‹ Station poétique à l'abbaye de HauteCombeChapitre 5 sur 43 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

» Hélas! le vieux Laërte a cessé de m'entendre, » Et, vaincu par les ans, il s'est lassé d'attendre ; > Sa trace a disparu de ces sentiers déserts. . .

» Et comme dans mon cœur la mort a passé là ! »

Rendu à son pays , Jean-Pierre Veyrat y trouva peu d'amis demeurés fidèles. Plusieurs lui firent un crime de sa conversion.

De hautes sympathies vinrent toutefois le dédommager.

Nous savons avec quelle chaleureuse effusion il retraçait les vertus du prélat illustre qui, s'associant à la clémence royale , lui avait montré le chemin de la terre natale. L'évèque de Pignerol fut pour l'infortuné une de ces étoiles propices qui , perçant la nue au milieu de l'orage , indiquent le pôle au navigateur égaré. C'est à lui , c'est à Mgr Charvaz que notre poète , après être rentré au sein de sa patrie terrestre, adressait cette hymne touchante :

Conduisez-moi vers cette autre patrie , Vous qoi m'avez déjà conduit jusqu'à ce port, Rendez son espérance à mon âme flétrie,

Le souffle de la vie à la mort !

Et de cet immonde repaire ,

Quand nous irons à notre Père , Vous lui direz : Ce fils que vous aviez perdu , Qui s'était égaré dans des sentiers funèbres , Ma main l'a ramené des portes des ténèbres ,

Seigneur, et je vous l'ai rendu !

sur l'auteur. xiij

Mais une autre main devait conduire ce fils repentant aux portes de l'éternelle patrie. Cette main, chacun la sait, chacun la bénit. Où sont en effet parmi nous les tristesses de l'âme , les misères du corps que le vénérable archevêque de Chambéry n'ait touchées de son baume, et n'ait inondé de son inépuisable charité?

Un homme que le Sénat de Savoie comptait naguère dans ses rangs , et qui, revêtu aujourd'hui d'une charge suprême, réalise avec éclat la pensée d'un monarque soucieux de l'avenir de ses peuples , et désireux de les doter d'une législation complète et appropriée aux exigences des temps, S. Ex. M. le comte Avetfutde ceux qui entourèrent le poète d'un tendre intérêt.

Parmi eux il faut ranger encore S. Ex. M. le chevalier César de Saluées , qui , par la haute culture de son esprit et l'ingénieuse délicatesse de ses procédés , est devenu en quelque sorte le foyer où converge tout ce qu'il y a dans notre pays de ce feu sacré qu'alimente l'amour des sciences , de la littérature et des arts.

Un des premiers soins de Jean-Pierre Veyrat après son retour, fut de mettre en ordre les nombreux fragments où sa plume avait buriné les principaux traits de son histoire : il publia La Coupe de VexU.

Ce recueil devait nécessairement avoir chez nous beaucoup de succès. Ici point de malheurs fictifs, point d'événements supposés ; les choses pleurent d'elles-mêmes ; Veyrat, poésie vivante, ouvre sa tunique, et dit à l'incrédule — « Tiens, touche... ; ma plaie est saignante. » — Aussi n'y a-t-il aucune des pièces dont se compose cet ouvrage où la pensée soit faible , l'expression lan-

liv NOTICE

guissante et décolorée. Des rudesses, des incorrections, peut-être oui, si Ton veut : mais partout l'énergie de la conception ; partout la vérité palpitante des images ; partout cette pointe d'acier qui fouille dans les recoins de l'âme, et qui en arrache pièce à pièce tout ce qu'elle recèle de plus intime.

Un morceau qui véritablement sort de ligne , soit pour l'élévation des idées, soit par la vigueur du raisonnement, soit pour la sombre majesté du style , c'est l'épltre intitulée A ChUde-Harold. Si l'on ne devait juger un auteur que par sa réputation , nous oserions à peine écrire le nom de Veyrat à côté de celui de lord Byron ; mais en ce siècle de charlatanisme, que prouve le défaut de réputation? Et même autrefois, Shakespeare ne mourutil pas ignoré , et le Paradis de Milton ne resta-t-il pas durant vingt ou trente ans oublié au fond d'une boutique poudreuse? En frappant du pied sur la tombe de Childe-Harold , le poète savait qu'un fantôme irrité s'en échapperait et viendrait lui demander raison de son audace ; il le savait; et cependant, nouveau David, il se sentit la force d'aller se mesurer contre le géant dont la voix avait chanté le doute , puis le néant , puis le désespoir.

Les bornes de cet article ne nous permettent pas d'entrer plus avant dans l'appréciation de La Coupe de Vexil : qu'il nous suffise d'avoir indiqué les circonstances au milieu desquelles cette œuvre s'élabora.

Jean-Pierre Veyrat n'était pas homme à s'endormir sur des lauriers : son imagination inquiète rêvait déjà d'autres combats, d'autres péripéties; mais la maladie

sur l'auteur. XV

dont il était atteint (une maladie de poitrine) ne lui permit pas de réaliser ses trop vastes projets, œgri somnia.

Les rares instants de calme que lui laissait son mal , il les employait à remanier ses Stations poétiques à Haute- Combe, dont il n'a pu livrer au public que les deux premières livraisons. Dans l'intervalle, quelques pièces fugitives où l'indélébile sceau de l'exil et le cri d'une éternelle douleur viennent, comme par l'effet d'une puissance invincible , se mêler à la joie des peuples , à l'allégresse des rois, sortirent de sa plume. Telle fut l'ode qu'il composa à l'occasion du mariage de S. A. R. Mgr le duc de Savoie avec S. A. I. et R. madame Adélaïde-Françoise , fille de l'archiduc Reignier.

Quoi qu'horriblement allangui, et ne se tenant qu'à grand' peine sur ses jambes chancelantes , le malheureux poète aimait à respirer le plein air ; il sortait ; le soleil lui faisait du bien , le soleil de sa patrie ! Nous croyons encore le voir là, avec sa taille haute et grêle , qu'on eût dit un roseau courbé au souffle de l'aquilon , sa démarche lente et irrégulière , son front découvert que sillonnaient des rides précoces, ses lèvres amères, ses traits contractés, ses yeux noirs et aigus, qui seuls disaient, hélas ! que ce corps harassé et pâle n'était pas un cadavre î

11 devait tomber avec les feuilles ^automne. Et en effet dès le mois d'octobre il fut obligé de se mettre au lit. Sentant sa fin s'approcher , il réclama les secours de la Religion. Un illustre consolateur, ne l'appelons pas ainsi, un père tendre, compatissant, dévoué, Mgr Bil-

Xvj NOTICE

liet , archevêque de Chambèry , vint le réconforter pour ce long voyage.

Parfois, au milieu des plaintes que lui arrachait la douleur, il s'interrompait ; il demandait une plume; son

génie lui dictait des poésies suprêmes ; il voulait les

écrire. Un jour (et c'était l'avant-veille de sa mort) on resta sourd à ses instances , de crainte de le fatiguer. Le lendemain , au moment où sa femme et sa sœur l'entouraient de leurs soins et des témoignages de leur affection, il les arrêta. — < Voici, dit-il, mes derniers » adieux ; écoutez... » — Et il se mit à réciter des vers tellement beaux, tellement touchants, que les deux infortunées fondirent en larmes et s'agenouillèrent

Enfin , après une agonie cruelle , il expira le 9 novembre 1844 , à l'âge de 34 ans.

Poète d'autrefois, il mourut pauvre et délaissé... 11 faut le dire , les souffrances physiques, les tortures d'un orgueil irrité et ces déceptions infinies qui entourent l'homme de lettres , avaient aigri son caractère : il fut souvent injuste envers ses amis.

On a voulu douter de la conversion politique et religieuse de Jean-Pierre Veyrat ; mais une conviction profonde pouvait-elle manquer à celui qui entonna des chants si sublimes ?

Parmi ses compositions inédites, nous avons remarqué, 1° un volumineux récit, intitulé Les fruits de la science , où, sous des noms supposés, il paraît avoir eu l'intention de faire en partie l'histoire de ses propres malheurs; l'épigraphe Maledicta terra in opère tuo... spinas et tribulos geminabit tibi , indique déjà d'elle seule

sur l'auteur. xvij

la couleur de cet ouvrage ; 2° un drame en cinq actes , n'ayant d'autre titre que celui-ci : Naples, le 1 3 novembre 1818. L'auteur estimait, dit-on, beaucoup ce travail; il nourrissait le projet de le revoir , et de le livrer ensuite au théâtre ; 3° divers essais en prose et en vers, écrits la plupart dans la chaleur de la première inspiration , et appartenant à différentes époques.

Aujourd'hui , grâce à l'intervention de S. M. la reine douairière , Marie-Christine, qui accueille avec piété tout ce qui se rattache à l'antique abbaye restaurée par son auguste époux, grâce encore aux soins d'un illustre personnage qui ne demeure étranger à rien de ce qui est noble et généreux, S. Ex. M. le comte de Colobiano, les Stations poétiques à Haute-Combe peuvent être livrées au public. Cette œuvre de Veyrat malade, de Veyrat mourant, était trop remarquable pour être laissée dans l'oubli; il n'y manque qu'une seule pièce, qui résumait en peu de lignes l'ensemble du poëme.

Chambéry, ce 9 novembre 1846.

Léon Ménabréa.

Page 1