez promptement pour éviter l'attaque, ceux qui le montaient, rameurs et guerriers, sautèrent dans le fleuve, et rejoignirent leurs amis à la nage, tandis qu'on s'emparait du « Great-Eastern » congolais.
Stanley y plaça trente de ses gens, et la flottille, bien en ligne et conduite par le Lady- Alice, reprit sa route.
Les Stanley-Falls ; traînage des canots. — Aux approches de la ligne équatoriale le Congo se précipite par une série de cataractes, impossibles à franchir pour les canots.
Il fallait tourner prendre terre et traîner les canots à travers la forêt.
Le 6 janvier, après avoir bondi de rapide en rapide pendant un mille, le fleuve rencontre une rampe transversale contre laquelle s'empilent ses vagues énormes ; le banc liquide surmontait la crête de la rampe et retombait de l'autre côté en un chaos indescriptible. Une route de
quinze pieds de large fut ouverte ; tout le bois coupé, rotangs, palmiers, arbuste?, lianes, branchages, avait été mis en travers de la chaussée, où il formait une couche épaisse ; enfin un borna était construit à mi-chemin, au bord de la route. A huit heures du soir, les canots, traînés sur un espace d'un mille avaient gagné le bivouac, et le jour suivant, après un nouveau traînage d'égale longueur, ils étaient tous à flot en aval des chutes, entre la rive gauche et l'île des Bassoua.
Puis surviennent les Bakoumou, gens renommés pour leur humeur belliqueuse et leur cannibalisme. Pas d'autre moyen de sortir de cette nouvelle impasse que d'affronter encore les indigènes. Cette fois l'ennemi se retrancha derrière un abatis de grands arbres ; il en fut délogé, et la paix se fit jusqu'au lendemain matin.
Après le départ des cannibales, Stanley divisa ses gens en deux bandes pour l'ouverture d'un chemin à travers le fourré : l'une devait travailler la nuit à la lueur des torches, l'autre pendant le jour; le 13 janvier, après 78 heures de terribles efforts, les canots se retrouvèrent dans le fleuve.
Sauvetage de Zaïdi. — On avait maintenant à descendre une nouvelle série de rapides ; l'un des canots chavira, et Zaïdi qui le montait avec d'autres, en fut réduit à se tenir accroché à une roche pointue qu'il rencontra au moment d'être submergé. Pour le tirer de là, on attacha à un canot des câbles de rotang, que tenaient des hommes groupés sur la rive ; un autre câble fixé à la poupe tournée vers le courant devait être jeté à Zaïdi. Oulédi et Marzouk montèrent dans le canot, qui arriva bientôt à 10 mètres de la chute ; mais les câbles s'étant alors rompus, le canot fut emporté et les trois hommes durent gagner l'îlot rocheux, où ils passèrent la nuit.
Le lendemain, on fit de nouveaux câbles qui furent lancés aux naufragés, lesquels se les passèrent autour du corps et furent ensuite attirés au rivage, où ils arrivèrent après des efforts désespérés et à demi suffoqués par les vagues.
Continuant à s'ouvrir des chemins dans la forêt, à traîner les canots, tout en luttant contre les cannibales, l'Expédition gagna, hi 5e cataracte à 23' au sud de l'Equateur. La rivière coulait alors au nord-est et fit croire un moment â Stanley que Livingstone avait eu raison, que c'était bien le Nil qu'elle allait rejoindre. Une seule chose contredisait cette hypothèse, son volume : elle avait 1800 mètres de large," et de 12 à 1 \ de profondeur, chiffres beaucoup trop forts pour le Nil supérieur.
Le 2<); il y eut encore traînage des canots ; le lendemain trois
combats. Enfin, le 28 à dix heures du matin, la dernière des cataractes des Stanley-Falls était passée.
§ X. Des Stanley-Falls au Stanley -Pool.
Sur le fleuve calme. — « Nous nous trouvons enfin sur un fleuve magnifique, dont les eaux calmes nous invitent à suivre leur cours mystérieux, dit notre héros. Les terribles incidents des dernières semaines ne m'ont aucunement abattu. Sorti vivant de la lutte, pouvant encore admirer la nature, je me trouve suffisamment récompensé, et une étrange élasticité se fait sentir dans tout mon être.
» Mes bateliers m'amusent en chantant leurs barcarolles les plus entraînantes, dont tous les membres de l'Expédition répètent le refrain avec enthousiasme. Hommes, femmes et enfants sont entretenus dans cette insouciante ardeur, ce joyeux entrain, qui m'ont aidé à franchir la région cannibale des Chutes ; sans cela, ils perdraient l'audace et la vigueur d'où dépend notre succès. Avec leur caractère, si le temps de réfléchir leur était laissé, ils s'abandonneraient à l'inquiétude et à la tristesse, se rappelleraient ceux que nous avons perdus et penseraient qu'un sort semblable leur est réservé.
» Frank, lui-même, me semblait être ébranlé par la brusque cessation de la lutte, profondément ému par la contemplation de ce grand fleuve, maintenant paisible et dont la tranquillité nous était devenue étrange. Quand mes rameurs se furent enroués à force de chanter, il fit entendre des strophes pieuses, si plaintives que, de peur d'être gagné moi-même par l'émotion, ce qui n'était nullement désirable, je m'écriai gaîment :
— Frank, mon cher ami, vous allez faire pleurer tout le monde avec des chants semblables; c'est trop larmoyant pour notre situation présente. Nos gens sont si faibles, si impressionnables, que la tristesse ne peut que les empêcher d'accomplir la tâche qui est devant nous. Choisissez quelque chant héroïque, dont l'air nous mette du feu dans les veines et fasse marcher nos canots comme s'ils étaient entraînés par la vapeur.
» Ce fut en vain. Voyant qu'il se trouvait décidément dans une veine religieuse, je m'abstins de le tourmenter davantage. Les bateliers reprirent leur chant barbare et entraînant, que répétèrent les échos des deux rives... »
Le voyage se continua pendant plusieurs jours, d'abord paisiblement, puis au milieu de fréquentes attaques des cannibales.
Bataille de 1 Arouwimi, 1" février. — Le Congo avait maintenant quatre milles de large, ses bords étaient toujours extrêmement populeux. Stanley et ses hommes prenaient le milieu du fleuve pour éviter les gens des rives ; mais les îles devenaient plus nombreuses, et de chacune d'elles s'échappait le bruit infernal qui précédait la poursuite. L'Expédition commençait à être lasse de cette chasse, lasse d'avoir à sacrifier chaque jour quelques-uns de ses membres ou à brûler ses cartouches.
On était alors (1er février) à 50' au nord de l'Equateur, près d'une embouchure d'environ 1800 mètres de large, celle de YArouwimi. A peine y est-on entré qu'un grand nombre de canots apparaissent autour des îles qui émaillent la rivière. On se dirigea en toute hâte vers la rive droite : mais une flottille de canots, de dimensions extraordinaires, arrive par derrière. Stanley fait mettre immédiatement ses bateaux en ligne, deux par deux, chaque couple à neuf mètres des autres, et ordonne de jeter l'ancre. Le nombre des canots ennemis est de cinquante-quatre. L'un deux a sur chaque bord quarante rameurs qui pagayent debout, au son d'un chant barbare ; c'est lui qui conduit la flotte. A l'avant, est une plate-forme qui porte dix jeunes guerriers, coiffés des plumes cramoisies du perroquet à queue rouge. Huit hommes, placés à l'arrière, gouvernent l'embarcation avec de longues pagaies. Entre ces deux groupes, dix personnages, qui paraissent être des chefs, exécutent une danse guerrière. Toutes les pagaies sont surmontées de boules d'ivoire ; tous les bras ont des anneaux, également en ivoire, que chaque mouvement fait briller ; toutes les têtes sont couronnées de plumes.
Le bruit écrasant des tambours, celui de cent trompes d'ivoire, le chant de deux mille voix sauvages ne sont pas faits pour calmer les nerfs des gens de l'expédition ; mais ils n'ont pas le temps d'y penser. Le grand canot se précipite vers eux ; les autres le suivent, faisant jaillir l'écume de toutes parts.
» Enfants, tenez ferme, s'écrie Stanley, attendez le premier coup, et après cela visez juste. Ne songez pas à la fuite qui est impossible. »
» Le canot monstre fond sur le Lady- Alice, qu'il semble vouloir couler ; puis, arrivé a moins de vingt-cinq brasses, il se détourne et lui envoie une bordée de lances. Tous les bruits sont couverts par la fusillade.
» Qu'arrive-t-il ? Nous sommes trop absorbés par le grand canot pour le savoir ; mais au bout de cinq minutes, nous voyons l'ennemi reformer ses lignes à cent brasses en amont. Notre sang bouillonne. Nous levons nos ancres, et nous les poursuivons. A un détour de la
rivière, nous voyons leur village. Ils ont abordé, nous gagnons la berge, nous nous battons dans les rues, nous en chassons l'ennemi, et ce n'est qu'après l'avoir jeté dans les bois, qu'on sonne la
retraite »
Temple d'ivoire. — Pendant que Stanley faisait l'appel de ses hommes, l'un d'eux s'avança et lui dit qu'il avait vu un temple d'ivoire dans le principal village, où d'ailleurs l'ivoire était aussi commun que le bois. L'instant d'après l'explorateur était devant l'édifice, simple hangar : une grande toiture conique, supportée par trentetrois dents d'éléphants,, et abritant une statue grossière de quatre pieds de haut. L'idole était peinte en rouge vif, avait des yeux noirs,
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Pirogue des Bangalas sur le Congo.
une barbe et des cheveux. Les Vouangouana reçurent la permission d'emporter les défenses. Il fut en outre recueilli une centaine de morceaux d'ivoire sous forme de coins, de trompes, de pilons, de maillets, de boules, d'anneaux de bras. Le nombre des pagaies sculptées, les superbes dagues, leurs brillants fourreaux, etc., prouvaient que les riverains de l'Arouwimi étaient plus avancés dans les arts que tous les gens que l'on avait rencontrés au bord du Congo. D'autre part, les preuves de cannibalisme étaient nombreuses : des crânes humains grimaçaient au bout d'une quantité de perches ; des os de même provenance se voyaient parmi les débris de cuisine, et se rencontraient jusqu'au bord de la rivière.
Le surlendemain, 3 février, l'Expédition était à 1° 2'J' au nord de l'équateur. Dans un intervalle entre deux îles, les Baroundou la virent et lancèrent contre elle dix-huit canots ; mais elle avait de l'avance, et après une course désespérée de huit milles, elle parvint à leur échapper.
Les trois jours suivants furent tranquilles ; mais la faim se faisait sentir. Stanley écrit :
Les Oupotos. — «7 février. Journée de tempête. La houle, en face de nous, est effrayante ; le vent hurle de telle façon que nous en sommes tous abattus. Il a fallu s'arrêter, et nos vivres sont finis ; pour s'en procurer d'autres, il faudra se battre. Avoir l'estomac vide noircit terriblement la perspective déjà si sombre...
» Arrivés à une cinquantaine de brasses de Roubounga, rive gauche, nos rameurs s'arrêtèrent. Trois canots se détachèrent de la rive, mais sans tumulte : pas un tambour, pas un cri : cela promettait. Nous proférâmes les sennenneh ! les tchar-ré-reh ! les plus mélodieux; les canots s'éloignèrent. J'avais gardé, pour la circonstance, une banane et un morceau de manioc ; je les portai à ma bouche, montrai mon estomac, me livrai à une pantomine dont l'éloquence aurait ému un crocodile : pas de réponse. Je fis sonner les bracelets, j'agitai les colliers, y mettant tout la grâce dont j'étais capable... ; puis j'attendis, le sourire aux lèvres. Quelle douceur angélique ! Oui ; mais j'avais un nombre considérable d'enfants affamés, et je pense que l'on me pardonnera cette mimique dégradante.
» A la fin, un vieux chef descendit la berge ; des anciens le rejoignirent, et finalement, en retour de nos présents, nous reçûmes d'énormes grappes de bananes et du poisson en quantité.
» Avant de partir, je demandai au vieux chef comment se nommait la rivière. « Ibari », dit-il en' hésitant ; (ce mot veut dire rivière) ; puis, comprenant mieux la question ; «c Ikoutou Ya Congo», reprit-il d'une voix sonore. Je n'en doutais pas ; mais il m'était fort agréable de l'entendre dire. »
Si bien accueillie à Roubounga, l'Expédition put se reposer et dormir la nuit suivante : c'était la première fois depuis plusieurs semaines. Le lendemain, il y eut grand marché, et elle vit accourir les Oupotos de la rive droite et beaucoup d'autres.
Mais le surlendemain, elle fut victime d'une trahison. Peu de temps après le lever du soleil, apparurent les guides demandés et l'on partit. Des vingtaines de canots d'Ouranghi la suivirent, amicalement semblait-il, lorsque tout à coup, pendant qu'on voguait tranquillement, une détonation éclata et le chef entendit ces paroles : « Maître,
l'un de nous est tué. » Il chercha des yeux les guides, dont le bateau précédait ; ils avaient disparu. Les boucliers furent dressés et le feu commença. Filant toujours et toujours poursuivie, la flottille approcha du district de Mpakihouana, dont les gens, entendant la fusillade, se ruèrent contre elle, avec une opiniâtreté désespérante. Les Bangalas. — « Le 44 février, dit Stanley, nous arrivâmes au bout de la passe ; la rive nous était cachée par deux îles ; après un moment d'hésitation nous prîmes â droite, ce qui nous mit en vue d'un village. Nous serrâmes la berge, espérant trouver un nouveau canal avant d'être aperçus ; mais le rapide tap-tap d'un maigre tambour fit refluer notre sang vers le cœur. Nous écoutâmes, espérant encore que la réponse n'aurait pas lieu ; une pareille batterie se lit entendre, puis une autre, puis une autre ; enfin le grondement des tambours de guerre qui appelaient aux armes.
» Le Lady-Alice se mit en avant, comme toujours ; Y Océan, commandé par Frank, alla se placer à droite ; Manoua Sera, avec la Ville de Londres, se mit â gauche. Nous continuâmes â descendre. De nombreux canots arrivèrent chargés d'hommes, dont les coups de feu blessèrent d'abord cinq de nos gens.
» La lutte durait depuis longtemps ; les canots arrivaient toujours. Il y en* avait 63 en face de nous. De quelques-uns, s'élevait le cri : Yaba-ha-ha, Ya Bangala ; et ces Bangala avaient une bravoure, une audace admirables. Un jeune chef surtout se distingua par son sangfroid. Ayant été blessé à la cuisse, en présence de nous tous, il banda tranquillement sa blessure et ordonna à ses rameurs de regagner la rive ; il mit dans cette action tant de noblesse et tant de grâce que je donnai l'ordre de ne pas l'inquiéter dans sa retraite. » Le combat finit peu de temps après.
Rien ne troubla le voyage pendant les trois journées suivantes, car si le vent fat contraire, il n'y eut pas de cris, pas de bruit de tambour, pas de combat.
On arriva ainsi dans le labyrinthe des îles boisées formant le delta de l'Oubanghi, le principal affluent de droite.
Les îles boisées de l'Oubanghi. — « Ces îles étaient innombrables, écrit l'explorateur, et, bien qu'ayant toutes le même ensemble, les mêmes dehors et â peu près les mêmes dimensions, la scène n'était pas monotone.
» Etait-ce l'effet de notre gratitude pour la sécurité qu'elles nous donnaient ? Je ne saurais le dire ; mais nous trouvions â chacune de ces îles, recouvertes d'un dôme impénétrable de feuillage une douceur engageante, quelque chose de bon et d'hospitalier. Les aimions-nous
130 STANLEY l/AI'MMCAIN.
à causé de l'ostracisme qui nous frappait de toule part et nous les faisait considérer comme une suite de patrie? Je n'en sais rien, mais je sais que je me les rappellerai toujours. Ah ! si la place ne me manquait pas, avec quel plaisir je décrirais leur charme et leurs trésors! Même avec leurs tsetsés, leurs taons, leurs fourmis, leurs moustiques, je les aimais toutes. Pas de trahisons, pas d'embûches dans leurs honnêtes profondeurs ; l'assassin craignait leur ombre mystérieuse, le sauvage n'y pénétrait qu'avec un sentiment d'effroi ; pour nous, c'étaient des refuges dans notre détresse; et leurs solitudes calmaient nos angoisses. Combien elles soot vraies les paroles du Livre : « L'affliction ne naît pas de la poussière ; les soucis ne viennent pas du sol. » L'innocence et la paix ne se trouvaient pour nous que dans ces voies cachées et désertes. Au dehors était le sauvage à l'œil féroce, au cœur gonflé de rage, aux mains pleines d'armes meurtrières.
« Pour nous, donc, ces îles sans habitants, avec leurs bois ombreux, leurs massifs de palmiers, semblaient être « des coins du paradis. » Comme le gibier qu'on chasse, nous nous réfugiions dans les lieux les plus sauvages. Suivant les détours des criques, à l'abri des forêts surplombantes, nous cherebions la sécurité que l'homme nous refusait. »
Mort d'Amina. — Cependant on s'avançait vers le sud. * Dans la matinée du 24, non loin de l'Irebou, le Congo prit l'étendue d'un lac. Ce jour-là, la fidèle Amina, femme de Ratchétché, rendit le dernier soupir. Rien de plus touchant que sa fin. Son mari ayant fait dire au chef qu'elle était mourante, celui-ci fit approcher le Lady- Alice du canot où elle gisait. Elle avait toute sa connaissance, mais elle était d'une faiblesse extrême.
« Ah ! maître, lui dit-elle en l'apercevant, je ne reverrai plus la mer. Votre fille Amina va mourir. J'aurais tant voulu revoir nos cocotiers et nos manguiers ; mais non, Amina est mourante, et sur une terre païenne. Elle ne verra plus Zanzibar. Le maître a été bon pour ses enfants ; et Amina s'en souvient. C'est un mauvais pays, maître ; vous vous êtes égaré en y venant. Adieu, maître ! n'oubliez pas la pauvre petite Amina ! »
Ratcbétché enveloppa le corps de sa pauvre femme dans son linceul ; et au coucher du soleil, on confia doucement cette dépouille aux profondeurs du fleuve.
Le 18, ayant repassé l'équateur, on découvrit sur la rive gauche une rivière, VIrebou, de plus d'un mille de large, dont les eaux rapides et profondes, de la couleur du thé noir, refusaient de -se
mêler à celles du fleuve. Il y avait alors neuf jours que l'on n'avait pu acheter de provisions. L'espoir des pauvres noirs s'était évanoui. « Où allons-nous ? se disaient-ils. Où va cette cruelle rivière ? » Ils n'en supportaient pas moins leurs privations avec stoïcisme, ayant une confiance d'enfants envers Stanley ; celui-ci le savait bien, et le désir de se montrer digne de leur affection augmentait son anxiété. Enfin on trouva des vivres chez le roi de Tchoumbiri, dans le pays des Bayanzi (au sud de Bolobo).
Le roi de Tchoumbiri et sa famille. — Le 28 février, on vit arriver le roi de Tchoumbiri, escorté de cinq canots remplis d'hommes armés de mousquets. Ce personnage était un homme d'une cinquantaine d'années, ayant de petits yeux, le nez bien fait, mais de larges narines, la figure soigneusement épilée, la voix douce, les manières prévenantes, et un esprit de ruse développé au-delà de toute mesure. Son curieux chapeau se composait d'une natte très fine, très serrée, faite avec les fibres du palmier coucifère et assez solide pour durer plus longtemps que lui, dût-il vivre cent ans. Un baudrier soutenait sa dague en forme de serpe ; les soies d'une queue d'éléphant se dressaient sur son épaule gauche ; il tenait de la main droite une queue de buffle, qui lui servait de chasse-mouches, et avait au poignet, outre sa tabatière et un paquet de tabac, tout ce que lui imposait la superstition : gourdes remplies de talismans, petits sachets de flanelle rouge et noire contenant de la poudre magique, figurines en bois, etc. Ses sujets lui paraissaient fort dévoués et ses fils avaient pour lui un respect, une soumission remarquables. Sa tabatière, une petite gourde, était constamment en réquisition. Il se versait dans la main un quart de cuillerée de tabac et y pressait son pauvre nez jusqu'à ce que la prise lui fût remontée dans le front. Aussitôt après, l'un de ses fils chargeait sa longue chibouque décorée de fil de laiton et d'un gland d'étoffe tressée, une pipe de six pieds de longueur, dont le fourneau était en fer et pouvait contenir une demi-once de tabac. Le roi tirait deux ou trois bouffées jusqu'à ce que ses joues fussent considérablement distendues, se répandait ensuite la fumée sur la poitrine, et repassait la pipe à ses fils en la saluant d'un claquement de doigts. Les fils reprenaient la pipe, se distendaient les joues, et, à l'instar paternel, fumigaient leurs charmes naissants. La chibouque sociable faisait ainsi le tour du cercle, au son des claquements de doigts dont chacun la saluait avec toute la gravité qui convient à l'étiquette.
« Le roi, dit Stanley, nous invita à faire notre demeure de son propre village. Evidemment c'était un maître fourbe ; mais nous
avions faim ; nous approchions des cataractes; il serait bon d'avoir des renseignements; bref, l'invitation fut acceptée. Loyales sujettes, les dames de Tchoumbiri furent pleines d'attentions pour les invités du roi. Elles étaient assez bien faites ; beaucoup d'entre elles avaient la peau d'un brun superbe et de grands yeux ; ensuite, esclaves de la mode, elles portaient des carcans d'airain, qui, chez les plus favorisées, avaient trois pouces de diamètre et pesaient trente livres. Celles-là étaient les épouses du roi ; si le collier n'était pas plus lourd, c'était parce que le mari n'était pas plus riche. Au poids de la collerette s'ajoutaient six livres de fil de laiton en ornements de bras et de jambes. Les mêmes bijoux décoraient les filles et quelques esclaves de Tchoumbiri, qui avait ainsi un trésor ambulant de près de quatorze cents livres de cuivre. Je lui demandai ce que devenait le collier d'une femme morte. Il sourit et me regardant avec tendresse, comme si cette question m'eût gagné son cœur, il se passa le doigt en travers la gorge d'une manière significative. »
Dernier combat. — Le 7 mars, on se sépara de ce rusé chef, qui trouva le moyen de tromper Stanley lui-même, en lui accordantune escorte, d'ailleurs bien payée, qui devait le trahir deux jours après, en laissant sa flottille aux prises avec les Bayanzi du Roango.
Le 9 mars, on découvrit une rivière dont l'embouchure avait environ 225 mètres de large ; Stanley l'appela Lawson. Peu après, au confluent du Koango (Rassaï), alors qu'il attendait le repas, avec impatience, des coups de feu le firent tressaillir et blessèrent plusieurs de ses gens. Une lutte acharnée commença et finit au bout d'une heure par la retraite des sauvages ; mais l'expédition avait quatorze blessés : ce fut son trente-deuxième et dernier combat.
Le voyage se continua le lendemain entre des rives pittoresques : hautes falaises dénudées, pentes couvertes d'arbres de la base au sommet, collines venant tomber à pic dans le fleuve et se retirant pour enclore des vallons boisés.
Le Stanley-Pool. — Le 12 mars, la rivière s'élargit par degrés jusqu'à former une nappe qui fut qualifiée d'étang.
En face, on avait des îles sableuses formant une sorte de plage ; tandis qu'adroite, une longue file de rochers blancs, pareils aux falaises de Douvres, était couronnée d'herbages qui la faisaient tellement ressembler aux dunes du Rent, que Frank s'écria avec enthousiasme : « C'est un coin de l'Angleterre ! » Aidé de la lunette d'approche, et escaladant la partie la plus haute des dunes, il examina ce curieux endroit et vint retrouver Stanley, en lui disant : « C'est bien un étang, un bassin entouré de montagnes. » Puis, sur
l'invitation qui lui fut faite de le baptiser, il demanda « pourquoi on ne l'appellerait pas Etang de Stanley, et ses collines Dovers Cliffs ? » Plus tard, se rappelant ces paroles, l'explorateur a conservé le nom de Stanley à cette expansion lacustre du fleuve, dont la superficie est de trente mille carrés.
A gauche du Stanley-Pool sont les villages de Nchassa, de Nkounda, de Ntamo ; sur la rive droite demeurent les Batéké de Mfoua, dont le chef, un homme cordial et sympathique appelé Mankoneh, parut
Le Stanley-Pool, oit étang de Stanley, traversé par le Congo, en amont des grandes chutes.
très heureux de la visite que lui rendit l'Expédition. Il était curieux de savoir comment elle continuerait son voyage, car il était impossible, disait-il, de descendre les grandes chutes, qu'on entendait au loin, et il offrit de lui servir de guide. Chemin faisant, Mankoneh montra le village d'Itsi, chef de Ntamo, village situé sur la rive gauche, au commencement de la première cataracte. Il parlait d'Itsi avec le plus grand respect, comme s'il se fut agi d'un chef très puissant...
Le lendemain, Itsi, ce roi de Ntamo, vint lui-même rendre visite
184 STAMLEY L'AFRICAIN.
à Stanley et lit avec Frank l'échange du sang. — On voit que les peuplades de l'ouest sont moins sauvages que celles du centre, et cela à cause de leurs fréquents rapports avec les traitants européens du bas Congo.
Le 15 mars, l'Expédition entreprend la descente des Chutes, au milieu des plus grands dangers et au prix de souffrances inouïes.
§ XL Du Stanley-Pool a l'Océan.
Les cataractes du bas Congo. — On avait gagné la région où les tribus, adoucies par le commerce ne devaient plus apparaître en ennemies ; désormais, c'était du fleuve que l'on aurait à se plaindre.
Le cours d'eau majestueux, dont la beauté mystique avait fasciné Stanley et sa suite, pendant une route de neuf cents milles, et fait oublier la férocité de ses bords, était maintenant une rivière furieuse, un torrent d'une puissance infinie, roulant au fond de gorges obstruées, tombant de terrasse en terrasse, et formant de longues suites de rapides et de cataractes.
Le 16 mars, les femmes, les enfants, les bagages furent envoyés, sous la conduite de Frank, près du confluent d'une rivière, que Stanley a appelée Gordon Bennett.
« Allant ensuite prendre le Lady- Alice, dit le vaillant explorateur, je conduisis les canots sur les rapides qu'il s'agissait de franchir. Quand nous arrivions aux rochers, nous empoignions les haussières, et, livrant le bateau au courant, nous le laissions descendre ; puis, nous le ramenions dans un endroit paisible, en aval de la chute. Que l'un des câbles se fût rompu, rien n'eût sauvé la barque et ceux qu'elle renfermait. Ayant ainsi rejoint les marcheurs, nous leur fîmes passer le Gordon Bennett et le camp fut établi.
» Les journées des 21, 22 et 23 mars furent employées à traîner les canots pendant trois quarts de mille sur une large pointe rocheuse puis on se reposa le 24.
Le gouffre du Chaudron. Kaloulou et huit hommes noyés. — « Le travail fut repris le 25, au point du jour, dans une mauvaise portion du fleuve, désignée sous le nom significatif de Chaudron.
» Tandis que je donnais mes dernières instructions, je vis Kaloulou dans le Crocodile, Kaloulou, l'enfant que j'avais fait élever. Je lui demandai ce qu'il faisait là.
» Mais, je sais ramer, Monsieur, me répondit-il avec un sourire et d'un ton suppliant.
— Ah! très bien, » répondis-je.
» Mes rameurs prirent leurs bancs et nous partîmes, serrant de près la falaise.
» Nous eûmes bientôt fait un mille et, tout à coup, à une distance de six cents yards, nous aperçûmes les chutes furieuses désignées depuis sous le nom de Raloulou. Avec un peu d'efforts, nous réussîmes à doubler le cap. à entrer clans la baie, située en amont des chutes, et à gagner l'emplacement qu'on m'avait indiqué. Le premier, le second, le troisième canot arrivèrent peu de temps après moi.
Je commençais a me féliciter du travail du jour, quand, à ma profonde horreur, je vis le Crocodile, au milieu du courant, bien loin de la pointe que nous avions doublée, filant comme un trait dans la direction des chutes. Rien à faire ; j'étais à l'agonie. Trois de mes préférés étaient dans ce canot : Raloulou, Maurédi et Téradji ; et parmi les autres, Rehami Makoua et Vouadi Djoumah, deux de nos hommes les meilleurs.
» Le canot atteignit l'île qui divise les chutes et fut précipité dans le bras gauche. Nous le vîmes tourbillonner trois ou quatre fois, puis plonger dans le gouffre et se redresser, la poupe en l'air.
» Nous sûmes alors que Raloulou et ses compagnons n'étaient plus
» Bientôt après, un autre canot, petit et léger, celui-là, monté par le brave Saoudi, celui qui, en 1875, avait échappé aux lances des Vouanyatourou, fila devant nous comme une flèche ; Saoudi, en passant, me cria d'une voix ferme : « La il Allah ! La il Allah ! Je suis perdu, maître ! »
» Quelques secondes après, nous le vîmes sombrer ; il émergea, fut précipité de terrasse en terrasse, pris par le tourbillon, saisi par les vagues, jeté de l'une à l'autre et disparut derrière l'extrémité de l'île, au moment où la nuit tombait sur cette journée d'horreur.
» Neuf hommes perdus dans une après-midi !...
La cataracte du Lady-Aliee. — » Les rapides auxquels j'ai donné le nom du Lady-Alice débutent par une large cataracte. Le fleuve, dont cette chute accélère le cours, rencontre bientôt une île étroite, formée d'une crête rocheuse. Obstrué par cette chaîne qui le divise, il se rue de chaque côté en vagues horizontales qui viennent se heurter au centre et qui, montant les unes et les autres, forment une longue muraille d'eau écumante.
» Jamais rochers n'ont été plus hauts, plus sourcilleux ; jamais ils n'ont revêtu plus d'horreur qu'en ce moment où, jouet des vagues
tourbillonnantes, Ici Lad y- Alice, pirouettant sur lui-même comme une toupie, était Lancé d'un côté à l'autre, plongeait dans un gouffre béant, pour être aussitôt rejeté sur une crête écumeuse, d'où il retombai! dans un nouvel abîme. Quels regards nous jetions sur le Meuve qui développait sous nos yeux son terrible pouvoir ! Avec quel effroi nous contemplions sa force implacable et irrésistible ! Quels éclairs jetés sur notre passé ! Quel sentiment de notre impuissance !
« La il Allah ! il Allah! criait le jeune Mabrouki. Nous sommes perclus ! Oui, nous sommes perdus ! »
» Au bout de deux milles de cette course folle, nous croisions la baie où nous avions eu l'espoir de camper. Mais le flot se rit des efforts que nous fîmes pour l'atteindre ; il semblait résolu à nous faire boire jusqu'à la lie l'amertume de la mort.
» Tout à coup, un bruit sourd, pareil à celui d'un tremblement de terre, me fit regarder en bas : le fleuve se gonflait comme si un volcan en eût soulevé les eaux. La barque monta au sommet du tertre liquide ; devinant alors ce qui allait avoir lieu, je m'écriai : « Nagez, enfants, sauvez votre vie ! »
» Des coups de rames frénétiques nous firent descendre le monticule et avant qu'il eût fait place au tourbillon habituel, avant qu'il se fût affaissé, nous étions emportés vers la crique où tombe le Nkennké, en aval des rapides du Lady-Alice... »
Vingt fois des scènes semblables se déroulent dans le récit de Stanley, avec le détail d'accidents de toutes sortes, de souffrances causées par les fatigues, les maladies, la dysenterie, les ulcères, les angoisses de la faim, les pluies diluviennes, enfin la nécessité de reconstruire des canots pour remplacer ceux que l'on perdait dans cette lutte de géants.
Mort de Frank Pocock. — Le fatal 3 juin, suffisamment reposée par une halte de sept jours, la troupe se préparait à quitter Mohoua pour aller camper à Zinnga, en amont de la grande cataracte. Les canots devaient être descendus lentement et avec toutes les précautions qu'exigeaient les circonstances. La journée fut fertile en accidents, mais le plus triste fut la mort de Frank Pocock, le Bdèle compagnon de Stanley, le seul blanc qui lui restait. Frank, malade et couvert d'ulcères, mais toujours entreprenant, trop hardi cette fois, voulut, malgré les ordres de son chef, diriger un canot pour descendre la grande chute. Ce fut sa perte.
Stanley ne fut pas témoin du terrible accident ; il lui fut raconté par les compagnons du malheureux jeune homme Anglais, qu'ils appelaient affectueusement « lepetit maitïe. »
Le Lady-Alice, lancé dans les cataractes du bas Coneo.
138 STANLEY L'AFIUUAIN.
...Le canot de Frank, fut saisi par le courant impétueux, et luimême, réveillé de son illusion par le tonnerre croissant des eaux, s'était levé. Le péril, maintenant, lui apparaissait, mais il était trop tard ! Ils avaient gagné la chute et plongèrent au milieu des vagues écumantes. Les eaux furieuses bondirent, sautèrent dans leur barque, les tirent tourner comme sur un pivot ; et sautant, et pirouettant, ils se virent entraînés vers le gouffre béant au-dessous d'eux.
Le moment d'angoisse, de regret et de terreur était venu.
« Accrochez-vous au canot, prenez le cable, tenez ferme! » leur criait Frank en déchirant sa chemise pour nager plus librement.
Avant qu'il l'eut arrachée, le canot était saisi par l'abîme qui se refermait sur lui. Quand le vide fut comblé, une masse d'eau, vomie par le gouffre, rejeta au grand jour le bateau, auquel se cramponnaient des hommes suffoqués.
Après avoir dérivé quelques instants et repris leurs sens, ils se comptèrent, ne se trouvèrent phis que huit et, dans le nombre, il n'y avait pas de figure blanche !
Tout à coup, près d'eux, avait surgi une nouvelle masse d'eau soutenant une forme humaine — celle du « petit maître » — et il en était sorti un long gémissement. Oubliant le tourbillon qui venait de le saisir, la mort à laquelle il venait d'échapper, Oulédi s'était élancé, les bras tendus vers ce corps flottant ; mais avant qu'il eût pu l'atteindre, il avait été ressaisi par le gouffre.
Une seconde après, l'abîme le rejeta. Epuisé, défaillant, Oulédi regagna la rive. Mais Frank ne reparut pas!...
A Isanghila. — « Le 26 juillet 1877, après avoir passé des cataractes très dangereuses, nous entendîmes pour la première fois proférer le nom d'Yellala.
» J'annonçai alors à mes gens que nous n'étions pas loin de la côte. Affaiblis par le jeûne, la fatigue, la maladie, ils furent profondément ébranlés par cette nouvelle.
» Dans son ivresse, Saféni se précipita vers moi, et m'embrassant les pieds : « Ah ! maître, s'écria-t-il, nous sommes chez nous ; plus de sauvages, plus d'estomac vide. Je cours annoncer votre arrivée à vos frères. » L'idée qu'il était fou ne me vint pas à l'esprit; j'attribuai son délire à un état nerveux, que j'essayai de calmer par de douces paroles ; mais il prit son perroquet, le mit sur son épaule et se jeta dans le bois. Je compris alors que j'aurais dû le faire saisir; j'envoyai immédiatement à sa recherche trois hommes, qui revinrent au bout de quatre heures sans l'avoir trouvé ; et nous ne l'avons jamais revu.
» Cependant les cataractes étaient franchies. On approchait de
Borna, et l'on avait rencontré des indigènes connaissant les blancs de la côte.
« Nous n'étion; plus qu'à cinq journées d'Embomma ; mais on nous parlait de trois grandes cataractes et de nombreux rapides. Je ne doutais pas que la grande cataracte d'Isanghila ne fût la seconde Sangala de l'expédition de 1816 : le point d'arrivée de Livingstone était relié à celui de Tuckey.
» Je ne voyais pas de raison pour user le peu de vie qui nous restait encore, à franchir les quatre dernières cataractes d'une partie connue. J'annonçai donc à mes gens que nous allions quitter le fleuve et gagner Borna par la voie de terre. De ferventes actions de grâces à Allah témoignèrent de la joie de toute la bande. »
Abandon du Lady-Alice. — Le 31 juillet, le brave bateau qui avait traversé toute l'Afrique, le Lady-Alice, fut porté au sommet de rochers situés à cinq cents mètres au nord de la cataracte.
Il y avait trois ans que Messenger de Teddington l'avait construit ; deux ans, qu'à la date du jour où nous étions alors, il longeait les promontoires d'Ouzongora, sur le lac Victoria. Un an plus tard, au même anniversaire, il faisait les derniers milles de la circumnavigation du ïanganika, et le 31 juillet 1877, après un voyage de sept mille milles (plus de 11000 km.), il était abandonné au-dessus de la cataracte d'Isanghila, pour y tomber en poussière...
La famine. — Triste chose à voir que cette pauvre bande exténuée qui, le 1er août, montait le versant du plateau ! Près de quarante noms sur la liste des malades : ulcères, dysenterie, scorbut.
« Nous trouvâmes ensuite une vallée contournant le plateau. Montant, descendant, tournant, remontant, nous découvrîmes des villages. Les chefs apparurent en habits écarlates — vieux habits militaires européens. Je demandai clés vivres pour des perles.
« Non, fut-il répondu tout court. — Pour du fil métallique. — Nous n'en avons pas besoin. — Pour des cauris. — Sommes-nous des sauvages? — Pour de l'étoffe. — Attendez le marché. — Quand se tiendra-t-il ? — Dans trois jours. — Impossible d'attendre. — Donnez du rhum et vous aurez tout en abondance. »
» Juste ciel ! Depuis trente-deux mois nous avions quitté la côte ; et ils nous demandaient du rhum ! Ils n'étaient pas insolents, ils étaient insensibles. Pour nous encourager, ils nous dirent qu'un homme robuste pouvait gagner Borna en trois jours. Trois jours seulement et nous aurions des vivres, du confort, du luxe !
» La marche des deux jours suivants nous conduisit à Nsanda. Quand nous fûmes établis, le chef vint nous voir : un jeune homme
amusant, dont l'ivresse était l'état normal. Après quatre heures d'instances, il consentit à faire porter une lettre à Boni a par deux de ses hommes, qui partiraient avec Robert, l'un des miens.
La délivrance. — Le 4 août, «après mon dîner, composé de trois bananes frites, vingt arachides grillées, une tasse d'eau boueuse, mon régime habituel déjà depuis longtemps, je préparai ma lampe faite d'une mèche de charpie trempant dans un peu de beurre de palme, et j'écrivis la lettre suivante :
« A n'importe quel gentleman anglais résidant à Embomma. » Village de Nsannda, 4 août 1877.
» Cher Monsieur. J'arrive de Zanzibar avec cent quinze personnes, hommes, femmes et enfants. Nous mourons de faim. Les indigènes refusent avec mépris nos étoffes, nos perles, notre fil métallique. Ici, on ne peut acheter des provisions que les jours de marché et nous ne pouvons attendre.
» Je ne vous connais pas, mais j'apprends qu'il y a un Anglais à Embomma, et, en votre qualité de chrétien et de gentleman, vous ne repousserez pas ma requête, j'ose l'espérer. Robert vous expliquera notre situation plus complètement que je ne puis le faire dans cette lettre....
» Nous sommes dans la plus grande détresse ; mais si votre secours nous arrive à temps voulu, il me sera possible d'être à Embomma dans quatre jours. J'ai besoin de trois cents pièces de cotonnade pour habiller mes hommes, et surtout du riz ou du grain pour les nourrir, car la mort fait des ravages. Je réponds de toute la dépense... Jusque-là, veuillez me croire, votre tout dévoué,
» H. M. Stanley, » Commandant de r Expédition anglo-américaine pour ï exploration de l'Afrique.
» J'écrivis la même chose en français et en espagnol ; puis, ayant appelé mes chefs et l'équipage du Lady-Alice, je leur dis qu'il y avait une lettre à porter à Borna pour obtenir des vivres ; plusieurs partirent le lendemain. Les jours suivants, nous nous traînâmes pour nous rapprocher d'eux.
» Trois jours après, les vivres arrivaient. Mes pauvres épuisés coururent au devant des porteurs, qu'ils déchargèrent, prenant les sacs de riz, les paniers de poisson, les paquets de tabac, les jetant avec une vigueur incroyable, et déposant avec soin une dame-jeanne où il y avait du rhum.
» Chantons, amis ! chantons, le voyage est fini. Chantons, amis ! chantons fort, voici la grande mer », s'écriait la bande avec ivresse.
» Le lendemain, 9 août 1877, 999 jours après avoir quitté Zanzibar, nous partîmes pour Borna. Sur la route apparut une file de hamacs. L'instant d'après j'étais en face de cinq hommes blancs ; je rougis de la surprise que me causait leur pâleur. Ces gentlemen étaient MM. da Motta Veiga, Pinto Maros, Joao Chaves, Henrique Germano Faro et Muller ; ils me pressèrent de monter dans un hamac pareil au leur, et me conduisirent à la factorerie de MM. Matton et Cookson, où je reçus l'hospitalité la plus généreuse.
» Deux jours après notre arrivée, je m'embarquais avec tous mes gens sur un vapeur qui nous faisait descendre le fleuve pour nous déposer à Rabinda, où MM. Hatton et Cookson ont un autre comptoir.
L'Océan. — « Quelques heures plus tard, nous franchissions le large portail que nous ouvrait l'Océan, bleu domaine de la civilisation !
» Jetant un dernier regard à l'énorme fleuve sur lequel nous avions tant souffert, je le vis s'approcher, humble et soumis, du seuil de l'immensité liquide, simple goutte d'eau, malgré sa puissance et sa fureur, en comparaison de cet incommensurable volume et de cette étendue sans bornes.
» Et mon cœur débordait de la plus ardente gratitude pour Celui dont la protection nous avait permis de traverser le Continent mystérieux d'une rive à l'autre, et de suivre le plus grand de ses fleuves jusqu'à sa dernière limite. »
Après un séjour d'une semaine à Rabinda, l'Expédition fut prise à bord de la canonnière portugaise, la Taméga, dont les officiers lui témoignèrent la plus grande sympathie et eurent pour son chef l'amabilité la plus courtoise. •
A Saint-Paul de Loanda, le major Serpa Pinto et le senhor José Avelino Fernandez offrirent à l'explorateur l'hospitalité la plus large, tandis que toute sa troupe fut défrayée pendant un mois par le gouvernement colonial.
De plus, alors que Stanley se demandait s'il ne serait pas obligé de retraverser l'Afrique pour rapatrier ses gens, le capitaine anglais John Childs Purvis le déchargea de cette inquiétude en offrant à l'Expédition le passage de Saint-Paul au Cap, sur VIndustry, vaisseau de Sa Majesté Britanniqne.
En arrivant à Simon's Bay, près du Cap, le 21 octobre, il trouva une lettre cordiale du commodore W. Sulivan, qui l'invitait à des-
cendre ;'i l'Amirauté, et qui prit immédiatement les mesures nécessaires pour le transport dé l'Expédition à Zanzibar.
Stanley voulut accompagner ses braves jusque là.
Enfin, après avoir accordé un salaire bien mérité à chacun de ses hommes, même aux treize femmes et aux entants qui les avaient suivis, Stanley prit congé d'eux, car il allait s'embarquer pour Aden et l'Europe.
« Moment a la fois doux et triste que celui de notre séparation, dit-il en terminant son récit. Quelle longue et solide amitié se brisait ici ! A travers quelles vicissitudes m'avaient suivi ces braves compagnons ! quelle noble fidélité chez ces natures incultes !
» Pendant des années et des années, dans maintes demeures de Zanzibar, on redira la grande histoire de notre voyage et ceux qui l'ont fait seront regardés comme des héros par leur cercle de parents et d'amis. Pour moi aussi, ces pauvres enfants de l'Afrique, ignorants et incultes, sont des héros. Depuis notre premier combat dans le sauvage Itourou, jusqu'à leur entrée chancelante à Embomma, ils ont toujours répondu à mon appel, comme des vétérans. Jamais ils ne m'ont fait défaut à l'heure du péril; et si l'Expédition a été couronnée de succès, si les trois grands problèmes géographiques du Continent mystérieux ont été résolus, c'est avec l'aide de leurs bras et de leurs cœurs fidèles. »