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IV. STANLEY AU SECOUES d'EMIN-PAOHA

Sauf l'hostilité ouverte, les esclaves d'Abed-ben-Salim ont fait contre nous leur possible : vêtements, carabines, cartouches, ils achetaient tout ; nos hommes étaient absolument dépouillés quand il fallut quitter la station. La force physique de notre troupe avait tellement baissé, qu'il devenait impossible de faire le portage du bateau et de 70 ballots d'effets.

Le tout resta chez Kilonga-Longa s«us la garde du chirurgien Parke et du capitaine Nelson, celui-ci incapable de marcher plus longtemps.

La grande forêt. — Stanley parle à plusieurs reprises dans ses lettres de la formidable forêt du Congo, grande comme la France et la péninsule ibérique réunies, mais nulle part aussi éloquemment que dans celle adressée à M. Bruce, d'Edimbourg.

«Pendant que j'étais en Angleterre, étudiant les meilleures routes ouvertes vers l'Albert-Nyanza, je me croyais très généreux en m' accordant deux semaines de marche pour traverser la forêt qui s'étend entre le Congo et la région des herbes, mais comment imaginer nos sensations quand, mois après mois nous ont vus marcher, ramper, patouiller, plonger, nous glisser au travers de la même et sempiternelle forêt.

Cent soixante jours ont passé avant que nous ayons pu dire : Grâce à Dieu, nous sortons enfin de ces ténèbres ! — Une fois, noirs et blancs, nous nous sommes trouvés presque fourbus. Septembre, octobre, la moitié de novembre 1887, pourrons-nous les oublier jamais ! Octobre, surtout, est gravé dans notre mémoire par toutes les souffrances que nous avons endurées. Essayez de vous figurer un peu cette forêt : — Prenez un épais taillis d'Ecosse, tout dégouttant de pluie; non, imaginez plutôt des arbres arrêtés dans leur croissance par l'ombre impénétrable de vieux géants élevant leurs têtes entre 40 et 60 mètres de haut : ronces et épines abondent dans le sous-bois, de paresseux cours d'eau serpentent à travers les ténèbres de la jungle, et parfois aussi quelque profond affluent de la grande rivière.

Figurez-vous cette forêt, ces jungles, à toutes les périodes de croissance ou de vétusté ; vieux arbres pourris, déracinés, inclinés d'une façon menaçante, puis tombant enfin ; fourmis, insectes de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes couleurs, murmurant ou bourdonnant à vos oreilles ; singes et chimpanzés au-dessus de vos têtes, bruits étranges d'oiseaux ou de bêtes, craquements dans le fourré sous la lourde et impétueuse ruée d'une troupe d'éléphants ; nains armés de flèches empoisonnées, blottis derrière quelque nœud de racine ou dans quelque coin obscur ; indigènes à peau brune, forts,

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solides, portant des javelots a pointe terriblement aiguë, debout; lance en arrêt, immobiles comme des troncs d'arbre. Et la pluie tombant à grosses gouttes, au moins de deux jours l'un, d'un bout à l'autre de l'année, une atmosphère impure et ses présents si redou lés, lièvre et dysenterie; tout le jour une pénombre livide, et, la nuit, une obscurité presque palpable ; dites-vous bien que cette forêt couvrirait tout l'espace entre Plymouth et Peterbead, et vous aurez une faible idée de tout ce que nous avons souffert du 28 juin au 5 décembre 1887 et de tout ce que nous souffrirons de la date présente au 10 décembre 1888, où j'espère faire mes derniers adieux à la forêt du Congo. »

Quelle vigueur de description ! Il continue ainsi :

« Jusqu'à Ibouiri les souffrances de mes hommes avaient été si terribles, les calamités si nombreuses, la forêt s'étendait si vaste autour de nous, qu'ils se refusaient à croire mon discours sur les plaines où paissent vaches et brebis, sur le Nyanza et l'homme blanc, Eniin- Pacha. J'avais comme la sensation de les traîner après moi, avec une longue chaîne passée autour de mon cou : « Allons, enfants ! du courage ! Nous arrivons à un pays que n'ont pas encore ravagé ces brigands ; vous y mangerez à souhait, vous y oublierez vos misères ! allons ! montrez -vous hommes ! pressez un peu le pas ! » Mais, vaincus par la faim et les souffrances, ils vendaient leurs carabines pour quelques épis de maïs, ou désertaient avec les munitions.... Ils étaient complètement démoralisés. Voyant que prières, supplications, menaces, punitions même devenaient inutiles, il me fallut en venir aux mesures extrêmes : deux des plus insoumis furent pendus en présence de tous.

L'effet fut décisif. Désormais il n'y eut plus de récalcitrants.

Le 12 novembre, quand se termina cette faim et cette longue misère — elle durait depuis le 31 août — noue étions réduits à l'état de squelettes. Des 389 inscrits au départ de Yambouya, 174 seulement pouvaient répondre à l'appel, encore plusieurs semblaient prêts à rendre l'âme.

Un repos assez prolongé nous était indispensable.

L'abondance dans la plaine. — Mais à Ibouiri nous avions franchi les abords de cette région maudite ; nous entrions sur un sol vierge, dans une contrée populeuse.

Les treize jours à Ibouiri passèrent en bombance : poules, chèvres, bananes, maïs, patates douces, ignames, fèves, etc., les vivres étaient inépuisables et nos hommes s'en donnaient à satiété.

Le 1er décembre, du sommet d'un éperon de la montagne que j'ai

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