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IV. STANLEY AU SECOURS D'EMIN-PACHA

nos Somalis montrait des symptômes de coma ; le peu de Soudaniens qui nous restaient avaient à peine la force de bouger.

Le sixième jour, j'émis l'idée d'aller moi-même à la recherche des fourrageurs. M. Bonny m'offrit de garder le campement avec dix hommes,, à condition qu'on lui laissât les vivres indispensables ; avec les plus valides j'irais à la recherche des manquants. Une écuelle de bouillie par personne et par jour, — cent portions pour dix personnes pendant dix jours, — il m'était encore possible de les fournir, mais les malades et les faibles, ceux-là devaient jeûner jusqu'à ce que m' advînt quelque meilleure fortune ! Donc je préparai lait condensé, farine, biscuits, et remis le tout en garde à M. Bonny.

D'un ton encourageant, quoique jamais je ne me fusse senti le cœur si lourd, je dis à mes quarante-trois aftamés que je repartais à la rencontre de mes hommes : je les trouverais sans doute en chemin, et, dans ce cas, je les ramènerais à la course et ils auraient quelque chose à manger. Je laissais après moi vingt-six malheureux, malades, mourant de faim, perdus sans ressources si le secours n'arrivait pas dans les vingt-quatre heures.

Partant le 7e jour nous fîmes 15 kilomètres dans l'après-midi : plusieurs cadavres gisaient sur la route ; le lendemain au matin (huitième jour), nous rencontrâmes nos gens, marchant tout à leur aise. Je les entraîne immédiatement au pas accéléré ; vingt-six heures après notre départ du « camp de la Famine », nous y ramenons une joyeuse abondance : bientôt, de tous côtés on voit bouillir farines, grains concassés, figues, bananes : les bananes grillent sur les braises, la soupe de viande cuit lentement dans les marmites.

Jamais, dans toutes mes expériences africaines, je n'avais vu de si près la mort par inanition absolue. Vingt et une personnes succombèrent dans ce terrible campement.

Enfin, j'eus la bonne fortune, dans la journée du 20, de toucher à l'angle ouest de nos plantations du Fort-Bodo.

Au fort Bodo. — Le lieutenant Stairs et ses hommes y étaient encore, mais au nombre de 51 seulement au lieu de 59 ; pendant les sept mois que dura mon absence, ils n'avaient reçu aucune nouvelle d'Emin-Pacha ou de M. Jephson, qui, d'après nos conventions, devaient venir m'y rencontrer. Je connaissais l'énergie de celui-ci ; pourquoi cette longue absence, admettant même que les affaires de la province eussent retenu Emin ?

Le 23 décembre, les deux escouades réunies continuèrent leur marche vers l'est, et comme, par suite des cinquante ballots repris

au fort, il fallait organiser des relais, nous n'arrivâmes que le 9 janvier au bac de l'Itouri (haut Arouwimi), notre dernier campement dans la forêt, sur la lisière de la savane.

Mon inquiétude au sujet de M. Jcphson et du Pacha ne me permettait pas de perdre mon temps a faire ainsi doubles convois ; donc, choisissant une riche plantation et un bon site pour le bivouac, à l'est de l'Itouri, j'y laissai une partie des bagages et le lieutenant Stairs en qualité de commandant, à la tête de 124 personnes, y compris le Dr Parke et le capitaine Nelson, et, le 11 janvier, je repris la marche vers l'est.

Les habitants de la plaine, craignant une répétition des batailles de décembre 1887, affluaient à nos campements, me faisaient leur soumission formelle, apportaient tributs et provisions. Nous « échangeâmes les sangs», nous fîmes des cadeaux ; la meilleure amitié régna désormais entre nous. Ils construisaient les huttes du bivouac, nous procurant provisions, eau, bois à brûler, dès que le lieu de halte avait été indiqué.

Nous ne recueillîmes aucune nouvelle des hommes blancs du lac Albert ; ce qui augmenta mon étonnement et mon anxiété.

Le 1 6 janvier 1889 enfin, à un endroit appelé Gaviras, des messagers arrivèrent de Ravali, munis d'un paquet de lettres : une missive de M. Jephson, dont les trois dates étaient espacées de plusieurs jours, et deux notes d'Emin-Pacha, confirmant les nouvelles que renfermait la lettre de Jephson.

Vous pouvez à peine vous imaginer l'immense surprise, que je ressentis en lisant ces lettres, dont voici des extraits textuels :

§ IX. Emin-Pacha, prisonnier de ses troupes, puis relâché.

Lettre de M. Jephson. — « Doufilé, le 7 novembre 1888.

» Cher Monsieur Stanley. Je vous écris pour vous renseigner sur l'état des affaires dans cette contrée, et j'aime a croire que cette lettre vous sera remise à Kavali en temps utile pour vous permettre de vous mettre sur vos gardes.

» Le 15 août, une rébellion a éclaté ici, et le pacha et moi nous avons été faits prisonniers. Le pacha est traité absolument comme prisonnier, tandis qu'il m'est permis, à moi, de circuler dans la station, mais mes mouvements sont surveillés. La rébellion a été fomentée par une demi-douzaine d'Egyptiens, — fonctionnaires et employés, — et successivement d'autres s'y sont ralliés, quelques-uns par goût, mais la plupart par peur ; les soldats, à l'exception de ceux

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de l;i garnison de Labbré, n'y ont jamais participé, mais ils ont tran-

quilli'ini'iil cédé à leurs officiers...!

»Le premier ftataillon, environ 700 fusils, avail déjà 6 té en rébellion contre l'autorité du Pacha et à deux reprises avait cherché à le faire prisonnier. Le deuxième bataillon, environ 600 fusils, bien que franchement loyal, était indiscipliné et presque ingouvernable. En réalité, le pacha ne possédait qu'un semblant — un vrai lambeau — d'autorité, et lorsqu'il voulait que quelque chose d'important fût fait, il ne commandait plus à ses officiers de le faire, il était obligé de les en prier.

».Or, lorsque nous nous trouvions à Nsabé, au mois de mai 1888, bien que le pacha donnât a entendre que les choses étaient tan soit peu difficiles dans ce pays, il ne nous révéla jamais le véritable état des choses qui, en réalité, était désespéré, et nous n'avions pas la moindre idée qu'une mutinerie ou un mécontentement pût survenir dans cette population. Nous pensions, comme la plupart des personnes, en Europe et en Egypte, avaient appris à le croire d'après les propres lettres du pacha et les descriptions ultérieures du docteur Junker, que toutes ces difficultés provenaient d'événements qui se passaient au dehors de cette contrée, tandis que dans le fait son danger réel provenait de dissensions intestines.

» Pendant que le pacha et moi nous nous trouvions en route pour Regaf, deux hommes, dont un officier — Abdul Vaal Effendi — et un employé, s'en allaient disant aux populations qu'ils vous avaient vu et que vous n'étiez qu'un aventurier et que vous n'étiez pas venu d'Egypte ; que les lettres du khédive et de Nubar-Pacha apportées par vous étaient fausses ; qu'il était faux également que Rhartoum fût tombée, et que vous et le pacha vous aviez formé le complot de les emmener, eux, leurs femmes et leurs enfants, hors du pays et de les livrer comme esclaves aux Anglais. De semblables paroles, dans un pays ignorant et fanatique, y firent l'effet d'une traînée de poudre ; le résultat fut une rébellion générale et nous fûmes faits prisonniers.

» Ensuite, les rebelles réunirent les officiers et tinrent un grand meeting ici. Il fut décidé d'amener le pacha comme prisonnier à Regaf et quelques-uns des plus méchants des rebelles proposèrent même de le mettre aux fers, mais les officiers reculèrent devant l'exécution de leurs plans, car les soldats déclarèrent qu'ils ne permettraient à personne de porter la main sur lui. On projeta également de vous surprendre à votre retour et vous dépouiller de tout votre avoir.

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