III. STANLEY, AGENT DE L' ASSOCIATION DU CONGO
canots, en faisant annoncer son approche par des battements de tambour et une sonnerie de cloches et de cornets à bouquin.
Bien accueilli par ces chefs, ce fut sous d'heureux auspices que l'on prit pied dans la région. Le lieutenant Eugène Janssen ayant été présenté aux chefs, ceux-ci le prirent par la main, le firent monter sur une petite éminence et le prièrent de jeter les yeux autour de lui, pour choisir l'emplacement de sa future maison. Il mit son dévolu sur une colline basse, dominant une grande partie du fleuve.
Le jour qui suivit la conclusion de ces pourparlers fut marqué par l'arrivée d'un jovial quartier-maître de la marine française, nommé Giral. Débordant de santé, M. Giral répandit aussitôt autour de lui l'exubérance de sa gaieté et de sa bonne humeur. Il venait cle visiter Léopoldville et avait enfin relevé le sénégalais Malamine de sa résidence obligatoire à Rinchassa. « Avec cent intelligents et braves jeunes gens comme Giral, dit Stanley, on fonderait facilement un empire en Afrique. »
Exploration du Kwa (Rassaï). — Le 19 mai, Y En- Avant s'engage dans le Rwa, grand affluent de gauche du Congo, que, en" 1877, les fils de Tchoumbiri avaient désigné faussement à l'explorateur sous le nom d'Ibari-Nkoutou. Le Rwa, disent les indigènes, est formé de deux rivières, l'une noire, le Mfini, venant du nord ; l'autre blanche, le Mbihé (Rassaï), venant du sud. D'après eux, le Mfini est très large, mais se termine par la jonction des deux rives, circonstance qu'ils dépeignaient en joignant les deux mains. De fait, il y a là un lac, comme Stanley le vérifiera.
Quant au Mbihé, on le disait innavigable, tant à cause des rapides bouillonnants que des peuplades féroces qui en défendent l'accès.
Stanley résolut toutefois d'essayer, et partit avec 14 hommes et des vivres et ballots pour neuf jours. Le Rwa est un cours d'eau rapide, profond, dont l'embouchure large de 400 mètres est encaissée dans des murs d'argile rougeâtre ; plus loin, il s'élargit jusqu'à atteindre trois kilomètres, et se remplit d'îles, qui laissent entre elles des canaux tortueux.
En explorant les rives, on trouva dans un village des plantations de cassave et de cannes à sucre dont on s'empressa de faire provision. Stanley eut là quelques instants de gaieté qui témoigne de la souplesse de son tempérament.
« Le guide de Gobila, dit-il, me fait voir les champs et les plantations de cassave ; il déracine plusieurs tubercules dont la grosseur et la beauté leur vaudraient le premier prix dans] une
exposition agricole ; il me signale aussi des cannes a sucre gigantesques et dont le goût est exquis. Je me fais à moi-même l'effet d'un enfant des villes tout à coup lâche dans la campagne. J'admire tout, je croque des légumes crus, je mors dans la canne à sucre comme un sauvage de l'Afrique centrale, je ne me lasse point de manger les noix de terre si grasses, si blanches et si tendres. Et non content de goûter a tout, j'emplis mes poches ; mes poches une fois bourrées, j'ai recours à ma casquette et enfin je retourne triomphalement vers le steamer pour montrer tous ces produits indigènes à Albert, qui manifeste sa satisfaction en rongeant à belles dents une canne â sucre. Et chacun d'exprimer, par de larges sourires, la joie que lui cause notre heureuse situation, car, pour la première fois depuis notre arrivée en Afrique, nous sommes exempts de toute préoccupation sérieuse, débarrassés de tout travail absorbant. Le souvenir des inquiétudes et des privations éprouvées en commun est écarté. On nous prendrait pour une bande d'écoliers en vacances et qui se promettent le maximum des plaisirs de la vie.
» Plus loin ?nous rencontrons trois canots, et nous proposons à leurs équipages de les remorquer.
— Hum !... répondent-ils. C'est a voir. Nous avons un peu peur. Que sont donc ces machines qui tournent (les roues à aubes) ?
— Ne craignez rien. Nous allons vous donner une corde à laquelle vous vous cramponnerez ; et, grâce à nous, vous arriverez â Mousyé dès ce soir.
» Ils se décident à tenter l'épreuve. Nous leur jetons la corde ; ils s'y attachent ; le steamer s'ébranle, les roues se mettent à tourner rapidement sur elles-mêmes, en soulevant des cascades d'eau brune. Bientôt le premier canot paraît sur le point de chavirer, et le timonier manque de perdre l'équilibre. Alors nous stoppons.
» Les pauvres indigènes en profitent pour se séparer de nous.
— Non ! En voilà assez, s'écrient-ils en secouant la tête. Ces machines tournantes sont conduites par de mauvais génies.
» Puis, voici d'autres canots, et leurs équipages de s'écrier :
— Où allez-vous donc, vous autres ? Que signifie tout cela ? Quelle est cette chose étrange qui marche seule sur l'eau ?
— Ma foi ! répond notre guide Ankoli, nous allons rendre visite â la reine Gankabi. Voici Boula-Matari... Vous savez... le frère du grand Gobila. Et ceci est le bateau de l'homme blanc. Ah ! il n'y a que les blancs qui sachent construire de si belles choses !...
» Là-dessus, cri d'admiration général. Et les canots de se rapprocher lentement, avec les plus grandes précautions, de crainte