SERMON PRONONCÉ LE DIMANCHE DES RAMEAUX
0 crux, ave.
O croix, salut.
MEs FRÈRES,
Notre divin Sauveur était venu bien souvent à Jérusalem depuis le jour où Joseph et Marie l’y avaient conduit, enfant, pour la première fois, mais toujours Il avait fait son entrée dans la ville humblement, à pied, sans bruit, en silence, perdu dans la foule comme le dernier des humains ; aujourd’hui tout est changé ! Jésus entre à Jérusalem environné de pompe et d'éclat ; monté comme un triomphateur, Il s’avance en marchant sur des fleurs et des vêtements que l’on jette sur son passage ; Il s’'avance au milieu d'un peuple en joie qui agite autour de Lui des palmes et des branches d’oliviers et qui crie :— Salut au Roi des J'uifs, hosanna au fils de David ! Et Jésus, l’humble Jésus, se complait à ces témoignages éclatants, à ces manifestations glorieuses. Les docteurs, les pharisiens, jaloux, sont venus lui dire :—‘“ Faites-donc taire vos disciples ; ” il leur a répondu :—" En vérité, s'ils venaient à se taire, les pierres mêmes crieraient !”
D'où vient cette manifestation, pourquoi ce triomphe ? Apprenons-le, mes frères, en ce grand jour : Jésus vient à Jérusalem cette fois en triomphateur, parce que cette
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fois Il vient pour souffrir ; Il prétend nous manifester ainsi son amour de la souffrance, son désir véhément de la croix, de cette croix qui l'attend demain, à Jérusalem ! Il prétend aussi nous entraîner tous après lui dans cette voie douloureuse, dans cette patience soumise, dans cette pénitence volontaire, dans cette voie royale, divine, que l’ascétisme chrétien appelle : le chemin de la croix, la voie de la mortification chrétienne !
Disons aujourd’hui, mes Frères, quelque chose de cette mortification chrétienne : qu'’est-elle ? est-elle nécessaire ?—deux réflexions.
Qu'est-ce que la mortification chrétienne ? Mortification est un mot qui signifie : mort, extermination, anéantissement. La mortification chrétienne, c’est la
mise à mort de la nature, de nos sens intérieurs et extérieurs, de la vie naturelle qui est en nous ; c’est la séparation de notre âme spirituelle d'avec cette vie naturelle ; c’est son détachement des sens et de la volonté propre, son renoncement aux plaisirs sensibles, nonseulement illicites, mais encore permis, et cela, dans un but tout divin : d’expier le péché, d'obtenir une plus grande abondance de grâces, de pratiquer la vertu avec un détachement plus parfait, de plaire à Dieu en nous unissant au sacrifice perpétuel de Notre Seigneur J'ésus- Christ.
Se mortifier, c’est donc se faire mourir soi-même d’une mort lente et terrible sans doute, mais précieuse devant Dieu ; se mortifier, c'est donc apporter la division en soi-même, engager, dans son propre sens, une iutte, et une lutte à mort contre soi-même.
Job avait bien dit quand il disait : La vie de l’homme est un combat perpétuel sur la terre. Et saint Paul ne s’est pas contenté de le redire, mais encore il nous fait connaître les ennemis qui sont en présence au dedans de nous-mêmes : ces deux ennemis, c’est la chair et c'est l'esprit. — La chair, représentant la nature corrompue par le péché, la désobéissance à la loi, le mal, la révolte de l’homme en permanence : elle combat pour l'enfer ; l'esprit, représentant au contraire la grâce, l’obéissance à la loi, le bien, la vertu : il combat pour le Ciel, — a dit saint Paul. La chair combat contre l'esprit et l’esprit contre la chair, et ce sont deux grands adversaires !
Oui la chair est un ennemi redoutable, d'autant plus redoutable qu'il est domestique, intime, familier, qu'il est l’objet de plus de soins et de plus de complaisances—car “ personne, ajoute saint Paul, ne haït sa chair, mais au contraire chacun la nourrit, la réchauffe.” Cependant c’est le grand ennemi, l'ennemi acharné à notre perte et qui nous presse de ses attaques, de ses coups, depuis notre premier Adam. Il naît avec nous, il dort dans notre berceau, entre les bras de nos mères, il grandit avec nous, se nourrit du sang de nos veines, se ranimant dans notre sommeil et notre repos. Dans les années de l'enfance, on l’a dit, c'est un petit lion qui sait jouer, plein de grâce et de charme ; dans la jeunesse, quand il a grandi, il s’irrite, il court, il se précipite à la proie et la dévore avec férocité ; dans la vieillesse, il se montre assouvi, mais il vit encore sous les glaces de l’âge et il nous trouble toujours par ses cris, par ses appétits sans cesse renaissants.
Et vous savez, mes Frères, quelles armes emploie la chair pour combattre et vaincre. Ennemi traître et perfide, il attaque, il séduit par des caresses et des sourires,
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il blesse par la douceur, il empoisonne par les délices, il tue par la volupté ! et c'est toujours avec les feintes et les semblants de l’amour qu’il combat et qu'il triomphe. Nul ne saurait complètement échapper à ses poursuites, à ses coups : les grands, les puissants, les riches, les opulents de la terre obéissent à son empire ; les guerriers, les forts subissent ses enchantements ; les savants, les sages, les philosophes, les poëtes proclament sa puissance, chantent ses appâts, et le posent souvent comme un dieu devant l’adoration du monde ; les pauvres, les petits, les humbles, les malheureux, ceux qui souffrent, ceux qui pleurent sont ceux peut-être qui lui résistent le plus et le mieux, mais il sait encore les atteindre dans leur misère, sous le chaume, dans les haillons ! Cet ennemi perfide ose sans respect pour les lois les plus austères se glisser dans l’rsile de la vertu, parmi les âmes les plus saintes : il les tient en éveil, en crainte et en tremblement perpétuels : et ces âmes vouées à Dieu, élevées sur les ailes de la prière et de l'amour, le rencontrent encore à côté d'elles dans ces hauteurs où elles s'étaient enfuies pour mieux le fuir. Il monte à côté d'elles, il traverse avec elles des océans de lumière, il va jusqu’à cette dernière limite où la nature expire,
- jusqu’à ce troisième ciel où un jour il a rencontré
saint Paul et l’a bel et bien souffleté. Il monte sans pudeur, il descend sans honte, dans la solitude, dans les antres de la pénitence : Antoine, Hilarion, Jérôme l'ont connu ! il se cache quelquefois sous les lambeaux même du corps meurtri par le fouet de la pénitence ; il palpite avec lui; il soupire dans les accents du saint amour ; il se berce dans les pieuses extases, il arrose de ses larmes la couche du repentir ; il fait même couler quelquefois le sang des blessures pénitentes ! C’est un
ennemi perfide, disent les Pères de l'Eglise, c’est un monstre sans cesse renaissant, c'est un assassin qui nous fait mourir chaque jour, c’est un feu qui nous dévore, une fumée qui nous épaissit, une fièvre qui consume toute honnêteté, une lèpre qui flétrit toute beauté de l’âme, c’est enfin, que sais-je ? le soufflet de Satan qui nous humilie !
Voilà l'ennemi, la chair! la chair qui combat contre l'esprit! c’est contre cet ennemi que l'esprit à son tour se lève, lui esprit vivant, grand, immortel, venu du Ciel, destiné à retourner au Ciel, fait à l’image, à la ressemblance de Dieu ! il ne peut pas rester indifférent, il ne peut pas se taire, il ne peut pas s'endormir, il faut qu’il lutte contre la chair ; car voilà l’ennemi.
Eveille-toi, lui crie St Augustin ; éveille-toi, esprit, déploie ton armure et ta force, prends ton glaive, ce glaive qui frappe, qui abat, qui transperce, tranche, divise, le glaive de la mortification ! réveille-toi et combats cet ennemi avec lequel tu es né.
“ La lutte s'engage et voilà la chair qui combat ‘“ contre l'esprit, dit saint Paul, et l’esprit contre la “ chair, et ce sont deux grands adversaires !” la lutte s'engage par toute la terre, dans le monde entier, surtout dans ie monde chrétien. Souvent la chair semble l'emporter, mais, en définitive, c’est toujours l'esprit qui triomphe et la chair qui est abattue. C’est pourquoi on appelle ce combat: la mortification de la chair. Et quand finira la grande bataille, la chair sera définitivement vaincue, terrassée, couchée dans la tombe, réduite en poussière, et elle y restera jusqu’à ce que l'esprit vairqueur vienne la ressaisir, la tirer de cette poussière et l’amener avec Lui à jamais glorieux et triomphant, à la participation de la divinité.
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Mais, en attendant, la lutte sur la terre fait rage, et qu'on le veuille ou non, qu'on soit courageux ou timide, lâche ou héros, il faut entrer en lice: la lutte est fatale et prend d'immenses proportions, des proportions grandioses ; car d'un côté, Satan lutte pour son royaume avec la chair; et de l’autre, Dieu lutte avec l'Esprit pour le Ciel. La lutte est fatale, elle devient une loi.
Cette loi de la mortification, c’est-à-dire la lutte de l'esprit contre la chair, nous la voyons régner partout. Elle saisit l'homme au moment de sa naissance, car c’est en pleurant qu'il apparaît en cette triste vie; elle le gouverne durant toute son existence, car c’est à la sueur de son front qu'il gagne son pain de chaque jour, le disputant aux ronces et aux épines qui se dressent constamment comme des pointes et des glaives contre lui.
C’est toujours accablé sous le poids des travaux et de la misère, toujours brisé, toujours meurtri, qu’il s'avance dans la vie, qu'il vieillit, toujours flagellé, toujours mortifié par mille fléaux divers ; et cette loi de la mortification le pousse jusque dans la tombe, là, réduit son corps en poussière, et franchissant même les limites du temps et de la mort que l’on pensait être la limite extrême, cette loi de la mortification va encore peser sur l’âme immortelle pour purifier en elle les dernières attaches de la chair, au Purgatoire, au séjour des dernières expiations !
Cette loi de la mortification, nous la voyons perpétuelle, fondée à l’origine des choses, aussitôt après le péché du premier homme au Paradis, et se répandant de là, partout ; survivant à toutes les générations, à tous les âges, dominant toutes les institutions humaines, toutes les révolutions sociales ; triomphant de
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toutes les doctrines, de tous les systèmes qui veulent la nier; gouvernant tous les mouvements de la vie et dés religions même des hommes, et planant à toutes les phases du temps ! Appelez cette loi de la chair du nom que vous voudrez, dites que c’est la loi du travail, du sacrifice, de la douleur, du crucifiement, de la mort, c’est toujours elle, la loi de la mortification !
Paul la sentait quand il a dit: Quotidie morior, je meurs tous les jours. L’adorable victime du Calvaire la proclame divinement sur la croix; tous les jours elle la renouvelle sur nos autels; et la marche de l'Eglise, constamment douloureuse dans le temps comme aussi le cri plaintif qui s'échappe de toute poitrine humaine ici-bas, nous assure que cette loi de la mortification ne meurt jamais !
La mortification, c'est-à-dire cette lutte de l'esprit contre la chair, était-elle nécessaire ?
En reconnaissant, mes Frères, que cette mortification, cette souffrance qui résulte de la lutte de l'esprit contre la chair est un fait universel, perpétuel, une loi permanente de l'humanité, nous avons reconnu implicitement qu'elle est absolument nécessaire. Néanmoins, il y a des hommes qui repoussent absolument ce dogme de la mortification chrétienne, cette lutte de l'esprit contre la chair. Leur orgueil se révolte contre l’idée de la chûte, du péché originel et de la déchéance par suite encourue. L'homme, disent-ils, naît pur de toute souillure et n’a besoin d'aucune réhabilitation. La souffrance, puisque souffrance il y a dans le monde et qu'il convient de l'expliquer, la souffrance, disent-ils, n’est
pas du tout l’expiation d’une faute commise, mais bien plutôt la fatale conséquence des abus de la force, des injustes oppressions, de la liberté méconnue, des organisations vicieuses des sociétés, de la tyrannie civile ou religieuse. Ah! qu'on fasse table rase de toutes les institutions vieillies, qu'on émancipe donc la raison ! et on la verra s’en aller de progrès en progrès ! qu'au lieu de contraindre et de mortifier la nature, qu'on la laisse donc jouir ! et elle s’en ira d'elle-même à la félicité ! la tristesse alors fuiera de la terre, l’âge d’or renaîtra, la fête sera perpétuelle! à bas le travail, tout esprit de sacrifices, toute lutte de l'esprit contre la chair, à bas tout esprit de mortification !
Chimère que tout cela ! défi criminel jeté aux oracles de la vérité éternelle tout aussi bien qu'aux affirmations de la saine raison humaine! c’est un mirage trompeur et décevant! Au réveil de chacun de ces rêves, l’homme se sentant tout aussi malheureux, couché sur le même lit de douleur, plus malheureux encore, puisqu'il vient de goûter une déception nouvelle, puisqu'il vient d’expérimenter une impuissance de plus. L'homme gémit, plus amèrement, au sentiment de sa plus profonde misère. Eh! pourrait-il en être autrement ? Est-ce que l’orgueil, après avoir blessé l’homme, peut donner le remède à ses plaies? Est-ce que Satan se redressera sur ses flammes pour blasphémer encore sans y retomber encore avec un surcroît de douleur !
Non, la mortification est absolument nécessaire ; c’est un dogme que proclame la raison humaine, en même temps que la foi. Que nous dit la raison, mes Frères ? voulez-vous l’entendre par l'organe d’un sage antique, et non pas des moindres ! il se nomme Platon.
‘“ Je ne sais, dit-il, quand je me contemple moi-même,
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si je vois en moi un être moral, doux et bienfaisant, qui participe de la nature divine, ou bien une sorte de monstre plus double et plus mauvais que le principe du mal!”
En constatant dans son propre sein, c’est-à-dire dans l’homme, ce triste mélange du bien et du mal, le sage constatait la corruption humaine.
Ah! se hâte-t-il d'ajouter, Dieu n’a pas créé l’homme ainsi ! et pourquoi ?— parce que, répond-il, l'Etre bon ne fait ni ne veut de mal à personne. Si donc l’homme est mauvais —et il est mauvais parce qu'il contient en lui ce mélange de bien et de mal, si l’homme est mauvais, c’est parce qu'il a été méchant, c’est parce qu'il a été dégradé, c’est parce qu'il a été puni, c’est parce qu’il a été coupable !
L'homme est coupable ! et voilà le péché originel apparaissant à la simple raison humaine.
Mais si l’homme est coupable, comme le dit sa raison et le murmure immortel de sa conscience, il mérite donc le châtiment? Sans doute. Laissez donc alors passer le châtiment qui désormais gouvernera le monde, laissez donc passer la justice de Dieu, laissez donc passer la souffrance, la loi de la mortification ! Le châtiment, la souffrance, la mortification désormais seront au fond de l’œuvre divine et sans souffrance, sans combat, sans mortification, saint Paul dit sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission à espérer, il n’y a pas de réhabilitation de l’âme.
La souffrance, ajoute toujours le sage antique n’abaisse pas l’homme, non, au contraire, elle le relève puisqu'elle donne l’empire à l'intelligence sur la matière, à la raison, sur les sens et sur les passions. La souffrance n’abaisse pas l’homme, au contraire elle
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l'élève, puisqu'elle le prépare à la fin glorieuse pour laquelle l’Etre bon l’a créé.
C’est ainsi que parle la simple raison humaine livré à elle-même, abandonnée à ses propres lumières ; que ne doit pas dire, mes Frères, notre raison chrétienne, à nous ? La raison chrétienne est plus heureuse, plus favorisée, car elle a été formée par les traditions chrétiennes, elle a été nourrie par les notions évangéliques. Cette raison est un écho fidèle de la Sagesse Incarnée, du Verbe Adorable. Ecoutez-la donc, quand elle vous parle par l'organe de Paul, d’Augustin et de tant d'autres docteurs de l'Eglise; elle vous dit: mortifiez la chair, mortifiez cette concupiscence, mortifiez tous vos mauvais penchants. Il faut mourir à soi-même, à sa nature, pour vivre de l’éternelle vie!
Toutefois, il est une lumière supérieure à celle de la raison, tout éclairée qu’elle puisse être par les clartés d’en haut, c’est la lumière de la foi, de cette foi dont le flambeau, dit Bossuet, est posé devant nos yeux ; nous chrétiens, nous marchons dans cette grande et belle lumière ; en elle nous voyons clairement la vérité, en elle nous entendons les paroles de la vie éternelle que le divin Sauveur est venu nous annoncer sur la terre et qu'Il a donné mission à son Saint Esprit de venir tous les jours nous redire au fond du cœur; en elle, dans cette lumière de la foi, nous comprenons le sens des divines Ecritures, qui sont la parole de Dieu,
Que nous dit cette parole de Dieu sur la question qui nous occupe? Voici un de ses oracles: Si le petit grain de froment tombe en terre et ne meurt point, il ne portera pas de fruit; mais s’il tombe en terre et y meutt, il portera un fruit abondant.
Oh! la belle fécondité du petit grain de froment
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mourant en terre ! répond Tertullien, voyez ! le sang des 1 martyrs est devenu une semence de chrétiens! Et puis, il ajoute : ‘‘ O vous qui êtes nos juges et nos bourreaux, ‘ allez! condamnez-nous à plaisir, torturez-nous, bro- “ yez-nous : votre barbarie ne fera que purifier notre ‘“ innocence, et plus vous nous mettrez en pièces, plus “ vous nous multiplierez.”
| Que dit encore l’oracle divin : “ Celui qui aime son
1 ‘âme dans ce monde, la perdra dans la vie éternelle ; LL “ mais celui qui haïit son âme dans ce monde, sauvera l: ‘ son âme pour la vie éternelle.”
Oui, reprend alors saint Augustin : “ Il faut savoir se sacrifier pour sauver son âme, et celui qui veut jouir avec le Christ doit savoir souffrir et mourir avec il Lui et comme Lui.”
Encore, dit l’oracle divin : ‘“ Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive, car, en vérité je vous le dis, le royaume des cieux souffre violence et les violents
‘4 seuls pourront le ravir ! ”?
4 C'est ainsi, mes Frères, que le divin Sauveur pose le Ti précepte et la règle de la mortification chrétienne. 14] Certes, il avait déjà donné l'exemple. Dans l'éternité,
quand la Trinité auguste lui proposa, comme moyen rédempteur pour sauver le monde, la joie, il a refusé la joie, il a préféré la souffrance, il a choisi la croix, proposito sibi gaudio sustinuit crucem.
Il se présente, Il se fait connaître au monde comme
‘1 l’Agneau de Dieu, prédestiné au sacrifice. Homme de ï douleur dès sa naissance, Il naît pauvre; Il est pour- ‘1 suivi par le glaive d'Hérode, jeté en exil, voué à toute
14 une vie de travaux et de pénitence; toujours persécuté et maudit, Jésus n’a jamais goûté les douceurs de l’ex-
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istence humaine, il n’en a jamais savouré que les amertumes ; et son apanage, à Lui, ce fut constaminent la mortification, mortificationem Jesu.
Il prélude aux grands labeurs, au martyre de sa vie publique par quarante jours de jeûne, dans le désert, sans boire, ni #æs manger ; il fuit, il s'isole dans les solitudes souvent, pour aller pleurer, gémir, prier —Les renards ont leur tanière, les petits oiseaux leur nid, mais le Fils de l’'Homiiue n’a pas où poser sa tête. Il vit avec les petits, les pauvres, les humbles, les oubliés ; il choisit ses disciples parmi de pauvres et d’obscurs tra- Vailleurs, et quand vient son heure, il va boire le calice de sa passion et il n’achève de se mortifier lui-même qu’en mourant sur la croix du Calvaire ! Mortificationem Jesu.
Voilà l'exemple de mortification que Jésus a donné au monde ! Après lui, les apôtres ont bien compris cette mortification de Jésus, ils l’ont si bien comprise, mes Frères, qu’ils semblent ne connaitre Jésus que par ses côtés mortifiés, que par ses côtés douloureux. Aussi, se réjouissent-ils toujours, quand ils souffrent quelque chose pour le nom de Jésus ; et c'est avec une sorte d'emphase qu'ils nous disent dans les livres saints : # Qh ! nous portons en nous, autour de nous, la mortification de Jésus, circumferentes mortificationem Jesu, afin que sa vie sacrifiée paraisse toujours en nous ! Et notre gloire, c'est de prêcher Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié !”
Ils ont compris le précerte de la mortification chrétienne et tous ont marché sur les traces Sanglantes de Jésus qui leur avait dit : ‘“ Suivez-moi.” Ils l’ont tous suivi jusqu'à la mort et jusqu’à la mort sanglante
comme la sienne.
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Après eux, quand les apôtres furent tombés, un monde nouveau se lève, le monde chrétien ; il apparut tout à coup au milieu du vieux monde paien, rayonnant d’innocence, mais aussi tout ravi de reconnaissance, d'amour, d’admiration pour les apôtres et pour le Christ ; d'un bond, ce monde se précipita à leur suite ; et l’on vit ces premiers chrétiens marcher d’un pas ino mptable dans la voie de la douleur, portant toujours en eux la mortification de Jésus, mortificationem Jesu.
Abandonnant tout, se privant de toute douceur, vendant leurs biens, les distribuant aux pauvres, ils se vouaient ensuite à une vie commune et mortifiée.
Ils allaient au-devant de toutes les douleurs, heureux de souffrir comme Jésus et pour Lui! Ah! quelle large satisfaction fut donnée à cette soif de leur âme, mes Frères ! Pendant trois siècles, les persécuteurs, ies Césars, les bourreaux, les bêtes féroces, les lions, se sont chargés de les mortifier; mais jamais nulle torture ne monta à la hauteur de leur constance, à la hauteur du délire qui les pressait de mourir pour le Christ ! Jamais la terre ne vit un pareil spectacle, jamais une telle grandeur! Pendant trois siècles des millions de chrétiens, des millions de martyrs tombèrent, épouvantant le monde par la générosité et par l’abondance de leur sacrifice ; mais proclament aussi, par la voix du sang, la nécessité de cette mortification, que les lambeaux de leur chair, leurs ossements et leurs saintes reliques proclament encore sur nos autels et proclameront jusqu’à la fin des temps !
La paix fut rendue à l'Eglise par les tyrans lassés ! les Chrétiens avaient vaincu, comme ils savent toujours vaincre, par leur patience! Une ère de bonheur et de conquêtes nouvelles semblait s'ouvrir devant eux.
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Eh bien! ils en ont eu peur. Troublés par cette perspective d’un bonheur, d’une félicité quelconque, eux qui s'étaient habitués à la mortification, eux qui se sentaient voués au sacrifice, ils abandonnèrent un monde qui leur devenait cruel parce qu’il ne voulait plus les immoler, et ils allèrent se faire mourir euxmêmes dans les mille tourments inventés par l'esprit de la mortification de Jésus. Jusqu'à présent, ils avaient souffert les opprobres, les coups, les chaînes, les prisons; ils avaient été lapidés, ils avaient été scies, ils avaient été torturés, ils étaient tombés sous le glaive ; maintenant, couverts de peaux, manquant de tout, voués à des angoisses nouvelles, ils sont allés, errants dans les vastes solitudes, rendre hommage à leur foi!
Oh! le grand combat de l'esprit contre la chair change d'aspect, mais ne change pas du tout de mérite, ni de caractère. Le grand combat se livre encore par toute la terre et jamais champ de bataille ne fut immense comme celui-là ! Toutes les régions du monde ont vu passer ces solitaires, ces pénitents, ces athlètes du Christ ; tous les échos ont entendu et redit les gémissements de leur pénitence et le cantique de leur sacrifice immortel ! Partout le jeûne, les travaux, la contrainte, partout, avec la prière et la louange perpétuelle, le crucifiement de la chair, de la nature et de la volonté. Partout la chair était haïe et quelqu’innocents que fussent ses désirs ils étaient sacrifiés; partout la mortification de Jésus, mortificationem Jesu !
Le moyen-âge, après eux, ne s’est pas montré indigne de ces premiers temps de l'Eglise : non ! avec lui se sont ouverts des retraites nouvelles, des lieux de pénitence, des monastères innombrables, où les générations successives sont venues marcher sur les traces des ana-
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chorètes, des apôtres et de Jésus, s’ensevelissant vivantes dans le fond des cloîtres pour se faire mourir sous les mille lois de la mortification. Sans cesse renouvelées, mais toujours les mêmes en esprit, ils allaient, ils couraient dans la carrière, à la conquête des biens éternels mais en passant toujours par le même chemin, par ce chemin glorieux que Jésus inaugure aujourd’hui, par le chemin de la douleur, par le chemin de la croix.
Ah! combien nous sommes dégénérés dans notre siècle sensuel et mou! Ah ! combien nous avons laissé cette foi s’éteindre ! Combien nous avons perdu de la mâle énergie et du courage pénitent de nos pères ! Où sont-ils ceux qui leur ressemblent ? Sans parler, mes Frères, de ces fils dénaturés de l'Eglise qui se sont üéclarés ses ennemis, les ennemis de sa foi, de ses dogmes, de sa morale et surtout de son sacrifice ; sans parler de ceux-là, la foule immense des chrétiens de nos jours se montre timide, indifférente, sans cœur, sans courage ! elle ne pratique presque plus ce qu’elle croit encore ; élle n'aime presque plus ce que ses pères ont aimé ; la mortification chrétienne est pour elle une ennemie qu'il faut adoucir, un fantôme terrible qu’il convient d'éviter.
Ces foules chrétiennes ne veulent plus être, avec Jésus, comme dans les premiers temps de l'Eglise, ou dans le moyen âge, la victime permanente, l’agneau toujours immolé, mais toujours debout pour le salut du genre humain et pour la gloire de Dieu.
Nous, mes Frères, plus véritablement chrétiens, pendant ces jours de la Semaine Sainte, jours de larmes et de sang, nous entrerons, suivant la mesure de nos forces, dans les salutaires rigueurs.
Confessons nos péchés, faisons d’abord cette péni-
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tence, et puis d’autres, comprenons cette parole de l’apôtre.
“ Frères, frères, disait-il, je Vous en supplie, au nom ‘“‘ de la miséricorde de Dieu, n’endurcissez pas vos ‘cœurs, mais réformez en vous la perfection du sens “ chrétien, faites de vos corps aussi bien que de vos âmes ‘ autant de victimes vivantes, de victimes saintes et “ agréables à Dieu,” et cela, pour rendre à Jésus crucifié un tendre et parfait hommage. Amen!