‹ Station poétique à l'abbaye de HauteCombeChapitre 2 sur 43 · SUR L AUTEUR. 1IJ · texte numérisé non relu

SUR L AUTEUR. 1IJ

d'ailleurs à ce petit nombre d'hommes à qui la Providence, pour l'enseignement des autres , a tracé en quelque sorte une route sur des charbons ardents ; il était destiné à ne comprendre la sagesse qu'après avoir traversé toutes les épreuves de l'orgueil , et avoir subi toutes les déceptions d'une raison qui s'égare , toutes les tortures d'une foi que le doute démolit. On le vit donc ouvrir sa poitrine à des espérances dangereuses , et étreindre avec une ardeur convulsive des idées qui, semblables à des chevaux fougueux, l'emportèrent comme malgré lui au milieu d'une arène où s'agitait le génie de la subversion.

Abandonnant son pays natal, Jean-Pierre Veyrat se rendit dans une ville voisine où le malaise de l'industrie, se réfléchissant sur les passions politiques , leur donnait un nouveau degré d'âcreté. Ce fut là qu'il devint coupable Mais arrêtons-nous : le pardon a coulé d'une

bouche auguste ; et ne troublons pas une cendre qu'a lavée l'eau de la clémence.

De ce moment d'erreur datent les premières désillusions du poète. En observant de près l'ordre social , en méditant sur les institutions qu'il voulait détruire , en voyant combien d'intérêts mesquins, combien de tendances perverses, combien de viles et perfides spéculations viennent se cacher sous les dehors de l'esprit d'indépendance et de liberté , il comprit qu'il avait poussé trop loin les conséquences de ses principes ; il reconnut que ses théories étaient inapplicables en bien des points ; ses anciennes convictions reçurent une secousse profonde.

Mais que ne fut-ce pas , lorsqu'arrivé au sein d'une

iv NOTICE

immense capitale , il se laissa séduire par des rêves de gloire , et crut que , fort de sou seul génie , il pouvait se frayer un chemin à la célébrité? En face de la camaraderie et de l'intrigue , il sentit son âme hautaine se glacer. Un mépris amer pour l'espèce humaine devint dès lors sa pensée dominante.

Par l'effet d'une réaction facile à concevoir, ce sentiment qui l'isolait du contact des hommes , et qui lui rendait le présent âpre et insupportable , ce sentiment , disons-nous, devait naturellement le ramener vers les images du passé , vers cet heureux âge de la vie où , malgré des dispositions fatales à la mélancolie et à l'inquiétude, il vivait insoucieux de l'avenir. 11 revoyait sous des formes vives et énergiques (et lui-même nous le dit) , tout ce qui charmait ses premiers ans. Le toit paternel, cet humble réduit où s'enroulaient le pampre et le chèvrefeuille, lui apparaissait au milieu de ses brûlantes extases , et arrachait à ses yeux , flétris par l'exil, des larmes d'amour et de désespoir. 11 se retrouvait penché sur le sein de sa mère , et écoutait avec délire les douces plaintes qui s'en exhalaient. Tantôt il étreignait les genoux de son père, et pressait de ses lèvres la tète blanche de ce vieillard ; tantôt il soutenait entre ses bras amaigris le trésor de son amitié, ses deux jeunes sœurs , dont l'une devait recueillir un jour son dernier soupir. Emporté par son imagination vagabonde, il se contemplait seul, au haut des rochers, interrogeant de l'œil la profondeur des précipices , et abandonnant son oreille captive à la rauque harmonie des torrents. Il lui semblait parfois qu'entraîné sur les ailes de l'aigle , il fen-

sur l'auteur. V

dait les nuages et parcourait en frémissant les mystérieuses régions de l'éther. L«s étoiles de son pays lui redisaient de ravissantes mélodies ; il suivait en esprit leur marche étincelante à travers un horizon connu. La puissance de son souvenir reconstruisait ces heures de délices et d'enchantement, heures, hélas! trop rapides, où ses regards aimaient à errer le long de l'Isère, où son fantôme se laissait doucement bercer par la tiède haleine des zéphyrs printaniers. Le murmure des insectes , les mugissements confus des troupeaux, les mélancoliques chansons des bergers, les lointains aboiements des chiens , et l'avouerons-nous ? jusqu'au battement de ce moulin à demi caché sous le feuillage des frênes et des châtaigniers, toutes ces choses, tous ces riens se reproduisaient dans le champ fécond de sa pensée , et y versaient tour à tour la consolation et l'amertume.

Au pied du Mont-Grenier, à quelques pas d'un lac solitaire, sur les bords duquel le nénuphar serpente en molles arabesques, s'élève une maison de modeste apparence, où conduit un chemin ombragé par des vignes en guirlande et par des érables noueux. Là vivait une jeune fille, dont l'âme avait puisé dans la prunelle du poète le germe d'un mystique amour. C'était surtout dans ces moments de cruel abandon où se pressaient à ses côtés les flots d'une population immense et tumultueuse , sans qu'aucune main effleurât la sienne, sans qu'aucun souffle se mêlât au sien , que le malheureux invoquait cet ange de son adolescence , et lui demandait à genoux une goutte de rosée pour ranimer son courage éteint.

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