III. STANLEY, AGENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO
Massala, il sera le bienvenu et nous lierons amitié avec lui. Que le mundelé exprime librement sa pensée !... »
— Dites, répondis-je, que j'ai plaisir à les entendre parler à l'homme blanc d'un ton si affable. »
Stanley développe ensuite l'objet de sa visite et son dessein de s'établir dans le pays, d'y construire une ville, une route, etc. Il demande leurs conditions. Sur ce, les chefs se consultent.
Quelque temps après, nouvelle réunion, où l'interprète Massala raconte que les chefs sont d'avis que, si le « Mundelé » consentait à vivre parmi eux, il pourrait s'attribuer à son gré tous les terrains non occupés par des villages, des champs cultivés ou des jardins, et y construire autant de maisons, y pratiquer autant de routes, y entreprendre autant de travaux qu'il voudrait. Il devait être considéré comme le Mundelé (commerçant) de Vivi.
» Toutes ces conditions, poursuivit Massala, seront formulées par écrit, vous en donnerez lecture, et l'interprète anglais nous en fera immédiatement la traduction. Mais il faut d'abord convenir de ce que recevront les chefs en échange de ces avantages. »
Là-dessus, amicales mais interminables discussions !...
Le nègre est né avocat. — « S'agit-il de débattre un marché ? dit Stanley. Je gage que l'indigène du Congo l'emporterait sur tous les juifs, chrétiens ou parsis que compte l'univers. Ceux qui n'y réfléchissent pas objecteront que la finesse et l'habileté en affaires ne sont pas possibles chez des noirs dont les moeurs sont si grossières, dont l'ingénuité est la caractéristique. Ingénus, les Africains!... Hommes ou enfants, ils sont tout ce qu'on voudra, hormis ingénus, quand ils ont appris à trafiquer. Ingénus vous-mêmes, ingénus les Peaux-Rouges, si vous voulez ; ce qualificatif ne peut s'appliquer à l'Africain, j'en sais quelque chose, moi qui fraye depuis bientôt dix-sept ans avec la population de l'Afrique. Il m'est arrivé de voir un enfant de huit ans duper plus de monde en une heure que le plus expert des commerçants européens au Congo n'en pourrait duper en un mois. A Bolobo, il y a un petit garçon de dix ans, du nom de Lingengi, qui tirerait plus d'argent d'une pièce de drap valant cent francs, qu'un Anglais de quinze ans ne saurait en tirer d'une pièce de drap qui en vaut mille. Chaque fois qu'il est question d'un indigène du Congo — de la tribu des Bacongos, des Bayanzis, des Batékés, peu importe, — il faut se figurer un personnage sans rival sur le terrain de la chicane et du négoce.
» Il me fallut discuter quatre heures pour arriver à conclure mon marché, et je n'y parvins que grâce à l'éloquence de Dé-Dé-Dé. Encore
STANLEY L'AFKIi AIN.
dus-je payer au comptant une somme de <SOO francs en coupons de drap et un loyer de cinquante francs par mois. Les documents continuant notre accord furent rédigés en bonne et due forme, et signés par toutes les parties intéressées. »
Au surplus, Stanley estime que son acquisition lui a coûté cher, et que le loyer est onéreux. Il fallait bien, toutefois, en passer par là. Vivi est l'extrême limite de la navigation sur le Congo, le lieu le plus lointain de débarquement. C'est à peine si le point où l'on débarque a 300 mètres de longueur, mais la rive une fois améliorée par des travaux de nivellement, les navires pourront y accoster sur un espace de 800 mètres.
Carte du Bas-Congo et de la région des Chutes.
Les premiers travaux, 1er octobre. — Tels étaient les sentiments dont on était animé quand on se mit à l'œuvre. L'Espérance, accompagnée de l'allège en acier, partit pour Moussouko. Quand elle eut ramené une partie du personnel et des provisions de riz et de bœuf, on la renvoya de nouveau pour chercher des machettes, des houes, des piques, des pelles, des pinces, des marteaux de forge, une seconde fraction du personnel. Puis elle fit un troisième voyage pour embarquer une nouvelle équipe d'hommes, des outils, des provisions, des tentes, des auvents, des abris. Et quand cent ouvriers furent réunis, le lent et dur travail que l'on avait à accomplir fut entamé.
On commença par tracer, à travers les hautes herbes, à moitié consumées par le soleil, une ligne allant de la plage au sommet du