CINQUIÈME HEURE
LA VEILLE DU POÈTE
C'est assez ! dans le vase où saigne ma blessure , Une dernière goutte a comblé la mesure ; Lève-toi, Dieu vivant, c'est l'heure de compter Comme Job avec toi mon cccur veut disputer;
A ce dernier sommet de la douleur humaine ,
Ma voix t'ira troubler jusque dans ton domaine.
Ah ! déjà mon sang crie et mon cœur a battu ! . . .
Je te sens près de moi.... Dieu vengeur, ra'entends-tu?
Entends-moi! car jamais aucun fils de ma race,
D'un pas plus violent ne courut sur ta trace;
Jamais pour te saisir d'un pur embrassement,
Nulle âme ne s'ouvrit d'un tel emportement.
Entends-moi ! car c'est l'heure où le front sur la terre ,
Je sue aussi du sang dans mon deuil solitaire ,
Où pour me soutenir dans mon mortel effroi ,
Je n'ai pas trop d'un Dieu. . . l'heure est rude, entends-moi !
Je ne suis pas , hélas ! seul en cause à cette heure , Le sang du martyr coule et l'œil du juste pleure ; J'ai vu les pleurs du juste et n'ai pu les sécher ; Et le sang du martyr et n'ai pu l'étancher!
Le long cri de douleur qui monte de la terre , Je le porte avec moi dans ma haute misère ,
LA VEILLE DU POÈTE
Et je souffre, ô grand Dieu , pour tous les opprimés; Pour ceux que trop d'amour, hélas! a consumés; Pour ceux qui, dans la coupe où tu versas la vie, N'ont trouvé pour leur soif que l'absinthe et la lie; Pour les martyrs sanglants qui, levant leur bras nu Aux pieds de leurs bourreaux , n'en ont rien obtenu ! Leurs larmes, ô mon Dieu, tombent de ma paupière, Leur douleur dans mon sein s'agite tout entière, Le fardeau de leurs jours courbe mes bras tremblants, Et le sang des martyrs a coulé de mes flancs. Ah! si ton bras est juste... il est lourd et sévère! Tu nous fais cheminer vers un sanglant calvaire , Et tu nous fais sentir d'un pied bien irrité L'éperon du malheur et de l'adversité !
Entends-nous! entends-moi! Dans nos sombres épreuves , Des douleurs d'ici-bas nous avons bu les fleuves; Le flot jusqu'à ma lèvre est venu déborder.... Mon cœur est une mer et tu peux la sonder!
Si , quand ton beau soleil dorait aussi ma gerbe , Tu ne m'as vu jamais arrogant et superbe ;
Si dans les rares jours de ma prospérité
Au malheur du passant je n'ai pas insulté;
Si je n'ai pas, Seigneur, payé ma robe neuve
Et mon foyer désert des deniers de la veuve ;
Si , dans le dur sentier où m'a conduit ta main ,
J'ai marché, sans faiblir, jusqu'au bout du chemin,
Sans que mes ennemis m'aient pu voir au passage ,
Déposer lâchement mon bâton de voyage ,
Entends -moi!... Dût mon cœur dans tes mains éclater,
C'est l'instant ou jamais où tu dois m'écouter !
J'ai plié trop longtemps sous la main qui m'opprime,
Comme avec le bourreau compte avec la victime!
Cite mes ennemis! qu'ils parlent devant toi!
Réveille ta justice et juge entre eux et moi!
Àh ! n'ont-ils pas assez de ma longue agonie? N'ont-ils pas mis assez de ronces dans ma vie , De sanglots dans mon cœur , de deuil à mon foyer? Que faut-il pour qu'enfin ils cessent d'aboyer!
LA VEILLE DU POÈTE. 205
Quoi donc! quand le Lépreux de la haute vallée *
S'est enfermé vivant dans sa tour désolée ;
Quand, le cœur déchiré par la flèche et le dard ,
Silencieux et fier je me tiens à l'écart,
Ils viendront triomphant de mon silence même,
Me crier sans pudeur leur stupide anathème,
Assassiner mon chien, dernier ami resté
Fidèle jusqu'au bout à mon adversité ,
Et railler ma douleur s'ils ont vu ma paupière
Se mouiller d'une larme à ce jeu de panthère,
Et , dévorant ma gloire ainsi que mon bonheur ,
Jusqu'au dernier lambeau déchirer mon honneur?...
Et je ne dirai rien?. . . Et du fond de l'abime
Je ne pousserai pas le cri de la victime ,
Et tu n'entendras pas, comme au temps des aïeux,
Le sang de l'innocent se plaindre au fond des cicux?...
Et tu ne puiseras dans ton puits de colère
Que pour moi seul , ô toi que j'appelais mon père!
* Le Lépreux de la cité d'Aoste.
Et ceux-là que j'ai vu rire de mes douleurs , Ne connaîtront jamais l'amertume des pleurs?....
Non, non, tu ne dors pas, éternelle justice!
Des fureurs du méchant, non, tu n'es pas complice!
Un jour vient où tu dis , 6 suprême témoin ,
Au mal comme à la mer : Tu n'iras pas plus loin!
Un jour vient où la voix du proscrit te réveille ,
Où le cri du martyr emplit seul ton oreille ;
La langue du méchant s'attache à son palais
Et le pied du tyran se prend dans ses filets.
Me voici comme Job sur sa funèbre couche;
La malédiction va sortir de ma bouche ,
Le cri de l'opprimé va monter jusqu'à toi :
0 terre, sois témoin! Dieu vengeur, entends-moi!
Je te consacre ici mon sang et mes alarmes ,
Une libation de mes plus tristes larmes!
Pour mes nuits sans sommeil et mes travaux sans fruit,
Pour ma vie en ruine et mon bonheur détruit ;
LA VEILLE DU POÈTE
Pour les pleurs trop amers que je n'ai pu répandre ,
Pour mon foyer en deuil dont ils ont pris la cendre ,
Pour ma moisson brûlée et mon champ dévasté,
Pour le mal qu'ils m'ont fait et qu'ils m'ont souhaité ,
Qu'ils soient tous. . . Ah! le sang coule aux flancs du Calvaire
Qu'ils soient tous pardonnés! pardonne-leur, mon Père!
Ma mère sous leurs coups est morte de douleur ,
Son martyre a duré trente ans ! pardonne-leur !
Le vautour a pillé le nid de la colombe,
Pardonne-leur! le sang fume sur l'hécatombe,
L'impie et le tyran frappent sans se lasser ,
Détourne tes regards et laisse-les passer!
Qu'ils récoltent l'olive où j'ai cueilli l'épine!
Souris à leurs palais bâtis sur ma ruine!
A sa vivante artère ils ont saigné mon cœur,
Ne viens pas voir couler mon sang.... pardonne-leur!
Voilà mon anathème et mon cri de vengeance !
Ils pèseront un jour , grand Dieu , dans ta balance ! Eux même un jour peut-être , ils me pardonneront Le don triste et fatal dont j'ai le signe au front.
Mes pleurs de leur colère auront éteint la flamme , Ma voix aura trouvé son écho dans leur âme , Ma tombe inclinera tristement leur regard.... Mais ce jour , 6 mon Dieu , se lèvera bien tard !
LA VEILLE DU POÈTE
Le. larmes de 1. Reine
3 0. €r. £1. le fomte Ston
LA VEILLE DU POÈTE
Mais un bruit a troublé le repos des ténèbres , Les tombes ont rendu de sourds gémissements, Qui donc veille avec moi sous ces voûtes funèbres? D'où viennent ces sanglots dans les échos dormants
Ah ! combien peu de rois ont laissé sur la terre De ces regrets cachés dont la source est au cœur! De vrais pleurs quelquefois baignent dans leur poussière, Leur tombe a donc aussi son culte de douleur !
Voilà l'hymne de gloire : un sanglot 1 une larme ! Ils parlent bien plus haut que le marbre et l'airain ; Pour les tyrans aussi l'airain pleure et s'alarme , Le marbre obéissant ment au gré du burin ;
Le tambour bat pour tous des marches de victoire , La lyre jette un cri qui n'est pas écouté ; Toi seule tu dis vrai , douce étoile de gloire , O larme , ô diamant de l'immortalité.
Mais qui donc pleure ainsi?... Depuis la sombre année, La mort n'a pas creusé de tombe en ce rocher.... C'est la fille des roisl la veuve infortunée! O Rachel, que tes pleurs sont lents à se sécher!
LA VEILLE DU POÈTE» 213
Od disait cependant que la Ville Éternelle * Pour les grands cœurs blessés avait d'intimes voix , Que ses débris parlaient une langue immortelle A toutes les douleurs des peuples et des rois.
On disait que des arts l'éclatante magie D'un voile glorieux avait vêtu son deuil, Que l'hymne y détonnait sur la sombre élégie , Et que des temps rivaux Rome était le grand seuil.
On disait que du Tibre il montait des murmures Si tristes et si doux aux murs de la cité, Que les guerriers couchés en leurs linceuls d'armures , Dans leurs tombeaux souvent en avaient palpité.
Océan du vieux monde et source des grands fleuves, Les siècles tour à tour ont fléchi sous ta loi;
* La reine Marie-Christine habitait Home depuis la mort de son époux le roi Charles-Félix.
O veuve des cités, grande cité des veuves, Toi seule dans les temps restes égale à toi!
Si le flot y murmure un douloureux cantique , Le vent y chante aussi l'hymne qui sait bénir : Janus y vit encore , et du bûcher antique Sort le divin Phénix , l'aile dans l'avenir.
Oui , l'existence est douce en cette noble ville , L'art l'illumine au loin d'un rayon éclatant , Les peuples et les rois lui demandent asile, Le voyageur soupire après elle, et pourtant!...
Et pourtant ni les arts dont elle est souveraine , Ni de son doux climat l'ineffable langueur , N'ont pu te retenir, ô noble et sainte Reine! L'univers était là! — là n'était pas ton cœur!
LA VEILLE DU POÈTE
Tu te souvins alors d'une rude contrée Dont des rochers ardus coupent les horizons; Qui n'accorde qu'au fer dont elle est déchirée L'aigre fruit de la vigne et l'épi des moissons ;
Mais où le roc désert et la vague plantive
Gardent un cher tombeau sous l'ombre de la croix....
Rude mais seul pays peut-être, et seule rive
Où les yeux de la foule aient des pleurs pour les rois.
Et tu voulus marcher encor dans notre voie ,
Et tu voulus revoir tout ce qui t'était cher ,
Et ta vieille Abbaye , et ta vieille Savoie ,
Et nos monts où les rois peuvent vivre au grand air.
Pour ton doux souvenir et ta sainte pensée, Sois à jamais bénie , ô Reine ! — Et nous aussi , Comme l'anneau qu'au doigt garde la fiancée , Qu'elle montre à l'époux en disant : le voici,
Nous avons gardé pur, rayonnant et splendide, L'anneau mystérieux qui nous unit à toi !
L'eau de son diamant est encor plus limpide Qu'au jour où notre main t'engagea notre foi !
Qui ne vous aimerait, ô filles d'Italie?
Le bonheur s'est levé pour nous à ton matin , Et l'ange de la France, au doux nom d'Amélie, * A force de vertus a fléchi le destin.
Paix, amour, long bonheur à celle qui nous aime! Ce jour t'est consacré , qu'il soit joyeux et pur ; Que ton étoile brille! et puissions-nous nous-même La voir en nous couchant luire encor dans l'azur!
* Personne n'ignore que la Heine Marie-Christine de Bourbon est la soeur de la Reine Marie-Amélie ; deux noms chers à toutes les infortunes et, chose unique! respectés de tous les partis.
LA VEILLE DU POÈTE
a madame la comtmt Mavin.
LA VEILLE DU POÈTE
Je ne quitterai pas le seuil du sanctuaire Sans que ta bonté sainte ait entendu mon vœu ; Sans consacrer ici d'une larme dernière Un tendre souvenir de mon cœur, ô mon Dieu
Il est une grande âme à la terre inconnue, Ange égaré chez nous comme un lis au vallon ; La souffrance près d'elle est toujours bienvenue , Et son seuil reste ouvert quand souffle l'aquilon.
Sa demeure est auprès de la rive prochaine, Sur la hauteur que longe un sentier adouci , Le magnolier des vents y parfume l'haleine ; Le malheur la connaît , je la connais aussi !
Bénis cet ange, 6 ciel, et sa douce famille; Ecarte de ses pas la ronce et la douleur ; Conserve-lui la paix , cette étoile qui brille Quand a pâli déjà l'étoile du bonheur.
A l'heure où le malheur acharné sur sa trace , D'une dernière goutte abreuvait l'exilé, Elle fut pour mon cœur comme la sœur du Tasse , Et si j'avais pu l'être elle m'eût consolé....
LA VEILLE DU POÈTE. 221
Sa voix charmait en moi l'ennui sourd de la vie; A ses accents tout pleins d'une exquise douceur, Je sentais pénétrer dans mon âme ravie Je ne sais quels parfums qui montaient de son cœur.
Ainsi, quand, poursuivi par la haine et l'outrage, Charles Stuart passait, à l'échafaud traîné, Une héroïque enfant bravant les cris de rage Vint offrir une rose au pâle condamné.