‹ Station poétique à l'abbaye de HauteCombeChapitre 40 sur 43 · TROISIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOURNÉE

DESTRUCTION D'HAUTËCOMBE.

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LE MOINE

Et c'est parce qu'un jour a dormi sa justice, Qu'il a laissé l'impie errer seul dans la lice , Que son astre à la mer s'est levé sur le tard , Que ton cœur a douté? répondit le vieillard.

Mais, ô mon fils, c'est là l'étonnante merveille, Que sa justice dorme et que son amour veille! L'homme est prompt à venger son honneur insulté, Mais le Très-Haut est lent, il a l'éternité!

Ecoute , il fut un jour d'horreur et de ténèbres , Les flots du lac roulaient avec des voix funèbres; Le tonnerre grondait dans un ciel lourd et noir Pardonne-moi ces pleurs ! c'était le dernier soir ! Le vieux cloître tremblait sur ses bases antiques , La révolte en courroux entra sous nos portiques , Et l'on vint arracher de nos autels en deuil Des vieillards qui priaient le front sur un cercueil !

La cloche du couvent, à cette heure dernière, En longs gémissements tinta pour la prière ; Et les vieillards, blanchis à l'ombre de la croix , Se rassemblaient au chœur pour la dernière fois , Et de tous ces grands cœurs con tristes par l'injure L'on n'entendit sortir ni plainte ni murmure ;

DESTRUCTION D UADTECOMBE . 229

Mais pendant que les vents de tous les points de l'air, Fouettaient les vitreaux noirs sillonnés par l'éclair, Tous à genoux, le front incliné jusqu'à terre : « Frappe ! crièrent-ils , ta main nous est légère , « Seigneur, nous mangerons le pain du repentir, « Frappe) nous porterons la chaîne du martyr, « Tes ennemis ont pris nos murs et nos campagnes , « Nous irons habiter avec l'ours des montagnes; t Frappe 1 nous connaissons le chemin des douleurs , « Qu'importe où l'homme pleure en ce vallon de pleurs!

< Frappe! n'écoute pas nos cris et nos alarmes ,

« Le calvaire a toujours soif de sang et de larmes !

« Nous boirons au torrent où tu bus autrefois,

< Jusqu'où tu la portas nous porterons la croix ! « Tu détruis ta maison, ton bras l'avait bâtie!

« Frappe ! nous connaissons la main qui nous châtie ! « Frappe , nous sommes prêts! c'est un bonheur si doux « Que de souffrir pour toi qui souffris tant pour nous ! »

Et le verset du psaume éclatant dans l'enceinte Emporta jusqu'à Dieu notre dernière plainte ,

Puis, cachant sur nos cœurs l'image de la croix % Nous nous primes la main pour la dernière fois. Ah! ce fut une nuit de deuil incomparable!

Nous avions sous le bras notre bâton d'érable , Et, prêts à nous quitter, debout, silencieux, Nous nous regardions tous, les larmes dans les yeux.

Tout à coup la Révolte entra comme un tonnerre, La massue ébranla le seuil du sanctuaire.

Nous couvrîmes nos fronts des plis de nos manteaux ; Les balustres d'airain tombent sous le marteau , L'hymne sanglant s'élance à la voûte sonore; Ils frappent. . . . Vainement notre voix les implore , Le clairon répond seul à notre voix en pleurs ; Nous tombons à genoux, et du fond de nos cœurs Un grand cri tonne alors qui couvre les fanfares :

« Seigneur , arrête ici la marche des barbares ! »

DESTRUCTION D UAUTECOMBE . 231

Les barbares surpris s'arrêtent devant nous,

Je ne sais quelle force a vaincu leur courroux ;

Mais devant ces grands fronts blanchis dans la retraite ,

Saisis d'un saint respect, ils inclinent la tête;

Le soldat nous salue en baissant son fusil ,

El la croix en avant nous partons pour l'exil !

0 sainte région, ô célestes cantiques, Mystérieux accords sous les voûtes antiques , Solitude où chantaient les flots et les oiseaux, Où le vent emportait nos hymnes sur les eaux , Poussière des héros , reliques de victoire Qu'ils secoûront demain de leur linceul de gloire ,

Adieu donc pour jamais! Adieu! Je vais chercher Une pierre où poser mon front sous le rocher ! Le désert garde encor la grotte du prophète Adieu! j'y chanterai la gloire à la tempête; Et je ne verrai pas sous le fer et le feu Tomber ton dernier mur , sainte cité de Dieu !

Je ne te dirai pas le destin de nos frères , Us gagnèrent au loin des rives moins contraires; Pour moi, jusqu'au matin de cette nuit d'horreurs, J'errai dans la forêt aux vastes profondeurs ; Le désert se taisait dans ses mornes ténèbres ; Je marchais au hasard sous ses ombres funèbres, Image du chaos avant l'aube des jours , Sans arriver à rien j'errais dans ses détours.

Le ciel blanchit enfin ; un rayon de lumière

Vint frapper sur la croix du clocher de Saint-Pierre,

Et je vis s'exhaler d'un grand bois de noyer

La vapeur qui montait d'un vigilant foyer ;

Vers ce toit solitaire au flanc de la colline ,

Les pieds nus et sanglants , triste je m'achemine.

J'arrive, et m'arrètant à quelques pas du seuil, J'hésitais à frapper, incertain de l'accueil, Quand je vis au-dessous de l'architrave antique Un christ de bois cloué sur la porte rustique.

DESTRUCTION d'hâUTECOMBE. 233

A ce signe sacré j'avance hardiment

Et je frappe. Un vieillard, presqu'au même moment,

Grave et serein , parut au seuil de la chaumière :

— Que Dieu soit avec vous 1 que voulez-vous, mon père , Que venez-vous chercher sous mon toit de roseau?

— Au prix de mon travail , frère , le pain et l'eau !

— Ma table et mon foyer, mon champ et ma demeure, Me dit-il, sont à vous comme à moi dès cette heure; Mais d'où vient ce bonheur au pauvre publicain Qu'un prêtre de son Dieu vienne rompre son pain?

— Je lui raconte alors l'épouvantable scène ,

Le Très-Haut, l'Eternel chassé de son domaine, L'horrible ça-ira tonnant dans le saint lieu , Et le prêtre arraché des autels de son Dieu?

— Malheur, dit le vieillard, à cette race impie! Que de crimes un jour il faudra qu'elle expie! Mais au nom du Sauveur notre Seigneur à tous , Entrez, mon père, entrez, et restez avec nous!

Je demeurai vingt ans sous ce chaume paisible , Au sommet de ces monts, retraite inaccessible;

Doux Eden du travail et de la pauvreté, Mais où la paix habite avec la charité , Et j'étais devenu frère dans la famille , Comme eux je maniais la houe et la faucille , Ou courbé sur le soc , armé de l'aiguillon , Je creusais avec eux quelque rude sillon ; Seulement , quand la nuit tombait sur la campagne , Sous l'humble vêtement des fils de la montagne , Je descendais aux bords où fut le vieux couvent. La poussière des rois volait au gré du vent, Les monuments brisés gisaient dans la carrière , Les chèvres y broutaient la ronce et la bruyère , D immondes animaux parqués dans les vieux murs , Fouillaient le sol sacré de leurs museaux impurs.

Je me cachais pleurant dans l'ombre et les broussailles Et murmurais tout bas l'hymne des funérailles. Puis répandant l'eau sainte à ces lieux affligés , Dormez en paix, disais-je, ô mânes outragés; Ceux qui vous ont chassés de vos pâles suaires , Sont fils de l'étranger , ils ne sont pas nos frères ;

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Et le lac gémissait autour du monument , Et le hibou des bois criait plus tristement!

Et j'accomplis vingt ans cette œuvre expiatoire , Humble hommage aux aïeux outragés dans leur gloire ? Et j'attendis vingt ans , et vingt ans j'ai rêvé Le jour de la justice.... Enfin il s'est levé!

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