IV. STANLEY AU SECOURS D'EMIN-PACHA
257 membres il n'en restait que 71 ! Et sur ces 71, quand j'en passai la revue, 52 tout au plus paraissaient capables de rendre quelques services ; encore avaient-ils l'air d'épouvantails aux moineaux ! Tandis que notre troupe, en dépit de l'opposition des naturels, avait fait en seize jours la route de Yambouya à Banalya, la seconde colonne en mit quarante-trois. Le récit de M. Bonny sur ce qui s'était passé pendant les treize mois et vingt jours de notre absence, ne fut qu'une longue suite de désastres, de désertions, de morts. Je n'ai pas le courage de m'appesantir sur ces détails presque incroyables...»
Qu'était-il arrivé ? Nous suppléerons ici au récit de Stanley. Des renseignements ultérieurs nous ont appris que parmi les causes du désastre de Barttelot, il faut compter les lenteurs calculées, semble-l-il, de Tippo-Tip à envoyer les 600 porteurs qu'il avait promis, ce qui força l'arrière-garde de séjourner près d'un an à Yambouya.
La disette, les maladies, la mortalité se firent bientôt sentir au camp. La fourberie des Arabes d'un poste voisin ; la mésintelligence entre les chefs ; la dureté ou l'inhabileté du major augmentèrent les tristesses de la situation. La troupe était déjà réduite de moitié — 25 Soudanais et 1 20 Zanzibarites, — • lorsque 400 porteurs Manyéma arrivèrent avec Tippo-Tip, le 4 juin. Le 11, l'arrière-garde quitta enfin Yambouya, mais dans des conditions d'imprévoyance et de désordre telles, que l'officier belge Van Gèle, qui la vit alors, assure que sans l'autorité de Tippo-Tip, un coup de main aurait eu lieu de la part des soldats contre leur chef.
A peine en route, les difficultés se renouvellent ; Barttelot quitte sa troupe pour aller revoir Tippo-Tip aux Falls, puis il vient la rejoindre à Banalya le 18 juillet. Le soir, le camp était en fête. Mais Barttelot, agacé par les chants, les fait cesser. Le Lendemain matin, paraît-il, entendant la femme d'un Manyéma, qui chantait en s'accompagnant du tambour, il l'apostropha vivement et la menaça. Le mari de cette femme, nommé Sanga, redoutant la vengeance du chef, le tua d'un coup de fusil !
Ce malheur en amena d'autres.
La désertion des porteurs s'ensuivit, et plusieurs Zanzibarites se rendirent chez les Arabes. Pendant que le brave M. Bonny cherchait à rétablir l'ordre, M. Jameson dut retourner aux Falls pour chercher d'autres porteurs, après quoi il alla à la rencontre de M. Ward, à Bangala, mais il y mourut de fatigues et de fièvre, le 16 août.
M. Bonny restait seul des cinq Européens de l'arrière-garde, lorsque Stanley la retrouva à Banalya.
Ce désastre avait eu pour conséquences : les contremarches du chef, ses fatigues incroyables et la perte d'un temps précieux, — plus de 18 mois — moyennant lequel Stanley eut peut-être pu prévenir l'arrestation d'Emin par ses troupes et l'évacuation du Soudan !
Ces tristes événements eussent été de nature à décourager tout autre que ce rude lutteur. Loin de se dire qu'il avait assez fait pour son honneur, puisqu'il avait retrouvé Emin et qu'il eût pu le ramener par la voie du Congo, si ce dernier l'eut voulu, Stanley, fidèle à sa promesse, ne pensa qu'à retourner au lac Nyanza et à se replonger dans l'inconnu.
Mais auparavant, il écrivit de Banalya à Tippo-Tip une lettre affectueuse où, le traitant en « camarade » il l'invite à venir avant 11 jours, le rejoindre et l'accompagner. Tippo-Tip déclina cette invitation, sous de vains prétextes : chose étrange de la part d'un marchand d'ivoire qui savait qu'un énorme approvisionnement de cette marchandise appréciée se trouvait à Wadelaï.
Stanley dut se confirmer dès lors dans le soupçon qu'il manifesta plus tard de la duplicité du « cauteleux Arabe », soupçon qui, s'il se vérifie, mettra peut-être sur la responsabilité de Tippo-Tip le massacre de Barttelot, et les mécomptes qui s'en suivirent.
L'avenir nous dira ce qu'il en est.
§ VIII. 3e Maeche en avant: de Banalya a Kavali (1).
On remonte l'Arouwimi. — Après avoir recueilli les restes de la troupe de Barttelot, Stanley reprend avec M. Bonny la route du lac, à travers mille dangers. «Je m'étais solennellement engagé, dit-il, à retourner vers Noël au lac Albert.
Mon arrière-garde était dans la plus déplorable condition ; des membres survivants, je ne croyais pas qu'une cinquantaine pût arriver au lac ; mais je réussis à me procurer bon nombre de canots ; colis et malades y furent déposés et transportés si vite et si heureusement, que les morts furent rares. Malheureusement les indigènes,
1) La première marche en avant de Stanley est celle qui d'Yambouya le conduisit à Kavali en 171 .jours, ('28 juin au 16 décembre 1887).
Dans la seconde, après être revenu au Fort Bodo pour' reprendre son bateau (en 22 jours), il repart du Fort Bodo pour Kavali (du 2 au 21 avril: 20 jours).
Enfin, revenu du lac à Banalya en 82 jours, la troisième et dernière macheen avant va le reconduire avec son arrière-garde de Banalya à Kavali en 137 jours, [!« septembre 1888 au 1G janvier 1889).
Quel rude marcheur ! Et à travers quelles dillicultés !