IV. STANLEY AU SECOUES d'EMIN-PACHA
» Lorsque, en 1878, Emin-Effendi reçut de Gordon le titre de gouverneur de la province de l'Equateur, il trouva le pays dans un état de complète désorganisation et redevenu un plantureux terrain de chasse pour les razzieurs d'esclaves. Quelques mois après il avait à peu près nettoyé les écuries d'Augias, mis en fuite les voleurs de chair humaine, congédié en partie la soldatesque égyptienne, bientôt remplacée par des troupes indigènes mieux disciplinées ; il avait encouragé l'agriculture et ramené partout la paix et l'abondance. Le déficit qui, avant son « règne », allait grossissant de plus en plus, diminuait rapidement, et, au bout d'un an ou deux, l'argent affluait dans les coffres. Mais les mauvais jours approchaient. »
Il ne paraît pas qu'Emin ait été inquiété avant le commencement de 1884, où les Mahdistes envahirent la province du Bahr-el-Ghazal et s'emparèrent de son gouverneur Lupton-Bey. En prévision d'une semblable attaque, Emin retira de Lado ses magasins et ses troupes, et se replia vers le sud, à Wadelaï, sur le Bahr-el-Djebel, la branche du Nil qui sort de l'Albert-Nyanza, et à peu de distance de ce lac. Il continuait sa tâche et ses recherches géographiques.
Le 27 mai 1884, il recevait la nouvelle de la capture de Lupton- Bey, et le 28 janvier 1885, une lettre du Mahdi lui-même, qui lui ordonnait de se soumettre.
Heureusement pour lui, les événements ramenèrent brusquement les Mahdistes vers le nord, et Emin profita de ce répit pour organiser la défense de sa province, désormais séparée du reste du monde civilisé.
Ses troupes se composaient alors d'environ 1500 hommes, armés de fusils Bemington, tous soldats noirs, à l'exception d'une quarantaine de soldats égyptiens, plus particulièrement préposés au service de l'artillerie. Elles étaient commandées par dix officiers égyptiens et quinze Soudanais, et continuaient à faire leur devoir.
Ces \ 500 soldats, divisés en garnisons de 100 à 200 hommes, occupaient dix stations, neuf sur les bords du Nil même : à Lado, Redjaf, Bedden, Rirri, Mouggi, Laboré, Ghor-Ajou, Doufilé et Wadelaï ; la dixième, à Fatiko, dans l'intérieur du pays des Choûli. Sur le Nil, les deux steamers, le Nyassa et le Khédive, assuraient les communications entre ces différents postes et, à l'occasion, pouvaient coopérer à leur défense.
Quant aux fonctionnaires égyptiens et cophtes, leur nombre pouvait être estimé à 200. Si on compte en moyenne, pour chaque homme, fonctionnaires, officiers ou soldats, trois ou quatre femmes, enfants ou esclaves, on arrivait à un chiffre total d'au moins huit
mille âmes, constituant ce que les journaux anglais appelaient « le peuple d'Emin-Pacha. »
« Nous avons passé par îles épreuves terribles, écrit Emin ; mais heureusement que le vieux proverbe : « Le malheur est la mère de l'invention» est toujours vrai. Toutes nos stations sont activement occupées par les travaux agricoles. Nous avons cultivé le coton, appris à filer et à tisser ; je vous envoie, à titre d'échantillon, un joli mouchoir de notre fabrication. Nous avons introduit ici l'art de la cordonnerie : vous seriez étonné de voir les résultats auxquels nous arrivons. Nous fabriquons notre savon avec de la graisse et des cendres, nos bougies avec de la cire ; une graine d'hibiscus remplace le café et nous nous sucrons avec du miel ; j'oublie de vous dire que nous avons aussi obtenu dans nos jardins un tabac splendide. Personnellement, je suis seulement privé de livres et de journaux, et aussi de quelques produits pour mes préparations scientifiques. »
Les difficultés, en 1886, étaient le manque absolu de marchandises d'échange et d'approvisionnements, la crainte d'être bientôt à court de munitions de guerre, l'impossibilité absolue dans laquelle on se trouvait de communiquer avec l'Europe et de lui faire connaître cette situation critique.
Junker et Gasati. — Les deux principaux compagnons d'Emin- Pacha dans ces dernières années, étaient le docteur Junker, naturaliste russe, explorateur du Bahr-el-Ghazal et du pays des Nyam-Nyam, et le capitaine italien Casati, qui fut adjoint à Gessi-Pacha et explora le pays des Mombouttous.
Dans leurs courses d'explorations, le premier était parvenu à l'ouest jusqu'à Ali-Robo, sur le Makoua-Ouellé, et le second, au sud, jusqu'aux rives du Népoko (affluent reconnu plus tard de l'Arouwimi), lorsque l'un et l'autre, prévenus par Lupton-bey des progrès des Mahdistes et du danger qu'ils couraient, se hâtèrent de reprendre la route du Nil, et revinrent à Lado, auprès d'Emin-Pacha (janvier 1884).
« Après trois années passées au milieu des soucis et d'incessantes inquiétudes, de travaux multiples et de préoccupations de toute nature, les trois Européens que le hasard des circonstances avait réunis et tenait bloqués sur le haut Nil, songèrent à rentrer en relation avec l'Europe, dont ils étaient sans nouvelles depuis le mois d'avril 1883 et dont ils se croyaient oubliés.
» Dans le courant du mois de décembre 1885, il fut donc décidé que, tandis que le capitaine Casati continuerait a seconder Emin- Pacha sur le Nil, particulièrement dans ses rapports avec les peuplades