‹ Statistique du département de la DromeChapitre 21 sur 234 · ET DE LEURS DÉNOMINATIONS · texte numérisé non relu

ET DE LEURS DÉNOMINATIONS

Rien n^est plus digne des recherches de Thistorien et des méditations du philosophe, qae cette organisation native qui nous reporte aux premiers âges, et nous fait assister aux premiers actes de la société* Les hommes passent , les cités sWaiblissent ou se détruisent , mais les montagnes , les vallées , les circonscriptions territoriales restent , et leurs noms sont autant de monumens qui , en transmettant aux générations futures le souvenir de la population primitive , la font survivre aux révolutions des entres , aux bouleversemens et aux mélanges de la conquête.

Cependant , ce sujet d'^un si haut intérêt n^a point été traité comme il méritait de Têtre. Les documens sont rares , incomplets ; ce ne sont , pour la plupart , que des dissertations vagues et systématiques.

Pour achever la tâche que je me suis imposée sur Inorganisation des communes , je hasard^ai , moi aussi , quelques conjectures.

Le droit de propriété est le premier que connut Thomme civilisé. La réunion des possesseurs d^une certaine étendue de terres forma une petite république ; elle eut bientôt besoin de se faire respecter des agglomérations voisines : de là les limites , la juridiction , la circonscription et les premiers fondemens de la cité.

Ces" petites agglomérations furent amenées, par le sentiment de leur eonservatiou, à confondre leurs moyens de force et d^influence , et de là le district.

La rétmion de ces arrondissemeds produisit Tautorité d^action et de concentration des métropoles , et Tensemble de celles-ci constitua Tétat.

Ces divisions se perdaient déjà dans la nuit des temps lorsque les Romains pénétrèrent dans la Gaule. Cela résulte de tout ce que César et les autres écrivains disent des rivalités de ces peuples , de Finfluence de leurs chefs , des noms particuliers qui les distinguaient , des subsides qu^ils acquittaient et des troupes qu^ils mettaient sur pied , tantôt pour faire la guerre dans un intérêt général et commun , tantôt pour la faire entre eux pour de simples intérêts de localité.

Les circonscriptions si connues de TAllobrogie, des Ségalauniens , des Voconces et des Trîcastins , sont , pour ce département en particulier , un témoignage certain de cette organisation qui suppose des limites établies , non-seulem«it entre ces divers peuples, mais encore entre les petites agglomérations auxquelles nous avons donné le nom de commîmes.

Cette organisation survécut aux druides dont elle était sans doute Touvrage; et lorsque , sous Auguste , on entreprit , pour établir le cens , ces grandes opérations cadastrales qui émurent si vivement le pays , on régularisa plutôt qu^on ne changea les circonscriptions existantes : elles formèrent la base du système municipal qui dura jusqu^à Tinvasion des Bourguignons. Ces Barbares eux-mêmes les laissèrent subsister. Leur autorité remplaça partout Tautorité des communes; ils forcèrent, comme je Tai déjà dit, les anciens habitans à les faire participer aux partages des terres , mais les juridictions furent maintenues. Il fallait de Tordre au milieu de ce désordre, et les circonscriptions étaient Tunique moyen d^empêcher les envahissemens d'aune peuplade sur une autre, de prévenir des guerres intestines et continuelles.

Dans le moyen âge, le peuple devenu serf, pauvre, misérable, fut successivement dépouillé de tout ce qu^il possédait ; tous les biens passèrent aux monastères , aux évèques et aux seigneurs ; mais ils eiurent aussi besoin de conserver les anciennes circonscriptions. A la faveur d'^intérèts contraires^ qu^elles réglaient et modéraient, elles restèrent debout comme une nécessité. Lorsque, dans le XII"% le XIII"* et le XI V"* siècle, les communes parvinrent à se reconstituer, qu^elles redevinrent ce qu^elles étaient sous la domination romaine, les territoires restèrent encore les mêmes : toutes les chartes, toutes les donations, tous les actes d'^afiranchissement attestent cette vérité.

Les circonscriptions de nos communes sont donc la plus antique institution connue; c^est aussi Tindication la plus sûre de Timportance ancienne d^un pays.

Les communes ont toutes Torgueil des particuliers : si on les en croit , elles furent autrefois plus considérables ; le moindre village prétend à ime haute et illustre origine. Consultez Tétendue du territoire , voyez ce qu^il donne , et vous saurez à quoi vous en tenir sur ces prétentions ; car ^ alors , comme aujourd'^hui , il fallait bien que le sol nourrit Thomme , et que la. population fût en rapport avec les produits de la terre.

Ne nous abusons pas, d^ailleurs, sur les récits des auteurs anciens : amis da merveilkux , sans cesse portés à l'exagération , ils donnent presque toujours des notions inexactes sur la population de la Gaule ; ils la présentent souvent comme innombrable, et cependant il est certain qu'à aucune époque elle ne fut ce qu'elle est aujourd'hui. Il est, toutefois, une diflférence essentielle entre la population des temps antérieurs à l'invasion des Barbares et la population des temps postérieurs : la première était beaucoup plus considérable que la seconde. Avant l'invasion, le pays jouissait des douceurs de la liberté; il était riche, prospère; après, il fut livré à un honteux despotisme, sans commerce et sans industrie , en proie à tous les genres de calamités. M. Sismondi, dans son Histoire des Français j ne craint pas d'affirmer que, du temps de Clovis, ce qui renferme maintenant 8,000,000 d'habitans n'en contenait pas plus de 6 à 800,000.

Les noms se joignirent successivement et naturellement aux circonscriptions du territoire, et il est hors de doute qu'ils lurent originairement signijQcatifs. Dans des temps où l'on n'écrivait pas , il fallait bien appliquer aux choses dont on voulait perpétuer le souvenir des sons qui en marquassent l'impression et en réveillassent l'idée dans l'esprit des hommes. Le nom d'une contrée dut rîippeler sa position, son aspect physique; celui d'une viUe, les circonstances de sa fondation , les usages et les croyances religieuses.

Les nombreuses révolutions qu'a éprouvées le langage ; la dispersion , le mélange des populations, ont fait perdre la trace d'une foule de ces noms. Il est cependant encore un fil conducteur au milieu de ces ténèbres.

Avant, comme sous la domination romaine, la piété de nos pères les porta à placer les lieux qu'ils habitaient sous la protection des dieux. En rattachant ainsi l'existence des bourgades à des idées religieuses, à de véritables génies tutélaires , ils étaient pénétrés de cette pensée consolante que , quelque désastre qu'il survint , ils ne devaient point désespérer du salut de leur ville, gardée par une divinité.

Lorsque le culte des Romains remplaça celui des druides , on respecta la croyance des génies tutélaires. Il entrait même dans la politique de Rome d'ajouter aux légendes de son culte les dieux des peuples vaincus , afin de froisser d'autant moins les opinions reçues, et d'introduire avec plus de facilité ses lois et ses usages.

Les deux religions étaient, au reste, à peu de chose près, les mêmes. Sous des noms diflFérens, les deux peuples vénéraient les mêmes divinités. Ainsi, les villes, les territoires continuèrent d^être consacrés à des dieux protecteurs; et comme Tétude du polythéisme se confondait avec celle des lois et des phénomènes de la nature, qui en faisaient tout le fonds, ces divinités particulières ne lurent, le plus souvent, que des allusions à une conformation particulière du sol , à im accident naturel de la localité , à une influence météorologique , ou à quelque observation astronomique due à sa position.

Tout était classé, tout était personnifié, depuis lé soleil jùsqu^à la sève des arbres; et le Cours des saisons, marqué par les signes du zodiaque , la vierge céleste, emblème de la nature régénératrice, et le soleil, sous une infinité d^attributs et de noms différens , se retrouvent dans un grand nombre de divinités locales.

Lorsque le christianisme s^introduisit dans la GàuIe , on laissa subsister les noms, en s'attachant à faire oublier leur signification originelle; maïs le culte des dieux tutélaires fut maintenu. Chaque ville, chaque village fut placé sous la protection d^un saint , et voilà comment les croyances et les institutions du paganisme se retrouvent, épurées par la foi et la raison, dans les croyances et les pratiques du christianisme.

Ces dieux domestiques donnèrent presque toujours leurs noms aux lieux . qu^'ls étaient appelés à protéger , eV encore aujourd'hui ceux de nos communes ne sont, pour la plupart, qu^une abréviation de ces dénominations anciennes (1).

(1) L'Honorable sous-préfet dé Montélimar, M. Mésangère, a fait sur cet objet , et pour un grand nombre dé communes de ce département, des recherches fort curieuses, qui me semblent de nature à jeter beaucoup de jour sur la religion , les mœurs et les usages des temps antiques. Je ne saurais trop l'inviter à xxiettre une dernière main à son . travail et à le publier.

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