RÉUNION DU DAUPHINÉ A LA FRANCE
L.es rois de Franoe nVvaient pas vn sans envie et sans inquiétude ces contrées autrefois réunies à la monarchie , divisées depuis entre une foule de petits souverains , obéir à des princes dont la puissance centralisée et bien dirigée pouvait devenir redoutaUe ; aussi avaient-ils souvent cherché à Tafi^ublir ou à s^en emparer.
, ^incapacité , la faiblesse, Finconstance du dauphin Humbert II leur en présentèrent Toccasion et leur en fournirent les moyens.
n offirait ses états à tous les souverains ; mais à peine avait-il traité avec les uns , que , séduit par les promesses des autres , il dégageait sa foi pom* la donner ailleurs avec la même légèreté.
Les tentatives de Phihppe de Valois et de ses successeurs triomphèrent de cette irrésolution , et le 30 mars 1 349 , Humbert remit solennellement ses états à la France , à condition que le fils aîné du roi porterait le nom de Dauphin^ que les armes du Dauphiné seraient ajoutées à celles de France , et que cet état ne pourrait être réuni au royaume qu^autant que Tempire y serait uni (1).
II fit plus et mieux; en abandonnant ses sujets, il s^occupa du moins d^améliorer leur sort : quelques jours avant son abdication, il renouvela plusieurs ordonnances qui rendaient leur chaîne plus légère. Ils ne fiirent plus soumis à la garde des châteaux sans règles et sans mesures ; les seigneurs cessèrent de s^emparer des successions de ceux qui mouraient sans enfans j les mariages ne furent plus soumis à la volonté despotique et au caprice trop souvent impudique du maître. Enfin , Humbert publia le règlement connu sous le nom de Statut delphinaly qui forma le droit particulier de la province, et il stipula que se% vassaux immédiats ne jouiraient des firanchises quMl venait de concéder qu^autant qu^îls en feraient jouir aussi leurs arrièrevassaux.
Après s'être fait moine , Humbert éprouva de vifs regrets de la cession qu^il
(1) Chorier, tome II» Uv. IX et X.
86 CHAPITEE FKEMIER.
avait faîte , de la résolution qu^il avait prise , et à laquelle Tascendaut du pape , alors à Avignon , les insinuations de son directeur et les intrigues des courtisan^ , avaient eu , dit-on , plus de part que la grâce.
Quoiqu^il eût délié les peuples du serment de fidélité , le bailliage des baronnies ne voulut reconnaitre le nouveau dauphin qu^après que les consuls du Buis , envoyés à Lyon auprès d^Bumbert , eurent reçu de lui-même Tordre de se soumettre à son successeur.
La noblesse vit avec peine ce transport du Dauphiné à la maison de France , parce qu^elle craignit de perdre sous nos rois les droits dont elle se montrait si jalouse , et qui, quoique restreints par les dernières ordonnances, étaient encore fort étendus.
Les peuples , au contraire , durent applaudir à un changemeot qui les flattait d'^un adoucissement aux maux dont ils étaient depuis si long-temps accablés ; car , depuis plusieurs siècles , c^était une anarchie permanente. On ne voyait qu^usurpations des uns sur les autres, qu^attaques, prises et rquîses de villes et de châteaux , combats , meurtres , incendies.
L^histoire de la province est remplie du récit des guerres des sagneors entre eux, des comtes avec les évèques, souvent même de ceux-^ci avec leurs chapitres (4).
(1) « ?er8 Taii 1280, révèqoe de Valence et le chapitre de Die étaient soas les armes.
» Le corps- de ville avait pris le parti du chapitre , et ReyMond, baron de MévouiUoiiy
» commandait leurs troupes. Le dauphin était pour Tévâque, qul^ afin de four^ à la
a solde des siennes, vendit à Guignes Alleman, au prix de 16,000 sous^ la terre de
> FoiUans. Après divers combats et des pertes réciproques , tout fut paci6é. Reymond,
» renonçant au monde ^ prit l'habit de mineur dans le couvent d^Âvîgnon, ob il fît
» profession. »
( ChoAtTf Hktoifû oMgée du DatiplUné» Ur* V, {Mige 26SO
• Jean^ évéque de Valence et de Die, s'étant rendu> en 129), aupris de l'empereur » Rodolphe» pendant qu'U était à Hurat, prétendit, à soo retour > que le clergé et les » habitans de Die devaient Contribuer aux frais de son voyage , suivant une ancienne » bulle des ejnpereurs qui permettait aux évèques de lever, en pareil cas, un subside » sur les vassaux de leurs églises. Cette prétention excita des murmures ; il y eut même » à ce sujet une émotion, dans la ville. Le chapitre et les habitans ligués se préparaient » à faire la guerre à Tévéque, lorsque, sentant leurs forces inégales, îte s'âccommodèfcnt. » Eu conséquence, il leva toutes^les excommunîcatièns que le chapitre et les habitans
HISTOIR£. 87
On vit fréquemment aussi^ dans ces temps malheureux, des prélats, abusant du caractère sacré de la religion, la prostituer à leurs vues ambitieuses , en lançant , lorsqu'ils étai^it les plus faibles , des excommunications et des interdits contre les plus forts.
Que Ton ajoute au tableau de ces désordres les ravages de ces compagnies de routiers y d^weniurierSy ^écorcheurs et retandeurSj qui louaient, en temps de guerre , leurs services aux princes qui les payaient le mieux , et qui , en temps de paix, se répandaient dans les campagnes, où elles vivaient de rapine et de pillage, et Ton se fera ime idée de la désolation qui marqua ces temps d'^anarchie féodale.
Le pays était dépeuplé; Fherbe croissait dans Tintérieur des villes. Dégradés et misérables , les hommes étaient traités comme de vils troupeaux. Une eflfroyable convention, pour me servir de la belle expression qu'^emploie ailleurs M. de Châteaubriant , semblait exister entre eux et leurs tyrans , ceux-ci pour tout oser , ceux-là pour tout souflfrir (1).
Guillaume de Savoie , évêque de Valence , fut un de ceux qui les tinrent dans la plus humiliante servitude. Il porta à la révolte la population de cette i^^^* ville tout entière ; die prit les armes , le chassa , et organisa , sous le titre de confrérie, tme forme de gouvernement à laquelle il ne manqua d^une république que le nom (2). *
L'évéque sollicitait des secours au-dehors , assemblait une armée , et se disposait à mettre le siège devant Valence, lorsque, par la médiation de Crussol, les partis se rapprochèrent. On signa la paix le 49 octobre 1229. L'évèque rentra dans son siège , mais la leçon qu'ail avait reçue ne le rendit pas meilleur (3).
L^anarchie était arrivée à ce point, que le seigneur de la Roche-de-Glun,
» pouvaient avoir encourues à Toccasion de ce déqiélé. Cette paix ne fut pas de longue » durée : la guerre recommença entre eux en 1294) et 11 fallut^ pour apaiser les nouveaux » troubles 9 Tentremise du prince d'Orange. »
( Vtlbonnatf 9 HUtoirt tk Xhmphmày page 245» )
(1) H. de GhâteaubrianI, Itméraki, tome III > page 189.
(2) Chorier, tome II, pages 107 et 108.
(3) Antiquités di l'ÈgUse de Faïence, page 326»
S9 eHAPITRE PREMIER.
dont le château était sur la pointe de ce rocher avancé qne Ton voit encore dans le Rhône, ne craignit point d^arrêter Saint Louis, lorsque, à la tète
1248. d^une armée nombreuse -de croisés, ce prince descendait le fleuve pour sVmbarquer à Aigues-Mortes (1 ). Ce petit seigneur, qui exerçait une sorte de piraterie sur le Rhône , y avait établi un péage dont personne n^était exempt. U voulut Texiger de Saint Louis ; mais le rot fit le siège du château , et malgré une résistance vigoureuse, cette forteresse tomba au pouvoir des croisés qui la rasèrent (2).
1275. Les désordres continuai^it ; Fésprit de révolte et de rapine était devenu
général , et , le 27 septembre 1 276 , le pape Grégoire X motivait la bulle de réunion de Tévêché de Die à celui de Valence sur Foppression dans laquelle étaient tenues les deux églises^ par une tyrannie si vidiente que souvent on en avait pillé les biens et chassé les évêques , et sur ce que leurs forces étant rassemblées sous un même chef, dles seraient plus ai étsA de résister à leurs persécuteurs (3).
Guidés par des intérêts de localité et d^amour-propre , le chapitre et la ville de Die voulurent résister à une mesure que dictait la nécessité des temps : ils se déclarèrent indépendans de Tévéque de Valence, lui firent la guerre , et ne se soumirent que fort long-temps après.
Déjà semblable mesure avait été adoptée , et vraisemblablement pour de pareils motifs , à Tégard de Tévêché d^Orange , qui demeura uni à cdui de Saint-Paulr-trois-Châteaux , depuis 827 jusqu'en 1107 (A). .
1275. Grégoire K, en 1273, se mettait en possession du Comlat-Venaissin que
réglise venait, à son tour, d'usurper sur les comtes de Toulouse.
C'est encore vers le même temps que les habitans de Saint-Paul-trois-
(1) Cborier, tome II, page 126.
(2) On lit dans VHistoire de Saint Louis, par Joinville^ page 24 :
« Et ay bien souvenance que dessus le Rhosne , à la rive , nous trouvasmes un » chasteau qu'on appelait la Roche-de-Gluy, lequeF chasteau le roy avait fait abattre, » pour ce que* lè^ sire du cbasteau , qu'on appelait Rogier, avait grand bruit de mauvais > renom de détrousser et de piUertous les marchands et peUeriiis qui là passaient. »•
(3) Antiquités de rÉglise de Valence, page 352« — Chorîer^ tome II, page 165^
(4) Histoire de l'Église de Saint-Paul-irçis-Châteauœ^ ,
Châteaux ^ profitant de Tabsence de Bertrand de Clansayes , leur évèque , que les croisades avaient conduit au-delà des mers y imitèr^at Texemple donné par la ville de Valence en 1229. Ils se déclarèrent indépendans, et changèrent la forme de gouvernement que leur avaient imposée les évêques. Ils vendirent ou se partagèrent les biens de Bertrand de Clansayes ; ils élurent un chef sous le titre de châtelain , et tinrent des assemblées où ils délibéraient sur les affaires de leur petite république. Mais Tévèque de Valence , Amédée de RoussiUon ^ ne les laissa pas jouir long-temps de leur lib^té : il entra à main armée dans Saint-Pauttr ois-Châteaux; il retira des mains des détenteurs tout ce qui avait appartenu à Bertrand de Clansayes , fit raser la maison où se tenaient les assemblées , bannit les chefs de la sédition et rétablit les choses dans leur premier état.
Parmi les guerres que se firent constamment les évêques de Valence et les isâs. comtes de Valentinois , celle de 1345, dite des Episcopaux, fut la plus longue et la plus sanglante. LVvêque Pi^re de Chatelus mit le premier ses troupes en campagne : elles furent battues , et Tévêque , outré de cette défaite , se vengea en mettant à feu et à sang les villages où il passait : Charpey , Montelier , Alixan , Livron , la vallée de Quint furent la proie des flammes (1).
On le vit reftiser avec dureté la médiation que vint lui offi*ir son métropolitain, et, le dirai-je? donner à ce prélat, qui gémissait de tant et de si afireux désordres, le spectacle horrible d\m grand incendie, dans Tunique objet de montrer son éloignement pour toute réconciliation* Dans le délire de sa haine implacable , il envoya , la nuit , mettre le feu au viflage de Barcelonne , et Tarchevèque put en voir Tembrasement du château de Chabeuil où il s^était retiré.
Ce même évèque faisait peser une main de fer sur les Valentinois euxmêmes ; ils furent contraints d^appeler à leur aide le dauphin Humbert , et, par des lettres-patentes du 27 février 1 345 , il mit sous sa sauvegarde les habitons opprimés par Véi^éque.
Ces désordres étaient les mêmes sur tous les points de la France ; ils i)5G.
■¥-i^»Mft«*WMi*i
(1) Dissirtatian sut Rêmans, par M. Docbier, pag9 Î4. — Gfaorier^ tome II ^ pages S^, 321. et Z'n.
provoquèrent le mouvement terrible qui, sous le nom de Jacquerie ^ sa manifesta en 1 366 , et dans lequel les campagnes , réduites au désespoir , furent sur le point de venger , en quelques jours , plus de cinq cents ^ns de vexations atroces.
On nomma Jacquerie cet élan de Tindignation populaire ^ parce que les gentilshommes , quand ils piUaient le paysan , rappelaient par dérision Jacques-Bonhomme.
Cependant Tespoir d^\m avenir plus tranquille, dont la cession d'^Humbert, en 1 349 , avait flatté les peuples , ne se réalisa point encore.
La noblesse avait obtenu de ce prince qu^il lui garantit , par la charte des libertés delphinales , le droit d^armer et de faire la guerre , et pendant plus d\m siècle Tanarchie continua ses désordres.
Les compagnies d^aventuriers et de routiers étaient toujours le fléau des campagnes.
1590. En 1390, plusieurs de ces compagnies revenant d^Italie, où elles avaient servi sous les ordres du comte d^ Armagnac , avaient traversé la Provence sans que rien s^opposàt à leur passage ; arrivées sur la limite du comté de Valentinois , le comte , qui les regardait , non sans raison , comme un amas de vagabonds et de voleurs , leur défendit le passage dans ses terres. Ils voulurent le fléchir ; ils le conjurèrent de les laisser passer pour se retirer, promettant de payer les vivres qui leur seraient nécessaires ; ils oflfrirent même des otages. Mais le comte voulait qu^ils déposassent leurs armes , et qu'^ib se rendissent à discrétion : ils s'y refusèrent et se préparèrent à mourir les armes à la main. Ils élurent pour chef Aimery de Sevérac , Fun d^eux ; ils campèrent dans un poste avantageux, se firent des retranchemens de leurs chariots, et attendirent ainsi les troupe^ du comte qui ^Vlevaient à plus de 3,000 hommes.
Le combat s^engagea à peu de distance du château de Mazenc : les troupes du comte furent repoussées , le désordre se mit dans leurs rangs , et Sevérac en profita pour les charger avec vigueur et les mettre en pleine déroute. Enfermées dans des vallons , elles ne pouvaient se retirer ; presque tout fut tué ou fait prisonnier. Sevérac poursuivit sa victoire; il attaqua et prit Châteauneuf, dont il fit sa place d^armes; il s^ jeta avec ses troupes et devint le maître absolu de la campagne. *
Une foule de gentibhonmies dauphinois, dit M. de Barante, qui s'étaient
armés pour Pextermîner, Tévêque de Valence, le prince d^Orange, le comte de Valentînois , furent faits prisonniers. Aimery de Sevérac les mit à rançon , obtint son libre passage , et ramena sa bande au pays d'Armagnac. Cette déconvenue de gentilshommes dauphinois les couvrit de beaucoup de honte. Lorsque la nouvelle en arriva au duc de Bourgogne, il ne put s^mpêcher de dire : « Je voudrais qu^ils fussent tous perdus , pour avoir eu » si peu d'honneur et de courage. Il valait mieux périr que de souffirir une
» telle infamie! » (1).
Le désordre était tel qu^il n^ avait plus nulle part ni repos ni sûreté. Le pays était ruiné , et la population était parvenue au dernier degré de la misère. La condition des habitans de Valence , entre autres, était devenue insupportable. Ils implorèrent la protection du roi de France , et Charles VI M96. écrivit à Jacques de Montmaur , gouverneur du Dauphiné , de leur prêter aide et sauvegarde comme à ses propres sujets, « parce que, disait le roi, i> pendant sept années le territoire de Valence a été ravagé par les ^ens de )» guerre , routiers et larrons ; que présentement les habitans éprouvent )> d'insupportables et irréparables dommages , des guerres , des pilleries et » des rançons ; que le rapt des femmes , les assassinats et autres calamités les )> plongent dans un si piteux état de misère , qu'ils seront bientôt contraints » de fuir leur patrie ; que dépourvus de toute défense de la part de lem* » évéque et du comte, ils ne peuvent plus supporter tant et de si inton lérables calamités. Ayant donc en notre conseil pesé ces considérations, » les recevons et prenons, eux et leurs successeurs, comme Dauphinois, en )' notre spéciale sauvegarde , protection , tuition , garde et défense , sans » toutefois apporter dommage et préjudice aux droits del'évêque, du comte, » de notre sire le pape et de l'emp^eur. Nous promettons aussi de les )» défendre contre les agressions injustes , et de châtier quiconque voudrait )> les molester dans leurs biens, leurs personnes et leurs^ droits. En outre, » leiu* concédons , à eux et à leurs successeiu^s , de notre certaine science et » bon vouloir , des libertés et franchises semblables à celles dont jouissent » nos sujets les citoyens de Grenoble. )»
(1) Histoire des Ducs de Bourgogne, tome IH, édît. în-12 , pages 103, 104, 105 et Wô-^ — Voyez aussi Histoire de Dauphiné, par Chorîer.
92 CHAPITRE PROIIER.
Malgré ces ordres et ceâ recommandations, le peuple continua d^étre maltraité et pillé en toute occasion. Les guerres de seigneur à seigneur ne cessaient pas ; mais enfin le bien résulta de Texcès du mal même : Louis XI 1452. abolit ce droit barbare en 1452, et la plaine, que ces guerres perpétuelles avaient fait abandonner pour se retirer sur des éminences , commença à se repeupler ; les châteaux , qui n^étaient que des forts fermés de tous côtés , des donjons obscurs et des bastions hideux, furent délaissés (4).
Les comtés de Valence et de Die participèrent à ce bienfait du dauphin.
Accablé de dettes , sans enfans légitimes , et animé d^une haine profonde contre sa famille , Louis de Poitiers , souverain de ces deux comtés , les céda au dauphin par un traité du 1 1 août 1 404 ^ sous la réserve de Tusufiruit pendant sa vie. Ce traité ne tarda pas d^étre connu de ses deux cousins ^ le seigneur de Saint- Vallier et Tévêque de Valence. Ils virent avec dépit des dispositions qui faisaient passer dans des mains étrangères cette portion importante du patrimoine des Poitiers.
Us se rendirent au château de Grane , où était le comte , dont ils furent bien reçus ; et le lendemain . de grand matin , tandis que le seigneur de Saint- Vallier tenait cernés dans une prairie voisine , par les honmies d^annes qu^il avait amenés , tous les domestiques et même les deux fiUes naturelles du comte , à qui Ton ne donna pas le temps de s^habiller , Févêque , cuirassé et Fépée k la main , entra dans la chambre de Louis , le fît son prisonnier et menaça de le tuer , s^il ne rétractait pas la cession du mois d^août 1 404. . Il jura tout ce qu^on voulut , et réunit dans Téglise de Saint-Sauveur de
Crest les principaux gentilshommes de ses terres , pour qu^ils ratifiassent la promesse qu^il venait de faire , mais ils refusèrent.
Rendu à la liberté , ses ressentimens contre sa famille ne furent que plus ardens , et, par un testament du 2 juin 1419 , il institua pour son héritia* Charles VII , alors dauphin , à charge de délivrer à ses exécuteurs testamentaires , avant de prendre possession , 50,000 écus d^or pour payer ses dettes et ses legs , et de poursuivi'e un procès qu^il avait commencé contre le seigneur de Saint- Vallier. Il stipulait que les comtés de Valence et de Die resteraient unis au Dauphiné , et dans le cas où Charles n^exécuterait pas
(1) Ghorier, tome II, page ^b2.
fid^ement les conditions imposées j il voulait que ses états passassent au duc de Savoie.
Il mourut Tannée suivante , et les deux comtés furent unis au Dauphiné , 1420. malgré la résistance et les représentations nouvelles de la maison de Poitiers.
Charles n^avait pu payer les dettes du comte , et se fondant sur le droit de substitution que lui avait réservé Pacte de 1 41 9 , le duc de Savoie s^empara des deux comtés en 1422. Ce fut le sujet, entre la France et la Savoie, d^une 1422. ^erre qui se termina par des négociations , et enfin par im traité y du 1^' mai 1447 , qui réunit une seconde fois au Dauphiné les états contestés. Ils €X>mprenai^Qt , en j joignant les possessions des évèques, à qui Louis XI retira aussi la souveraineté qu^ils avaient jusque là exercée dans leurs fiefs , les terres baignées par la Drome dans les montagnes du Diois, et les communes qui forment le bassin du Rhône depuis Flsère, au nord, jusqu^à la rivière du Lez , au midi.
Lom's XII eut besoin du pape Alexandre VI, non-seulement pour Texécution de ses projets sur Tltalie, mais encore pour rompre son mariage avec Jeanne de France , et pouvoir épouser Anne de Bretagne , qui devait lui apporter eu dot Timportante province de ce nom. Il le rendit favorable à ses desseins en érigeant , au mois d'^août 1 498 , le Valentinois et le Diois en duché-pairie , 1498. sous le titre de Aiché de Valentinois y et en le donnant à César Borgia, pour lui , ses héritiers et successeurs , à perpétuité , sous la seule réserve de la foi , de Thommage et de la souveraineté.
Le parlement de Dauphiné refiisa d^abord Tenregistrement des lettrespatentes , mais le roi le contraignit de Fopérer le 6 octobre 1498.
César Borgia était un des fils naturels et avoués qu^ Alexandre VI avait eus , avant d^arriver à la papauté , d^une romaine nommée Vannozia , femme de Dominique Arimano (1).
D^ab<»*d évèque de Pampelune et puis archevêque de Valence en Espagne, son père Téleva au cardinalat en 1493. "
Enfant du crime , César Borgia sembla Fériger en système comme tous \es membres de son horrible famille. Il fit assassiner et jeter dans le Tibre , en
(1) Il est remarquable que 9 par pudeur, sans doute, Louis XII, dans ses lettrespatentes du mois d*aoùt 1498 , qualifie Borgia de neveu du pape.
94 cHAprru pitfiMiER.
1 497 y Jean Borgia , duc de Candie , son frère aîné , et devenu possesseur diune immense fortune , son ambition n^eut plus de bornes. Il quitta Tétat ecclésiastique , qui n^avait jamais convenu à se& penchans guerriers , et aspira à de brillantes dominations temporelles. Il vint apporter lui-même à Louis XII les bulles que ce prince sollicitait de la cour de Rome , et en reçut Tinvestitm'e du duché de Valentinois. Il marcha avec les troupes françaises à la conquête du Milanais , *et plus tard à celle de Naples ; mais il embrassa le parti de TEspagne contre la France dès qu^il crut y trouver de plus grands avantages.
Louis XII , dont le caractère était si noble , si doux et si recommandable ^ dut regretter plus d^une fois que la raison d^état Teût porté à faire à ce misérable une pareille libéralité. Il le déclara coupable de félonie , et révoqua, 1504. par des lettres-patentes du mois de mai 1504, la donation de 1498.
Le Valentinois et le Diois rentrèrent ainsi dans le domaine de la couronne.
Ce fut une occasion favorable que Jean de Poitiers , seigneur de Saint- Vallier , s^empressa de saisir pour faire revivre les prétentions de ses pères SUT le Valentinois ; mais ses démarches eurent peu de succès. 1548. Diane de Poitiers , sa fille , fut plus heureuse ; elle obtint , sous Henri II ,
en 1 548 , par les grâces de son esprit et par sa beauté , ce que sa famille avait vainement réclamé avec des titres : elle ftit déclarée duchesse de Valentinois , avec jouissance des revenus du duché pendant sa vie. 1642. Eq i 642 , Louis XIII abandonna ce duché à Honoré de Grimaldi , prince
de Monaco , en compensation des propriétés que celui-ci avait cédées dans le royaume de Naples. Cette maison Ta conservé jusqu^à Tépoque de la révolution , et c^est de là que les princes de Monaco faisaient naguère partie de la chambre des pairs, avec le titre de ducs de Valentinois.
L^autorité du roi n^était reconnue dans cette province que comme dauphin. L^impôt y était levé , non comme une contribution, mais comme un don gratuit. Nul n'y pouvait être enlevé à ses juges naturels. La liberté indiAdduelle était sous la sauvegarde du parlement , dont Fautorisation était ^ nécessaire pour Texécution des édits , des déclarations et des arrêts du conseil.
On ny reconnaissait pas la maxime nulle terre sans seigneur. Néanmoins la noblesse y était fort nombreuse , car , outre les offices q[ui la conféraient ,
filSTOIRfi. 95
les bâtards des nobles y jouirent long-temps de la qualité de leurs pères , et sous le régime féodal , les possesseurs des terres principales sVttribuèrent le droit d^anoblir leurs vassaux (1).
La province était assez fréquemment visitée par les dauphins, et leur présence entretenait une swte d^émulation , en même temps qu^elle contenait les petits seigneurs.
(1) Presque tous les ootaires sont au rang des nobles dans les anciennes révisions des feux de la province; la qualité leur en est même donnée. Les enfans naturels des nobles y sont tous considérés comme nobles. Ceux même que les seigneurs particuliers des terres avaient anoblis y étaient compris conune nobles, de même que s'ils l'avaient été par le dauphin. Des habitans de villes et de mandemens entiers y sont nobles, et conmie tels réputés francs et exempts de toute taille. On lit dans la révision du Viennois de l'année 1458 : Civitas Vîennœ, et après, omnes habiianies nobites. Il est dit dans celle de ÎM7, du mandement de Provigneu, que les habitans s'estimaient tous nobles; et en effet, nulle atteinte n'y est donnée à leur prétention. Des familles qui en sont venues, et dont quelques-unes se sont établies dans la ville de Grenoble, n'ont pas eu d'autre cause de noblesse, néanmoins elle ne leur a pas été contestée. ( Voyez État politique du Dauphiné, tome III, pages 687 et 688.)
Un registre de l'ancienne chambre des comptes intitulé : Designatio castrarum Gresivaudani, apprend qu'en l'année 1339, sous le dauphin Humbert, il y avait dans la seule baronnie de Sassenage, composée de dix communes, lAl gentilshommes, vassaux du seigneur, lesquels y sont tous nonunés. ( Voyez Traité des Fiefs, par Salvaing de Boissieu. )
U résulte aussi d'un dénombrement de 1529, dont parle Chorier dans VHistolre générale deDaupfUné, tome II, page 529, que l'on comptait alors 1583 maisons nobles dans la province, savoir :
1* Dans le Haut-Viennois et dans la terre de la Tour 500 maisons nobles. . . 500
2» Dans le Bas-Viennois 250
3* Dans le Graisivaudan A16
4* Dans le Gapençois 87
5» Dans l'Ëmbrunois 25
6^ Dans le Briançonnais 15
7* Dans les baronnies de Montauban et de Mévouillon 100
8* Dans le Valentinois et le Dlois et dans le diocèse de Saint-Paul-trois-
Châteaux • 190
Louis XI est le seul, cpcd y ait fait un long séjour, et dont' l-administradod ait laissé des souvenirs. Il n^avait que quinze ans lorsqu^il y vint pour la
iââ6. première fois en 1436.
1458. Il y reparut en 1 438 , et déjà se manifestaient quelques traits du caractère
qu^il développa plus tard , et qui en firent Thomme le plus fourbe et le plus méchant de son royaume.
uào. Uétat était déchiré par les factions , envahi par les Anglais , et Louis XI ,
au lieu de se joindre aux généraux de son père pom* les repousser ^ ourdit de continuelles intrigues pour détrôner le roi et le faire empoisonner.
Charles Vil lui en fit de graves reproches , et le pressa de rentrer dans le devoir ; Louis promit tout ce que Charles voulut , mais sa conduite resta la même. Il témoignait une haine profonde non-seulement pour Agnès Sorel, qui régnait sur le cœur du Roi , mais pour tous les fidèles serviteurs de son père. Il Êivorisait à la cour le parti anglais, et ne $e rapprochait que des hommes d'aune moralité et d^un dévoûment équivoques.
Charles Vil était aussi bon que son fils était atrabilaire et méchant. Sa position vis-à-vis du dauphin était affligeante ; elle faisait naître chaque jour de nouvelles collisions, et lui: inspirait pom* sa vie de continuelles et sérieuses alarmes.
1446. Pour s^en débarrasser , Charles consent à lui remettre le gouvernement et
Fadministration du Dauphiné (1 ). Louis se rend dans la province ; il y déploie Fautorité d^un véritable souverain , et sa cour devient le rendez-vous de tous les mécontens.
Entouré de maîtresses et de fayoris , il passe son temps dans là débauche et la mollesse , préférant la liberté de la campagne à la contrainte des villes. On cite encore les châteaux qu^il habita dans ce département , et ceux où il marqua son passage par des partie^ de chasse , de plaisir et de débauche.
Il fut hai , mais il fut craint. Il ne voulait autour de lui que soumission
(1) « Depuis la cession d'Humbert II, tous les fils aines des rois de France ont eu en » naissant le titre de dauphin ; mais tous n*en ont pas eu les droits : la souveraineté en • est demeurée dans les mains des rois, jusqu'à ce qu'ils l'aient volontairement cédée » aux dauphins. Ils la leur remeUaient ordinairement lorsque ces princes avaient atteint » leur quatorzième année. »
( Chontit fAbrégé'àê eHisioirc de Dauphiné, Ur* II. ) .
et servitude. Cest le motif, dit-on , pour lequel il ne laissa échapper aucune occasion d^abaisser la noblesse. Il la conféra avec profusion , sans choix et sans discernement. Il faisait des nobles pour de Targent , par singularité , par caprice et quelquefois par des motifs pires encore.
II renouvelle ses intrigues pour enlever la couronne à son père , et, si Ton ms. en croit la plupart des historiens , pour faire empoisonner Agnès Sorel. EUe^ U49. meurt en 1449 , et de graves soupçons pèsent sur les familiers du dauphin.
n continue de résider ea Dauphiné , et pour se créer un auxiliaire dans la levée de boucliers qu^il se montrait toujours prêt à faire , il épouse, contre la volonté de son père , ime princesse de Savoie.
En 1456 , il ne garde plus de mesure; il fait des armemens considérables, 1456. et annonce Tintention de marcher contre la cour, pour la délivrer, disait-il, de ses ennemis. Le roi ne lui laisse pas le temps d^'accomplir ses desseins : il envoie en toute diligence une armée en Dauphiné , et se ressaisit du gouvememo[it de la province. L^ordre est donné aussi d^arréter le dauphin : il le sait , prend la fuite et se retire dans les Pays-Bas.
n fut contraint de renoncer à son projet de résistance à main armée , parce que les peuples, £aitigués des exactions continuelles de son gouver^ nement et des levées d'^hommes et d^argent dont il les avait accablés; montrèrent peu d^empressement à le seconder (1).
Il est pourtant juste de dire que tout ne fut point à blâmer pendant les dix anné^ que ce prince habita le Dauphiné. Il j créa plusieurs établissement utiles , au premier rang desquels il fkut jrfacer Tuniversité de Valence , fondée en 1452. Il y organisa la justice, et érigea le conseil ddphinal en parlement^ en 1453.
Il faut surtout lui tenir compte de ce qu^il a fait pour détruire et réunir à la couronne toutes ces petites souverainetés qui s^étaient élevées sur les ruines de Fancien royaume de Bourgogne , et qui furent autant de rameaux malfaisans du régime féodal. Il faut se rappela qu^il réprima les violences des seigneurs et des prélats, et que, par une ordonnance de 1454 , il leur défendit de faire désormais la guerre pour leurs querelles particulières < Il ne
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(i) Voyez VHiftoire généraU d$ Dauphiné, par Gfaorier ; — VHUtoin det Ducs de Bimrgognt^ par Bi. de Barante.-
iaut pas oublier non plus qu'ail supprima , comme autant d^usurpations de Fautorîté souveraine , les coutumes et les réglemens qu^ils avaient établis dans leurs terres.
1461. Charles VII étant mort le 22 juillet 1461 , le dauphin s^empressa de quitter
le royaume des Pays-Bas , et de monter sur le trône le 1 4 août suivant.
On. sait qu^il s^ conduisit comme en pays de conquête, et que son règne a été flétri par Thistoire , parce qu^à côté de beaucoup d^actes dWe politique liabile, se montre une longue série d^actions déloyales et souvent criminelles, alliées à toutes les pratiques de la plus singulière superstition. 1483. Dès que le bruit de sa mort fut parvenu en Dauphiné , la^noblesse s^arma
pour recouvrer son ancienne puissance féodale. Elle fit d'^Étoile le centre des mouvemens qu^^elle projetait; elle s^ fortifia; mais le gouverneur de la province ayant convoqué le ban et Tarrièrie-ban dé dix-netif communes des environs, les révoltés se soumirent (1). On saisit le prétexte de cette entréprise, qui pourtant n^eut pas d'^autre résultat, pour détruire ce qui restait encore de la souveraineté féodale. Charles VIII ordonna que la seule monnaie inarquée à son coin ou à celui du dauphin aurait désormais cours en France et en Dauphiné. Cest ainsi que Ton enleva aux seigneurs et aux évè^iues leur ancien privilège de faire battre monnaie.
Charles VIII venait à peine de monter sur le trône , lorsque Zizim , fils de Mahomet II , frère de Tempereur Bajazet et son compétiteur malheureux , fut envoyé en France par les chevaliers de Ilhodes. Il sollicita un asile dans les états de Charles , et celui-ci le confina dans le château de Rochechînard, près de Saint-Jean-en-Rbyans.
Il y jouissait d^assez de liberté pour visiter les familles les plus considérables des environs. Ce fut dans ces courses , au château de la Bâtie , qu^il se montra si fortement épris dWe fille du barcm de Sassenage , qu^on le vit souvent mettre à ses pieds toute la fierté ottomane , de manière à faire penser que , s^il eut été libre du choix f il eût préféré k un grand empire le plaisir de vivre avec elle.
Son séjour en Dauphiné ne fut pas long. La politique des cours et les ordres du grand -maître de Saint -Jean -de -Jérusalem renvoyèrent en
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(1) Chorier, tome II, liv. XV.
Auvergne, d*où îl passa en Italie , ponr devenir le prisonnier et, comme dit Chorîer , la proie du pape Innocent VIII et de son successeur Alexandre VI,
d^affreuse mémoire.
Les événemens extraordinaires qui marquèrent la vie de Zizim, son caractère aimant et chevaleresque, ses sympathies pour la civilisation européenne , en ont fait un héros de roman* Dans un ouvrage intitulé : Zizirriy prince ottoman y amoureux de Philippine-' Hélène de Sassenagey Chorier a peint les amours et le séjour de ce prince à Rochechinard , et un auteur moderne a traité le même sujet d'une manière plus animée et plus intéressante encore , quant au séjour de Zizim en Auvergne.