III. STANLEY, A.GENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO
mes pauvres compagnons et moi, qu'après les flots bleus de l'Atlantique.
» Mais, de retour au Congo et regaillardis, nous regardions cette fois le fleuve africain d'un tout autre œil. Nous l'avions suivi obstinément jusqu'à sa vaste source, ce fleuve géant, aux ondes brunes ! ... Nous l'avions vu sous tous ses aspects : tantôt calme comme un rêve d'été, tantôt terrible, furieux, menaçant nos frêles et basses chaloupes, happant et engloutissant les plus imprudents d'entre nous en ses lames impétueuses, dont les crêtes bavaient une affreuse écume. Et maintenant, ce fleuve superbe semblait répondre par un sourire aux regards tranquilles que nous jetions sur ses eaux paisibles, du haut des ponts de nos solides steamers. Nous lui avons pardonné depuis longtemps le mal qu'il nous a fait. Le temps a émoussé le souvenir de ses crimes. Mort, le passé. Le Congo est toujours un fleuve dangereux, avec lequel il ne faudrait pas badiner, nous le sentons bien. Sa violence devient effrayante quand les rochers cherchent à obstruer sa course, ou quand ses vagues, fouettées par la brise, se soulèvent et retombent, moroses et lourdes, pour se soulever encore. Mais nous aussi, nous sommes forts, de cette force que donnent la science et l'expérience chèrement acquises. Nous bravons aujourd'hui le fleuve géant avec des bateaux d'acier mus par le vapeur. »
De Banana à Ponta da Lenha, le Congo mesure 50 kilomètres, que l'on peut franchir en 3 heures et demie ; sa largeur ne descend pas au-dessous de 3 kilomètres, et le long de chacune de ses rives, aux criques nombreuses, s'étend une large bordure de forêts d'arbres gigantesques.
Ponta da Lenha (Pointe des Bois) est un groupe de factoreries anglaises et hollandaises établies dans l'île Tchiwangi. Au-delà, le fleuve resserré par une suite d'îles ; il ne mesure que 1500 mètres à Fétiche roc, sorte de promontoire, mais reprend à Borna une largeur de 4700 m., divisée en deux bras.
Entre Ponta et Borna, il y a une distance de 45 kilomètres que les steamers franchissent en 4 heures ; les rives sont formées de savanes.
Borna et la traite des nègres — A quelques centaines de mètres de la jetée, Borna, le principal entrepôt commercial du Congo, bâti sur la ligne courbe que trace le rivage, se découvre tout entier à la vue. C'est une agglomération de factoreries, c'est-à-dire de bâtiments détachés servant de magasins, de hangars ou d'ateliers, et flanquant les habitations de leurs propriétaires ou de leurs directeurs, car quelques-uns des chefs d'exploitation ne sont que les
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représentants de sociétés anglaises, hollandaises, françaises ou portugaises établies en Europe, et qui envoient des agents au Congo pour installer des établissements de ce genre sur certains points des deux rives, favorables au tralic avec les indigènes.
» Borna — ou Mboma — , écrit Stanley, a une histoire, une histoire cruelle, une histoire à donner la chair de poule, car ce n'est qu'un tissu d'horreurs, de souffrances, de deuils. La férocité de l'homme envers les autres hommes s'est manifestée ici pendant plus de deux siècles, par l'impitoyable persécution que les blancs y ont exercée contre les noirs. Les blancs achetaient les malheureux noirs par milliers, les enchaînaient par douzaines, les parquaient dans les cales de leurs navires et les expédiaient au Brésil, aux Indes occidentales, dans l'Amérique septentrionale, d'où les infortunés esclaves ne revenaient jamais. Des flottes entières ont vécu de ce trafic... Peut-on s'étonner, aujourd'hui, quand on parcourt du regard ces immenses et stériles solitudes, peut-on s'étonner que la plus grande partie de ce sol opulent demeure inculte et n'offre à la vue qu'une- morne nappe d'herbe qui frissonne sous le vent ? »
Mais depuis l'horrible forfait dont elle fut témoin en 1877, Borna n'a pas été souillée de crimes. Les naturels s'occupent à récolter l'huile de palme, le caoutchouc des forêts, les amandes de noix de ben, les noix de terre, le copal tiré de vieux dépôts, les dépouilles d'ivoire des éléphants ; tandis que les commerçants anglais, français, hollandais et portugais, établis dans le voisinage de ce qui fut jadis le grand marché d'esclaves du Congo, opèrent un lucratif échange entre ces produits et les cotons de Manchester et de Glasgow, les flanelles de Bochdale, les couvertures du Yorksbire, la coutellerie et les armes de Sheffield et de Birmingham, les faïences, les articles de quincaillerie, les perles, le fil de fer importés de différentes parties de l'Europe, les genièvres et le rhum des Pays-Bas et de Hambourg, les tabacs et les poissons d'Amérique.
En amont de Borna. — A 20 kilomètres en amont de Borna, les rives du fleuve, basses jusque-là, prennent un aspect plus pittoresque ; le vaste panorama de plaines que l'on a pu contempler en aval se rétrécit rapidement ; les montagnes de la rive droite, hautes et boisées, rejoignent le fleuve à 15 kilomètres environ ; celles de la rive gauche, plus dénudées et plus sauvages, à 45 ou 50 km.
Le bassin alluvial du bas Congo se clôt ici.
Au delà de la grande île des Princes, où sont inhumés les restes des chefs de Borna, le fleuve se rétrécit considérablement, les îlots disparaissent, la nappe d'eau se présente en une seule masse, qui