VJ* NOTICE
De longues années s'étaient écoulées ;
l'exil avait creusé ses joues , échancré ses flancs ; une maladie lente le rongeait : il quitta Paris, et vint s'établir en un lieu reculé et sauvage d'où il pouvait distinguer la terre de ses aïeux. Eloigné des hommes , rendu à la vie des champs , il sentit son cœur s'alléger ; un élan de reconnaissance le ramena vers la pensée de l'Etre suprême. Pour la première fois depuis bien longtemps, Dieu lui apparaissait , non plus tel que la philosophie le dépeint , c'est-à-dire comme un roi solitaire relégué par delà les mondes créés sur le trône silencieux et désert de l'éternité , mais tel que la Religion nous le donne , comme un père infiniment bon , infiniment miséricordieux , qui sait que ses enfants sont faibles, et qui leur ouvre, à eux suppliants , à eux pauvres , à eux repentants , les ineffables trésors de sa grâce , et les inonde des torrents de son amour.
Après avoir par une heureuse résurrection (ce sont ses propres paroles) recouvré la patrie de son intelligence immortelle, il voulut également recouvrer la patrie de sa chair périssable : il écrivit YÈpitre au Roi.
Chacun de nous se souvient de cette noble et touchante composition , qui participe à la foi de l'ode et de l'élégie, où l'auteur, se comparant à l'ange rebelle, esquisse en traits de feu le désastre de sa chute et les longues peines de son exil, et où, se jetant aux pieds du monarque offensé , il s'écrie avec un accent de douleur poignante :
Sire ! à Dieu comme à vous je demande l'oubli !
SUR l' auteur. vij
Ce morceau remarquable fut présenté au Roi par un de ces hommes rares * que toutes les voix proclament dès qu'il est question d'accomplir une œuvre de dévouement. Investi d'une auguste confiance et associé à la mission d'un personnage éminent, cet homme venait d'achever une tâche aussi importante que difficile. Ses mains habiles avaient façonné pour le plus glorieux avenir les tendres rejetons que Ton voit aujourd'hui , arbustes vivaces, se dresser sur les marches du trône, et mêler leurs branches frêles encore à celles du chêne robuste qui les ombrage.
Le poète attendait et espérait. 11 savait tout ce que le cœur du Roi contenait de généreux et de haut; il savait que dans ce cœur vibrait une fibre de poésie
Le Roi lut l'épitre ; il la lut avec émotion ; et lorsqu'il fut parvenu à ce passage final où le poète , se relevant et reprenant sa fierté native , s'écrie plein d'enthousiasme :
Sire ! voici ma plume , elle vaut une épée !
le monarque avait pardonné.
Et en s'exprimant ainsi , le poète ne se laissait point abuser par un fol orgueil. Nous ne vivons plus dans ces temps déjà loin de nous où le fer était le seul , l'unique instrument de la toute-puissance, où, en dehors des combats, il n'y avait ni courage, ni honneur, ni gloire (il ne s'agit ici que de la gloire mondaine) , où les peuples
* Mgr Charvaz, évéquc de Pigncrol.
viij ÏSOTICE
se soumettaient sans murmure aux caprices d'une lame heureuse , où la devise tout par le fer constituait le mot d'ordre d'une civilisation qui ne marchait que le heaume en tête et la lance au poing.
A côté du glaive qui dort, bouillonne aujourd'hui une force qui ne dort jamais , force immense qui tour à tour détruit, conserve, reconstruit; levier formidable dont l'action s'exerçant d'abord sur le monde intellectuel et moral , vient s'irradier ensuite sur le monde matériel, et embrasse en entier la sphère de l'humanité : cette forcelà, ce levier c'est la plume.... La plume, cet ad-
mirable condensateur de la pensée, ne semble-t-elle pas en effet tenir l'univers courbé sous son sceptre ? Protée auquel nulle forme n'est étrangère , elle conjure tous les éléments ; et, dans ses magiques transmutations, elle appelle successivement à son aide le ciel , la terre et l'enfer : tantôt franchissant les espaces et allant détacher de la couronne des anges quelque étincelant joyau ; tantôt s'avançant d'un vol solitaire jusqu'en face du Très-Haut, pour lui demander son Verbe et venir après l'annoncer aux hommes ; tantôt sondant les replis du cœur, interrogeant les profondeurs de l'idée, scrutant en silence les sources de la sagesse ; tantôt se mêlant à la lutte des intérêts positifs, se faisant massue ou bouclier, pointe acérée ou verge flexible, écrasant, broyant, déchirant, flagellant, vengeant, châtiant!
Soit que le soldat affronte la mort de sang-froid, soit qu'au sein des périls il ait besoin d'une excitation quelconque, son dévouement est beau, grand, sublime; et Ion se sent invinciblement porté à fléchir le genou de-
SUR L ADTEUR. IX
vant ces glorieux débris, ces débris vivants que le fer de vingt batailles a semés autour de nous. Mais le courage compte ailleurs aussi de nobles manifestations : l'autel, la tribune , la chaise curule n'ont-ils pas leurs dangers et leurs sacrifices, leurs moments de solennelle attente et de généreuse abnégation? Une plume ne vaut-elle pas une épée durant ces périodes pleines d'angoisses où des sucs délétères circulent dans la société et en dévorent sourdement les organes? Ne vaut-elle pas une épée quand des principes subversifs se montrent tout à coup , pareils à d'audacieux titans , qui entassent pierres sur pierres , comme pour escalader les cieux? Ne vaut-elle pas une épée quand le sophisme ébranle les trônes ou qu'un dictateur menace la sainte liberté des peuples ? Ne vaut-elle pas une épée , alors même qu'elle ne fait que soupirer ces ravissantes mélodies qui impriment à l'âme des mouvements surhumains....? Et blâmerions-nous celui qui, pénétré du sentiment de sa force , et s'adressant à un prince qui connaît son siècle, oserait s'écrier avec le poète :
Sire, voici ma plume, elle vaut une épée ?
Absous sans conditions et sans garanties, de ce pardon qui ne découle que des grands cœurs , Jean-Pierre Veyrat revint en Savoie. En remettant le pied sur le sol de ses aïeux, un frémissement courut par ses membres; — « Je reverrai, se disait-il, les lieux où s'est écoulée » ma paisible enfance ; je retrouverai mon habitation » rustique, le vieux noyer qui l'ombrage, la fontaine