SERMON PRONONCÉ LE 18 MARS, DIMANCHE DE LA PASSION
Misericors el clemens, paliens et mullæ miseralionis.
Il est miséricordieux, clément, patient et plein de tendre commisération.
MEs FRÈRES.
Moïse désirait voir Dieu. Il le priait ardemment de 1h se montrer à lui: ‘“ Seigneur, disait-il, montrez-moi votre gloire ” ; et le Seigneur, un jour, exauça la prière de Moïse et lui dit: “Je le veux, je vais te montrer le souverain bien, s#mmum bonum. Demain, lève-toi dès l’aurore et viens en hâte sur le Sinaï.” Et le lendemain, comme bien vous pensez, Moïse s'était levé dès l’aurore et vint en hâte sur le Sinaï. Et voilà que le Seigneur descendit enveloppé d’un nuage, et Moïse, debout, attendait le Seigneur en invoquant son nom. Mais le Seigneur passa rapidement devant la face de Moïse, et Moïse n’eut que le temps de voir sa trainée lumineuse et de pousser un grand cri: ‘“ O miséricordieux, clément, 6 patient, à plein de tendre commisération !” et il tomba, la face contre terre en adorant.
Que signifie cette scène, mes Frères, quelle est cette bienheureuse révélation aujourd'hui? Quoi! sur le
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Sinaï, encore tout fumant des éclairs et des tonnerres de la veille, sous cette terrible loi de crainte qui tenait Israël tremblant, le Seigneur se manifeste et Moïse ne voit en lui que clémence et que miséricorde!
La miséricorde est-elle donc cette gloire de Dieu que demandait à voir Moïse ? la miséricorde est-elle ce bien souverain que Dieu promet de lui montrer? Ah! mes Frères, n’en d >utez pas. La miséricorde est la véritable gloire divine, le bien souverain ; en voyant Dieu, Moise n'a vu qu'elle; et il a jeté ce grand cri que toutes les générations ont entendu: ‘“ O misericors, 6 clemens,” ô miséricordieux, Ô clément, 6 plein de tendre commisération |
Mais l'humanité tout entière en avait déjà le doux pressentiment : quand elle adore le Seigneur, quand elle le prie et qu'elle dit son nom, elle l'appelle “le Bon Dieu.”
Faisons, mes Frères, aujourd’hui quelques réflexions sur la miséricorde considérée d’abord dans le sein de Dieu même; ensuite dans son application à l’homme ; enfin dans son triomphe en Jésus-Christ.
La miséricorde, c’est un des attributs divins comme tous les autres attributs : mais c’est bien celui qui se montre à nos yeux le plus doux, le plus beau, le plus puissant de tous, parce que c’est celui qui met en jeu tous les autres et qui les fait éclater au dehors.
La miséricorde, c’est le mouvement même de la vie de Dieu ; c’est le battement même de son cœur : c'est le tressaillement de ses entrailles de père. La miséricorde fait éclater la bonté, la gloire, la divinité même du Seigneur.
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Dieu est bon, mes Frères, n’est-cespas ? Dieu est bon, il est la bonté même, il est la bonté essentielle! Deus infinita bonitas est. Sa nature, c’est la bonté. “ Son cœur,” nous dit le grand saint Denis, ‘est un vase plein d'amour et de tendresse, et tous les cœurs des anges, tous les cœûrs des hommes, avec ce qu’ils contiennent de plus aimant, ne sont que de petites goutelettes de bonté à côté de cet océan de la bonté divine; Dieu c’est l'océan de la bonté, oceanus bonitatis ! ”
Mais ce vase d'amour, cet océan de bonté! quelle main viendra incliner ce vase pour en répandre les flots au dehors; quel souffle viendra peser sur cet océan de bonté pour le soulever et faire jaillir au dehors ses vagues bienfaisantes ? C'est la main, c’est le souffle de la miséricorde. Sans elle, sans la miséricorde, la bonté de Dieu fût toujours demeurée intérieure, isolée, paisible, bienheureuse dans le fond divin! Avec la miséricorde, le fond divin s'émeut et ne se contient plus. Toujours divinement inquiète, toujours anxieuse, toujours compatissante,—c’est sa nature d’être ainsi,— la miséricorde force le fond divin de se répandre au dehors. Et c’est bien en vérité à la miséricorde que nous devons tous les bienfaits de Dieu, les grâces octroyées au juste, les pardons accordés aux pécheurs, toutes les effusions divines.
La miséricorde fait encore éclater la gloire de Dieu.
Qu'entendez-vous, mes frères, par cette gloire de Dieu dont vous parlez si souvent ? Qu'est-ce que cette gloire de Dieu? D'après saint Thomas, trois grands mystères constituent la gloire extérieure de Dieu à nos yeux mortels.
Le mystère de l’incarnation du Verbe qui régénère l'homme, restaure l’univers et sauve l'honneur de Dieu ;
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le mystère de la rémission des péchés, dont saint Augustin a pu dire que la rémission d’un péché procure plus de gloire à Dieu que la création des mondes ; enfin, le mystère du Ciel ouvert et de la participation de notre chair mortelle à la divinité ; voilà les trois grands mystères qui constituent la gloire extérieure de Dieu.
Mais n'est-ce donc pas la miséricorde qui fait éclater ces trois mystères et, par conséquent, la gloire de Dieu? C'est elle qui fait descendre le Verbe Eternel du Ciel en terre; c’est elle qui accorde au pécheur le baiser de réconciliation et de paix ; c’est elle, enfin, qui ouvre le Ciel, puisqu'elle est, d’après l’Ecriture, la clef du Ciel.
Enfin la miséricorde est la manifestation la plus haute de la divinité. La toute-puissance dit certainement Dieu, mais il est une voix qui sait mieux le dire, c’est la voix de la miséricorde.
“ O Dieu ! dit l'Eglise, dans une de ses belles oraisons, à vous qui manifestez même votre toute puissance en faisant grâce et en accordant miséricorde ”— à Dieu, dont l'essence même est d’avoir toujours pitié et de pardonner toujours |”...
Etre Dieu, c’est être bon, c’est être glorieux, c’est être tout-puissant, mais c’est surtout être miséricordieux. Celui-là est véritablement Dieu qui fait éoyjours miséricorde.
Toutefois, mes Frères, vous en conviendrez avec moi, il semble que dans le séin de Dieu, un conflit, une lutte s'engage. Tandis que tous les attributs divins restent parfaitement unis dans une harmonie merveilleuse, deux attributs se dégagent et semblent se disputer l'empire et la prééminence ; l’un c’est la justice, l’autre c’est la miséricorde. Quis eorum videretur esse major ?
AD PES CEE