IV. STANLEY AU SECOURS D'EMIN-PACHA
qui, et à plusieurs fois, venaient de repousser les incursions des brigands d'Ougaroua, connaissaient maintenant leur force : ils nous causèrent beaucoup d'ennuis et nous infligèrent des pertes considérables, s' attaquant aux plus solides de nos hommes, à ceux qui supportaient à la fois les dangers des combats et la fatigue de manœuvrer les canots.
Quand la navigation devint trop difficile, je donnai l'ordre d'abandonner les barques. Nous étions alorsàquatrejournéesau-dessusdela station d'Ougaroua, à 500 kilomètres environ au-dessus de Banalya.
Comme la rive sud de l'Itouri nous était bien connue, avec ses terreurs et son intolérable disette, nous décidâmes d'essayer du nord ; pourtant, pendant quelques jours, notre route devait traverser les malheureuses contrées qu'avaient occupées les bandes arabes ; 260 kilomètres nous séparaient encore de la savane : mais notre imagination déroulait la perspective de plantureux repas de bœuf, de veau, de mouton, sans compter une agréable variété de légumes, et de l'huile et du beurre pour assaisonner le tout. Les dissertations sur ce sujet, de ceux qui avaient vu le Nyanza, stimulaient les cœurs faibles et relevaient le courage des revenants de l'arrière-garde.
Le 30 octobre, nous disons adieu aux canots ; les marches recommencent pour tout de bon, et, deux jours après, nous découvrions une belle plantation de bananes surveillées par des nains. Moyennant dédommagement, nos gens firent main basse sur la récolte pour en emporter autant que possible en prévision de la traversée du désert.
Puis dix jours s'écoulèrent avant qu'on arrivât à une autre plantation, et, pendant ce temps, il nous mourut plus d'hommes que nous n'en avions perdu entre Banalya et Ougaroua. La petite vérole se déclara parmi les Manyéma et leurs esclaves ; la mortalité fut terrible ; nos Zanzibarites échappèrent, car ils avaient été vaccinés â bord du Madura.
Nous étions arrivés à quatre journées de marche au-dessus du confluent de Plhourou et de l'Itouri, et â 2 kilomètres, même moins, de l'Ihourou. Impossible de traverser ce violent et puissant tributaire de l'Arahouimi : nous eûmes à en longer la rive droite jusqu'à ce qu'on trouvât le gué.
Quatre jours après, nos hommes traversaient en chancelant le principal village du district d'Andikoumou, entouré par les plus belles plantations de bananiers et de figuiers bananes que nous eussions encore vues. Pour se refaire de leurs quatorze jours de misère et de faim, nos engagés se gorgeaient d'une telle façon que leurs excès diminuèrent encore un effectif déjà si réduit. Dans la propor-
tion il'im sur vingt, nos porteurs lurent pris de maladies qui les rendirent absolument incapables de travail.
Six autres étapes dans la direction du nord nous amenèrent à une station florissante, Indeman, située a quatorze journées de marche de la rivière que nous supposions être Vlhourou. Nous cherchâmes et trouvâmes un lieu propice pour construire un pont. M. Bonny et les Zanzibarites se mirent de tout cœur â la besogne, et quelques heures après, nous entrions dans un district que n'avaient pas encore visité les Manyéma.
Le camp de la famine. — Dans cette nouvelle contrée, entre les branches droite et gauche de l'Ihourou, les nains — les Ouamboutti — étaient fort nombreux, et les conflits entre ces rusés petits hommes et nos engagés se succédaient chaque jour, non sans dommage pour les deux partis. Ceux que nous réussissions â capturer pour les utiliser comme guides, me conduisaient invariablement, pour je ne sais quelle raison, dans la direction de l'est ou de l' est-nord-est, tandis qu'il me fallait aller au sud-est, vu que nous avions été trop au nord en cherchant à traverser le Doui. Nous dûmes suivre les passées d'éléphants ou de gibier orientées dans le sens requis, mais le 9 décembre, le manque de vivres nous força de faire halte au milieu d'une vaste forêt, dans un lieu que ma carte plaçait à 4 ou 5 kilomètres de l'Itouri, avec lequel plusieurs de mes gens avaient fait connaissance lors de notre séjour â Fort-Bodo. J'envoyai 150 porteurs armés de carabines, à une station située à 24 kilomètres en arrière, et plusieurs Manyéma demandèrent â les accompagner.
Je copie sur mon journal une partie de ce que j'écrivais le 14 décembre : « Six jours se sont écoulés depuis le départ de nos fourrageurs... Je n'avais plus qu'âme demander pourquoi nos gens ne revenaient pas. Le cinquième jour, ayant distribué tout ce qui restait de farine dans le camp, et tué la seule chèvre que nous possédions, je dus ouvrir les caisses aux vivres d'officiers ; elles ne contenaient autre chose que du thé, du café, du sucre, un pot de sagou et quelques pots de beurre pesant 450 grammes. Avec un de ceux-ci et deux pleines tasses de ma farine, je fis faire une sorte de bouillie. L'après-midi, un de nos jeunes serviteurs mourut; la plupart des autres engagés étaient dans un état des plus décourageants ; ils tombaient de faiblesse dès qu'ils essayaient de se lever. La vue de ces malheureux agissait sur mes nerfs au point que je commençais à sentir pour leurs souffrances, non seulement une sympathie morale, mais une sympathie physique, comme si leur marasme était contagieux. Un porteur madi succomba le soir même ; le dernier de