‹ Station poétique à l'abbaye de HauteCombeChapitre 37 sur 43 · QUATRIÈME HEURE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME HEURE

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Non , non , l'heure est venue et le calice écume ; Je laisserai mon cœur parler dans l'amertume , Je ne contiendrai plus mon torrent de douleurs , Le vent de la colère a dévoré mes pleurs.

La haine s'est assise au foyer de ma race, L'insatiable bèlc est toujours sur ma trace;

La voilà qui me suit de ses regards brûlants ! Sa soif s'est irritée à boire dans mes flancs ; Aux tournants les plus noirs des sentiers de ma vie Je vois luire tes yeux, vipère inassouvie!

Elle boit? elle a soif ; elle mange? elle a faim , Et c'est une agonie, un supplice sans fin.

L'insulte a trop longtemps passé sur mon front chauve; Ils m'ont traqué partout comme une bôte fauve ; Us ont mis sur ma bouche un frein qu'ils ont serré , Puis ils ont dit : Qu'il parle! — Eh bien, je parlerai. Ils l'ont ainsi voulu! De leurs mains imprudentes Ils ont rompu le sceau sur mes lèvres ardentes, Sans penser que le feu couvait dans le foyer , Et qu'à leur moindre souffle il pouvait flamboyer.

J'en atteste les cieux , les hommes et la terre , Je n'ai point recherché cette impudente guerre. Mon épreuve finie et mon temps accompli, Je ne demandais rien au monde que l'oubli ;

LA VEILLE DU POÈTE

Et percé jusqu'au cœur par une flèche impure , Rien qu'un antre au désert où panser ma blessure , Mon île de Lemnos, mon rocher sombre et nu, Où cacher mes longs jours , désespoir inconnu ! Les oiseaux de la nuit pour répondre à ma plainte , La mer pour écouter ma funèbre complainte!.... J'en atteste les cieux ! jusqu'au dernier moment, J'ai contenu mon cœur dans son cruel tourment; Et j'avais cependant, au fond de ma cellule, Gardé l'arc invincible et les flèches d'Hercule , Et je n'ai pas laissé gronder sur l'arc vengeur Ce même trait de feu qui dévore mon cœur !

Que n'ai-je pas souffert? quel rocher de misère N'ai-je gravi? quels pleurs ignore ma paupière? Depuis l'âpre indigence et l'humble pauvreté Jusqu'aux pleurs du proscrit et du déshérité; Depuis l'ardent souci que chaque jour ramène Jusqu'aux grands désespoirs de la pensée humaine; Des tourments de l'enfance à ceux de l'âge mûr; De la lâcheté vile , au regard louche et dur ,

Distillant son venin dans l'ombre et le mystère , Jusqu'à la calomnie ècumant de colère ; La science de l'homme et son breuvage amer , L'absence de la source et la soif du désert; La merde ma douleur grondant toujours plus haute, La mort à mon foyer s'installant comme un hôte , Mes amis dissipés sans qu'il m'en reste un seul Pour jeter sur mon front l'eau sainte et le linceul; Poursuivi sans pitié , chaque jour de ma vie , Aujourd'hui par le sort et demain par l'envie ; Le deuil, l'outrage.... tout, excepté le remord, Que n'ai-je pas souffert?... et je ne suis pas mort!..

Et je traîne une vie, hélas! si désolée, Que mon âme déjà semble s'être exilée, Et n'avoir oublié dans son retour aux cieux , Que d'éteindre la vie et le jour dans mes yeux. Et comme un vain roseau je me livre à l'orage , Et je ne tente plus d'échapper au naufrage , Tant mon bras est rompu par le rude élément!

Tant la vie a blessé mon cœur profondément!

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Et c'est là, les grands cœurs, sur la grève déserte, Dans ce dernier champ clos, qu'ils ont juré ma perte; Au sortir de recueil dont les flots m'inondaient, Tous ces fiers ennemis c'est là qu'ils m'attendaient!

Non pas avec le fer d'une loyale épée ,

Cette arme était pour eux trop noblement trempée ;

Non pas avec l'acier de l'âpre vérité ,

Mais avec le dard nu du mensonge irrité.

Les uns , serpents honteux cachés sous le feuillage ,

M'attendaient dans les fleurs pour me mordre au passage \

Les autres plus hardis , au sortir du festin ,

Allumés par l'orgie et les vapeurs du vin ,

Agrafaient sur mes reins de leur lourde ironie ,

Le manteau de l'insulte et de la calomnie ,

Et me voyant passer pâle comme la mort ,

Disaient : « Il a fléchi sous le poids du remord !

11 a tué son cœur et n'est qu'une statue... »

— Et pourtant, ô mon Dieu , c'est mon cœur qui me tue !

Et je meurs aujourd'hui de n'avoir pas trouvé Pour le monde et pour moi l'amour que j'ai rêvé! Tu le sais ! il suffit; que le monde l'ignore, Qu'il outrage à loisir ceux que le cœur dévore, Qu'il attache à leurs pas l'aspic et le serpent, Dans leur étroit sentier qu'il se glisse en rampant ! Le monde est ainsi fait... qu'il poursuive son œuvre! Je n'écarterai point mes pas de la couleuvre , Et, dût à son venin tout mon sang s'embraser, Je ne lèverai pas le pied pour l'écraser ! . . .

O barde des vieux jours , ô maître de la lyre , Père de l'épopée, ouvre le long martyre, Le chemin de douleur où tes fils marcheront, Le désespoir au cœur, la calomnie au front!

Va! pauvre mendiant, aux portes d'Ionie , Chanter les strophes d'or que moula ton génie, Pour qu'on jette à tes pieds des tables du festin, Comme au chien de la rue un vil morceau de pain! Et ton poème est là , seul et grand témoignage Que l'homme et l'univers existaient à cet âge,

LA VEILLE DU POÈTE

Long cantique de gloire , hymne des premiers temps Que les siècles en chœur ont chanté trois mille ans!

Que d'autres ont passé par cette route ardente , Et Gamoëns et Milton et le Tasse et le Dante; Soleils dont les rayons inondaient l'univers Et qui faisaient crier les monstres aux déserts ! La trace de leurs pas sur les flancs de la terre S'est empreinte partout en sanglant caractère. La bauge du lion, dans son écho dormant, Exhale encor parfois un sourd rugissement; La cage où soupira le cygne du génie Garde la note en deuil de son chant d'agonie! OFerrare, ô Florence, 6 Londre, antres impurs, Honte à vous 1 le poète a pleuré dans vos murs ! La lyre est devenue étrangère à vos fêtes , Honte à vous! vous avez massacré vos prophètes! Vous les avez vêtus de la robe des fous , Et frappés jusqu'au sang... honte et malheur à vous!

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