III. STANLEY, AGENT DE L'ASSOCIATION DU CONGO
L'affreuse scène ayant eu lieu la veille, les assaillants ne pouvaient être loin. Stanley les rencontra, en effet, le lendemain, 27 novembre, campés au bord du Congo ; pour la première fois, ils venaient de pousser leurs razzias aussi avant vers l'ouest. Ils invitèrent Stanley à s'établir auprès d'eux et lui firent, comme par le passé, à Tabora, Oudjiji et Nyangwé, l'accueil le plus empressé.
Plus de 1300 esclaves, capturés la veille, étaient dans leur camp! (1)
Stanley ne pouvait songer à les délivrer, et son cœur dut saigner de se sentir impuissant à secourir tant de misères. Du reste, délivrer les captifs, ce n'était, en ce moment, que les sauver de l'esclavage pour les vouer à la famine. C'était de plus, compromettre peut-être pour longtemps, la marche de la civilisation dans ces contrées lointaines et la sécurité des blancs qui allaient s'y fixer. Il fallut patienter.
Stanley quitta donc les traitants, et le lendemain ayant à bord un interprète, il se dirigea vers les chutes, qui étaient proches.
Aux Stanley- Falls. — Il y arriva le 1er décembre, au matin. Les trois vapeurs jetèrent l'ancre à une certaine distance de la rive nord, tandis que la baleinière YEclaireur s'avança vers les villages, avec le guide. Une heure après, elle revenait, ayant à bord les principaux chefs des environs. L'entrevue fut extraordinairement cordiale. Après un long palabre et bien des embrassades, l'expédition fut invitée à faire vapeur en avant et bientôt elle campa au pied même de la première cataracte.
Le surlendemain, il fut décidé que le poste avancé de la civilisation serait élevé au milieu du fleuve, dans l'île d'Ouana-Rousani. Cette île, longue de 2000 mètres, large en certaines parties de 6 à 700, est située à environ 4 kilomètres en amont de la première chute. Elle est d'un accès facile, salubre, fertile et fort peuplée.
Des traités furent signés avec les chefs, le bâtiment de la station fut élevé et le drapeau de l'Association hissé au-dessus des eaux du Congo, à égale distance des deux océans, c'est-à-dire au cœur même de l'Afrique. Alors Stanley envoya,, via Nyangwé, un courrier au capitaine Cambier, commandant de Karéma, pour l'informer de l'événement important qui venait de s'accomplir à une centaine de lieues seulement de l'extrémité septentrionale du lac Tanganika.
La direction de cette station lointaine fut confiée au mécanicien du Royal, l'anglais Bennie. Stanley lui laissa 10 Zanzibarites et 20Haoussas, avec des vivres pour une année.
(1) Pour les détails de cette triste scène, voir notre Traite des Nègres, chap. IX.
Retour à Léopoldville. —Le 10 décembre, l'explorateur quitta la nouvelle station des chutes et reprit enfin la route de Léopoldville, repassant par les stations déjà créées, et établissant de nouveaux postes intermédiaires.
Le 20, il est a Oupoto, où il signe un traité ; — le 25, à Bangala — le 2Î), à Ouranga : nouvelle fraternité du sang ; — le 30, à Equateurvïlle, où tout va à merveille.
L'année 188i le trouve, le 14 janvier, à Loukoléla; — le 10, à Bolobo, où de nouveau ir rétablit l'ordre troublé ; ■ — le 18, a Kwamouth, puis ù Msouata, où tout va bien ; — le 20, à Kincbassa, et le soir du même jour à Léopoldville, où les choses sont dans la situation la plus prospère.
Ainsi, en moins de 5 mois, l'intrépide organisateur avait fait le voyage des Falls, aller et retour, sans compter les manœuvres intermédiaires ; il ramenait intacts son personnel et ses quatre petits bateaux. Les fatigues ne se comptaient pas, mais se conçoivent facilement.
« Je suis complètement rendu, dit-il dans son rapport à l'administration de Bruxelles. Je souffre de rhumatismes dans les reins, contractés en restant toujours assis dans une petite embarcation, et j'ai le foie congestionné, à cause du manque d'exercices. Le travail de ces cinq mois a été pour moi incessant et exténuant : à terre, constamment forcé de parler, de persuader, de négocier ; a bord, faisant sans cesse la garde pour la surveillance des embarcations. En arrivant, je me suis mis au lit et j'ai été pris par la fièvre. Aujourd'hui j'en suis exempt, mais le travail ne manque pas ; j'ai encore un terrible lot à faire.
» J'ai rapporté du Haut-Congo une foule de choses intéressantes pour votre musée de Bruxelles ; elles seront soigneusement empaquetées et expédiées. »
Départ pour l'Europe. — C'est assez dire que Stanley, explorateur, ingénieur, administrateur de l'Association internationale du Congo, avait bien mérité du repos, et il résolut de partir pour l'Europe où, du reste, des affaires sérieuses l'attendaient.
Il fit donc ses adieux a tous les chefs indigènes réunis en grande cérémonie sur la place de Léopoldville, ainsi qu'à tout le personnel européen et africain de la station.
En quittant l'Afrique, il laissait comme suppléant le brave capitaine Hanssens, chargé spécialement des affaires du haut Congo, puis un certain nombre d'autres officiers distingués, tels que Saulez, Van de Velde, Valke, Braconnier, Coquilhat et Van Gèle, les docteurs Van